Emploi, croissance et monnaie : pour une nouvelle politique

Dossier : Emploi et temps de travailMagazine N°532 Février 1998Par : Jacques MÉRAUD (46)

Le “pur” libéralisme, creuset d’une société duale

Le “pur” libéralisme, creuset d’une société duale

L’une des com­posantes du “pur” libéral­isme est la poli­tique dite “de l’of­fre”. Elle con­siste à don­ner aux entre­pris­es en activ­ité et aux déten­teurs de cap­i­taux sus­cep­ti­bles de financer la créa­tion d’u­nités nou­velles le plus pos­si­ble de ressources. Elle pousse à accroître les prof­its plutôt que les salaires — du moins ceux des salariés moyens et mod­estes — afin que ces prof­its soient réin­vestis par les entre­pris­es ou dis­tribués aux ménages rel­a­tive­ment aisés, qui vont pou­voir financer l’in­no­va­tion, créant des emplois : au XIXe siè­cle, les salaires ver­sés aux nou­veaux embauchés qui, sans tra­vail ni pro­tec­tion sociale, vivaient jusqu’alors sur les ressources de leurs proches, venaient aug­menter le pou­voir d’achat glob­al, même si ces salaires étaient peu élevés ; ain­si “l’of­fre créait sa pro­pre demande”.

Une telle poli­tique est aujour­d’hui sans doute encore effi­cace dans les pays où la part de pop­u­la­tion sans emploi salarié est très élevée et la pro­tec­tion sociale qua­si inex­is­tante. Aux États-Unis, proches par cer­tains côtés du XIXe siè­cle et par d’autres du XXIe siè­cle, le jeu libéral a égale­ment été poussé plus loin que dans d’autres pays indus­triels ; les résul­tats en ont été posi­tifs en ter­mes d’emplois, mais accom­pa­g­nés d’ef­fets négat­ifs sur le niveau de vie des caté­gories sociales moyennes et mod­estes. En Europe de l’Ouest, seul le Roy­aume-Uni, à l’ini­tia­tive de Lady THATCHER, a joué pleine­ment le jeu libéral ; si l’on se fie à ses sta­tis­tiques de chô­mage, il en a lui aus­si tiré prof­it en matière d’emploi, mais la pau­vreté s’y est dévelop­pée de manière sensible.

Dans les autres pays de l’U­nion européenne, et en France en par­ti­c­uli­er, l’ex­péri­ence libérale n’a pas jusqu’i­ci été poussée aus­si loin : les gou­verne­ments suc­ces­sifs, qui l’ont bon gré mal gré pra­tiquée quelle que soit leur couleur poli­tique, ont cher­ché à en atténuer les con­séquences sociales. La dureté de la con­cur­rence inter­na­tionale a cepen­dant con­duit à lim­iter le niveau des bas salaires, notam­ment chez les jeunes, et à alléger cer­taines charges sociales ou fis­cales pesant sur les entre­pris­es. Les effets de stim­u­la­tion de l’embauche que cer­tains en attendaient ont été faibles : une entre­prise ne crée pas un emploi seule­ment parce que cela ne lui coûte pas cher, mais parce qu’elle en a besoin. Quant à l’ef­fet de ces mesures sur le pou­voir d’achat des ménages, il a été plutôt négatif, car il a fal­lu alléger en com­pen­sa­tion cer­taines presta­tions sociales et trans­fér­er une par­tie des charges des entre­pris­es sur les ménages. Si au total la marche vers une société duale a été plus lente dans ces pays qu’au Roy­aume-Uni ou aux États-Unis, elle n’en est pas moins engagée : en France, en une douzaine d’an­nées, l’aug­men­ta­tion du pou­voir d’achat de la masse des salaires nets a été voi­sine de 10 % et celle des revenus du cap­i­tal allant aux ménages de près de 50 % ; depuis le début des années 80, l’am­pleur des iné­gal­ités sociales s’ac­croît, con­traire­ment à ce qu’on obser­vait les 25 années précédentes.

Il n’est pas alors éton­nant que, depuis quelque quinze ans, le taux de crois­sance de ces pays atteigne à peine, bon an mal an, les 2 % qui étaient à peu près le taux moyen du XIXe siè­cle. Cette crois­sance fait la syn­thèse d’un pro­grès sen­si­ble pour une minorité et d’une qua­si-stag­na­tion, par­fois même une régres­sion, pour la majorité. Devant ce bilan, cer­taines voix dans notre pays, d’autres en Europe et dans les instances inter­na­tionales, insis­tent cepen­dant pour que le mou­ve­ment engagé non seule­ment se pour­suive, mais s’ac­centue. On peut crain­dre mal­heureuse­ment qu’à long terme1 la sit­u­a­tion ne s’améliore pas, qu’il s’agisse de crois­sance, d’emploi ou d’iné­gal­ités sociales. Car c’est dans la nature même d’une poli­tique “pure­ment” libérale de pro­duire les effets que nous venons d’ob­serv­er. C’est bien pour cela qu’on en a dans le passé atténué les effets négat­ifs pour en faire en Europe de l’Ouest, jusqu’au début des années 80, ce “cap­i­tal­isme rhé­nan” — mélange de com­péti­tion et de sol­i­dar­ité — dont Michel ALBERT a décrit les mérites. Certes, cette poli­tique a des ver­tus d’ef­fi­cac­ité. Mais, prop­ice à ceux qui ont le priv­ilège de l’héritage ou la chance d’être “très doués”, elle laisse sur le bord de la route, par la dureté de son pou­voir sélec­tif quand on le pousse à l’ex­trême, une part impor­tante de la pop­u­la­tion. Les gens soucieux d’éthique ne peu­vent accepter cette poli­tique que si elle s’ac­com­pa­gne d’un effort con­sid­érable de for­ma­tion, d’in­ser­tion et d’adap­ta­tion — qui coûtera cher aux entre­pris­es et à la société — ain­si que du main­tien ou de la mise en place de struc­tures de sol­i­dar­ité qui soient autre chose que des struc­tures d’assistance.

Mais le prob­lème n’est pas que social. Si la poli­tique en ques­tion n’a pas sus­cité durable­ment une plus forte crois­sance, c’est parce que la sat­is­fac­tion des besoins des caté­gories sociales qu’elle priv­ilégie se suf­fit de la crois­sance actuelle. Pour en provo­quer une plus forte, il faudrait que soient davan­tage solv­ables les besoins insuff­isam­ment sat­is­faits des caté­gories moyennes et mod­estes, besoins qui sont con­sid­érables. Faute de cette solv­abil­ité, nos entre­pris­es man­quent de clients. Ain­si le sys­tème actuel s’il se pro­longeait irait — lente­ment sans doute, mais sûre­ment — vers une impasse économique, tout en risquant d’aboutir à une explo­sion sociale.

Le partage du travail ou l’alternative malthusienne

À cette poli­tique est opposée, depuis deux décen­nies, une alter­na­tive présen­tée par cer­tains comme la clé du prob­lème de l’emploi : le partage du tra­vail. Cette idée, soutenue par des gens généreux, par sol­i­dar­ité avec les chômeurs, ne pou­vait a pri­ori sus­citer que la sym­pa­thie. Elle vient d’aboutir à un pro­jet de loi instau­rant une réduc­tion générale de la durée heb­do­madaire légale du tra­vail de 39 à 35 heures, avec des inci­ta­tions publiques à des embauch­es com­pen­satri­ces et — en principe — le main­tien du salaire du per­son­nel actuelle­ment occupé.

Beau­coup de par­ti­sans de ces mesures se sont lais­sé con­va­in­cre par les nom­breux écon­o­mistes qui, obser­vant depuis près de vingt ans une crois­sance inférieure en moyenne à 2 %, en ont déduit qu’une crois­sance durable­ment plus forte était doré­na­vant impos­si­ble. Ils n’imag­i­nent pas que la faib­lesse de la crois­sance passée ait pu venir de l’i­nadap­ta­tion de la poli­tique économique, et qu’on puisse chang­er l’avenir de l’emploi en changeant cette poli­tique. Ils se résig­nent ain­si au partage de la pénurie, don­nant au prob­lème du chô­mage une solu­tion malthusi­enne qui, renonçant à créer autant qu’il le faudrait pour mieux répar­tir, va ren­forcer les iné­gal­ités sociales, sans résoudre vrai­ment le prob­lème de l’emploi.

Au cours des débats qui ont entouré l’an­nonce du pro­jet gou­verne­men­tal, on a sou­vent lais­sé de côté l’ex­a­m­en objec­tif des modal­ités dudit pro­jet pour faire de ce qui va être un dif­fi­cile prob­lème de ges­tion économique un sim­ple prob­lème d’af­fron­te­ment poli­tique et social : droite con­tre gauche, patronat con­tre salariés. Voyons plutôt ce qu’on peut con­crète­ment atten­dre des mesures annoncées.

Au départ, le pro­jet de pas­sage à la semaine de 35 heures a cru pou­voir s’ap­puy­er sur des travaux d’é­con­o­mistes selon lesquels il en résul­terait une baisse mas­sive du chô­mage. L’arith­mé­tique qui les fondait était sim­pliste : les 18,7 mil­lions de salariés tra­vail­lant cha­cun 4 heures de moins ” libér­eraient ” 75 mil­lions d’heures, per­me­t­tant à 75/35 = 2,1 mil­lions de chômeurs de tra­vailler à temps com­plet. Une masse indif­féren­ciée d’heures allait pou­voir être dis­tribuée à des êtres abstraits, sans local­i­sa­tion géo­graphique ni qual­i­fi­ca­tion spécifique.

Certes, si la mesure doit être en principe générale, les modal­ités de sa réal­i­sa­tion doivent être négo­ciées par branch­es et entre­pris­es. Mais ce n’est pas seule­ment chaque entre­prise qui pose un prob­lème par­ti­c­uli­er, c’est chaque poste de tra­vail. La réduc­tion de l’ho­raire d’un act­if occupé n’é­tant que de 4 heures, il fau­dra, pour embauch­er un chômeur à temps com­plet, dimin­uer les horaires de 9 per­son­nes accom­plis­sant des tâch­es suff­isam­ment voisines. Ce peut être le cas des ouvri­ers d’un grand ate­lier util­isant des machines ana­logues ou des cais­sières d’un hyper­marché. Mais leurs horaires ne sont-ils pas sou­vent déjà réduits ? Plus générale­ment, les salariés tra­vail­lant déjà à temps par­tiel (30 % des femmes) ne seront pas con­cernés. Quant à l’ar­ti­sanat et aux très petites entre­pris­es indus­trielles, qu’ils appliquent la baisse d’ho­raires en ques­tion demain ou en 2002, ils réduiront leur pro­duc­tion. Le petit com­merce n’embauchera pas. Beau­coup de postes de cadres ne pour­ront pas être con­fiés 4 heures par semaine à un autre tit­u­laire. Il en sera de même pour cer­tains travaux très spé­cial­isés de bureau ou d’atelier.

Cer­tains ont sug­géré de dévelop­per le tra­vail par équipes, qui per­met une util­i­sa­tion plus con­tin­ue des équipements, d’où des pro­grès de pro­duc­tiv­ité. Mais il con­cerne prin­ci­pale­ment les ouvri­ers de la grande indus­trie, soit une part aujour­d’hui réduite des salariés ; il y est sou­vent déjà pra­tiqué, avec des horaires de 35 heures ou moins. Et il est peu réal­iste d’en­vis­ager son exten­sion — surtout la nuit — aux emplois de bureau, aux com­merces et à la plu­part des services.

Con­scients de ces obsta­cles, d’au­cuns en con­clu­ent que leur lev­ée sup­pose un réamé­nage­ment com­plet des struc­tures et des tâch­es. La réal­i­sa­tion risque toute­fois d’en être dif­fi­cile, et, si elle débouche — ce qui est souhaitable — sur une ges­tion plus rationnelle, il n’est pas sûr qu’elle entraîne de nom­breuses créa­tions d’emplois. Elle peut même en sup­primer. D’au­tant qu’in­staller de nou­veaux postes de tra­vail coûte cher. Quant aux emplois qui seront pro­posés, tous ne trou­veront pas néces­saire­ment leur con­trepar­tie par­mi les deman­deurs locaux : même aujour­d’hui des offres ne trou­vent pas preneur.

Le pas­sage aux 35 heures devrait en principe se faire sans baisse de salaire. Qu’en seront les effets sur les coûts ? Cer­tains ont estimé que leur hausse serait évitée grâce aux pro­grès de pro­duc­tiv­ité que sus­cit­erait la mesure elle-même. Cette hypothèse est con­tra­dic­toire avec l’éven­tu­al­ité de créa­tions mas­sives d’emplois. En fait, les deux hypothès­es sont l’une et l’autre peu réal­istes. Sup­pos­er en effet que les per­son­nes qui vont trou­ver ou retrou­ver ain­si un emploi se révéleront toutes, d’en­trée de jeu, non seule­ment aus­si bien adap­tées, mais mieux adap­tées à leurs nou­velles fonc­tions que celles les exerçant déjà, c’est sup­pos­er que les entre­pris­es ont bien mal choisi leur per­son­nel actuel.

Le pro­jet de loi2 sem­ble s’être effor­cé de lim­iter les hauss­es de coûts. Ain­si les entre­pris­es qui voudront garder leurs horaires antérieurs en payant les 4 heures dépas­sant désor­mais la durée légale à un tarif supérieur de 25 % au tarif nor­mal n’aug­menteront leur coût salar­i­al que de 2,5 %, c’est-à-dire dans une pro­por­tion voi­sine du taux habituel de hausse ces dernières années, hausse à laque­lle celle résul­tant de la nou­velle loi devrait toute­fois se sub­stituer la pre­mière année et non s’a­jouter, si l’on veut éviter cette année-là un “sur­coût”. Dans ces entre­pris­es, toute­fois, il n’y aura pas d’emploi créé au titre de la loi nouvelle.

Quant à celles qui, pas­sant à 35 heures et les payant 39, pour­ront sat­is­faire aux con­di­tions d’embauche per­me­t­tant de béné­fici­er des aides publiques annon­cées (9 000 francs par salarié de l’en­tre­prise — et pas seule­ment par nou­v­el embauché — en 1998), elles devraient atténuer forte­ment l’im­pact de la loi sur leurs coûts. Mais l’ex­péri­ence de la loi ROBIEN a mon­tré les lim­ites de l’ef­fi­cac­ité d’inci­ta­tions de même nature : les engage­ments demandés en matière d’emploi étaient restreints dans le temps et les allége­ments de charges accordés impor­tants et durables. Or les créa­tions d’emplois qui en ont résulté sont estimées à 17 000, ce qui n’est pas rien, mais est mod­este. C’est le signe d’une pru­dence en matière d’embauche qui risque d’être plus grande encore avec une baisse d’ho­raires imposée.

Reste le cas des entre­pris­es qui passeront aux 35 heures et seront amenées à con­tin­uer à les pay­er 39 sans pou­voir sat­is­faire à la con­di­tion du min­i­mum de 6 % d’embauches néces­saire pour béné­fici­er des aides publiques. Elles ver­ront leur com­péti­tiv­ité subir un coup assez rude (+ 11,4 % de hausse de leur salaire horaire) qu’elles risquent d’être con­traintes à “amor­tir” les années suiv­antes en freinant la hausse de leurs salaires. Leurs salariés se ver­ront offrir du temps libre à la place des aug­men­ta­tions de pou­voir d’achat qu’ils auraient eues “nor­male­ment”. Or, sauf quand on leur pro­pose à la fois “le beurre et l’ar­gent du beurre”, les répons­es aux enquêtes mon­trent qu’au­jour­d’hui, ce que veu­lent les salariés, c’est davan­tage de pou­voir d’achat.

Des obser­va­tions qui précè­dent, il résulte que, plus la loi en ges­ta­tion com­portera de dis­po­si­tions impéra­tives et générales, plus elle risque d’en­traîn­er des ten­sions sur les prix, des men­aces pour la com­péti­tiv­ité, des freinages du pou­voir d’achat des salariés actuelle­ment occupés, et dans cer­tains cas des baiss­es de pro­duc­tion, tout en ayant peu de chances de créer de nom­breux emplois. Il faut souhaiter que les solu­tions mis­es en œuvre en défini­tive soient sou­ples et diver­si­fiées, jusqu’à vari­er poste par poste dans chaque entre­prise. Leur étale­ment dans le temps devrait per­me­t­tre d’en infléchir à l’usage les modal­ités, voire d’en arrêter la réal­i­sa­tion si leurs effets se révélaient par trop négat­ifs. Car — les com­men­taires venus ces derniers mois de divers pays européens l’ont mon­tré — nos parte­naires ne sem­blent pas mûrs pour nous imiter de sitôt : nos meilleurs amis craig­nent que notre “attrait” pour les 35 heures ne soit guère cohérent avec l’en­gage­ment européen de notre gou­verne­ment, et quelques autres se réjouis­sent plus ou moins dis­crète­ment de notre éventuelle perte de com­péti­tiv­ité ou de pos­si­bles délo­cal­i­sa­tions futures vers leur pro­pre espace de cer­taines unités de pro­duc­tion “hexag­o­nales”.

Tout cela nous rap­pelle qu’une baisse de la durée du tra­vail, pour être sans risque économique, ne peut être que l’un des fruits d’une aug­men­ta­tion suff­isam­ment forte de la pro­duc­tiv­ité, que seule peut per­me­t­tre une forte crois­sance. Elle sera alors néces­saire­ment lente et non brutale.

Comme le “partage” du tra­vail n’est pas la bonne réponse au prob­lème du chô­mage et que la pour­suite du “tou­jours plus libéral” ne résout tant bien que mal ce prob­lème qu’au prix du niveau de vie de la majorité de la pop­u­la­tion et risque ain­si de con­duire à terme à une impasse économique et sociale, il faut chercher autre chose.

Pour la croissance, une politique de la demande

À la base de cette recherche, rap­pelons un con­stat tiré de mul­ti­ples obser­va­tions dans le temps et l’e­space : le pro­grès de l’emploi, comme celui du niveau de vie, ne peut, pour l’essen­tiel, venir que de la croissance.

Une opin­ion mal­heureuse­ment par trop répan­due pré­tend qu’au­jour­d’hui “la crois­sance” crée peu d’emplois. Mais de quelle crois­sance s’ag­it-il ? La rela­tion entre crois­sance et emploi mon­tre en effet qu’à con­di­tion d’être suff­isam­ment forte et durable (4 % par an au moins), la crois­sance est aujour­d’hui très féconde en emplois, plus féconde que jamais. À titre d’ex­em­ple, de 1965 à 1968, un taux de crois­sance de 5,2 % en moyenne a sus­cité en France la créa­tion “nette” (créa­tions moins sup­pres­sions) de 176 000 emplois par an ; or en 1988–1989, avec un taux de 4,4 %, on a recen­sé 354 000 créa­tions nettes annuelles. C’est lorsqu’elle est faible que la crois­sance est peu riche en emplois ; lorsqu’elle est très faible (par exem­ple voi­sine de 1 %), voire — si l’on peut dire — néga­tive, ce sont même les sup­pres­sions d’emplois qui l’emportent, et cela plus que naguère, tant la con­cur­rence est dure, créant chez les dirigeants d’en­tre­prise l’ob­ses­sion de la réduc­tion de leurs charges, y com­pris de leurs effectifs.

Com­ment alors “inven­ter” la crois­sance forte et durable qui nous est néces­saire ? Bal­ayons d’abord toute ambiguïté. Ayant affir­mé précédem­ment que ce dont nos entre­pris­es ont besoin, c’est d’abord de clients, nous en déduirons qu’il nous faut demain plus que jamais, ain­si qu’à tous nos parte­naires européens actuels, une poli­tique de la demande. Mais dire cela n’est pas nég­liger le rôle de l’of­fre dans la dynamique de la crois­sance, c’est vouloir lui don­ner enfin les moyens de s’ex­primer. Car l’in­no­va­tion et l’amélio­ra­tion de la qual­ité des pro­duits restent, comme jadis, d’indis­pens­ables fac­teurs du pro­grès. Il ne s’ag­it donc pas d’op­pos­er la demande à l’of­fre, mais de les artic­uler en quelque sorte l’une à l’autre, pour sus­citer, mieux qu’au­jour­d’hui, une syn­ergie de croissance.

La demande dont nos entre­pris­es ont besoin leur vien­dra pour une part de l’ex­térieur. C’est pourquoi elles doivent garder la com­péti­tiv­ité et le dynamisme com­mer­cial qu’elles ont con­quis depuis quelques années. Mais le pro­grès de la demande extérieure ne peut suf­fire à un pays de la dimen­sion de la France (alors que, par exem­ple, il est la con­di­tion numéro un de la prospérité d’un pays comme les Pays-Bas). Elle n’est pas, à plus forte rai­son, suff­isante au vaste ensem­ble de pays économique­ment inter­dépen­dants que con­stitue l’Eu­rope et qu’elle con­stituera encore davan­tage à l’heure de l’eu­ro. Il nous faut en France et plus encore en Europe fonder d’abord notre crois­sance sur notre demande interne.

La néces­sité de mieux solv­abilis­er les besoins des caté­gories sociales moyennes et mod­estes ne sig­ni­fie pas que nous devions nég­liger la sat­is­fac­tion des besoins des caté­gories plus favorisées. Celles-ci par­ticipent de façon spé­ci­fique à la dynamique de crois­sance par le rôle qu’elles jouent dans le proces­sus de dif­fu­sion de l’in­no­va­tion et par l’ap­port de leur épargne au finance­ment des investisse­ments. L’ob­jec­tif d’une réduc­tion raisonnable des iné­gal­ités sociales ne doit donc pas être recher­ché en désha­bil­lant Pierre pour habiller Paul. Certes les caté­gories aisées doivent par­ticiper plus que les autres au finance­ment des ser­vices col­lec­tifs et de la sol­i­dar­ité, compte tenu de leurs fac­ultés con­tribu­tives. Mais leur pou­voir d’achat, sans s’ac­croître aus­si vite en pour­cent­age que celui des moins favorisés, doit con­tin­uer à con­naître une pro­gres­sion qui leur per­me­tte à la fois d’amélior­er leur qual­ité de vie et de pour­suiv­re leur effort d’épargne.

Les besoins des caté­gories moyennes et mod­estes sont con­sid­érables, tant en ce qui con­cerne les ser­vices col­lec­tifs (édu­ca­tion, san­té, envi­ron­nement écologique, sécu­rité, jus­tice, etc.) que les biens et ser­vices indi­vid­u­al­isés. Le finance­ment des ser­vices col­lec­tifs fait appel à la dépense publique, jugée déjà trop impor­tante. Con­stater que cer­tains de ces juge­ments relèvent d’une atti­tude a pri­ori “anti-État” plus que d’une analyse économique sérieuse ne veut pas dire pour autant qu’il ne faille pas choisir avec per­ti­nence l’usage des ressources publiques. Une crois­sance plus forte accroî­trait celles-ci. Mais pour le moment ni le cli­mat “psy­cho-poli­tique” ni la sit­u­a­tion économique n’in­vi­tent dans l’U­nion européenne à pro­pos­er un accroisse­ment sen­si­ble de la dépense publique.

Les critères du traité de Maas­tricht n’y sont pas pour rien. On ne peut que regret­ter la rigid­ité exces­sive du critère par lequel est lim­ité au chiffre tabou de 3 % du PIB le déficit des admin­is­tra­tions publiques. Cette réserve ne sig­ni­fie pas qu’un pays puisse avoir en la matière n’im­porte quel déficit. Mais on peut démon­tr­er, à par­tir d’ob­ser­va­tions faites en France et à l’é­tranger, que le déficit en ques­tion, tant qu’il reste dans des lim­ites raisonnables (même au-delà des stricts 3 %), n’a pas lieu de se faire imput­er un effet infla­tion­niste ; la hausse des prix, quand elle existe, a d’autres caus­es. D’autre part tout prati­cien chevron­né de l’analyse économique con­vien­dra que le déficit atteint chaque année dans chaque pays doit faire l’ob­jet d’une inter­pré­ta­tion en fonc­tion de la con­jonc­ture. Cela dit, si l’on peut dis­cuter le traité de Maas­tricht, on ne peut en faire abstrac­tion. La demande publique ne peut donc être actuelle­ment util­isée comme fac­teur de crois­sance autant qu’il serait souhaitable.

Quant à la demande des ménages, son pro­grès repose sur l’évo­lu­tion de leur pou­voir d’achat. Celle-ci dépend pour une part de la pro­tec­tion sociale, lim­itée aujour­d’hui par l’in­suff­i­sance des recettes. Une amélio­ra­tion des presta­tions ne saurait être atten­due que du retour d’une crois­sance forte. Sans cela le risque serait que, peu à peu, les presta­tions soient mis­es “sous con­di­tion de ressources” et que l’on aille ain­si — sans doute à petits pas — vers un sys­tème d’as­sis­tance aux sit­u­a­tions de pau­vreté, financé par l’al­lége­ment des verse­ments aux caté­gories moyennes, lesquelles, se paupérisant lente­ment, pré­par­eraient les exclus de demain. L’évo­lu­tion récente de la poli­tique famil­iale française est une pre­mière étape dans cette voie.

Productivité et pouvoir d’achat : le poids croissant des secteurs tertiaires

S’il y a ain­si peu d’e­spoir pour que, dans un proche avenir, une demande plus soutenue passe par la mise en œuvre d’une pro­tec­tion sociale plus active, c’est de l’évo­lu­tion des salaires directs que l’on va atten­dre le pro­grès de la demande des ménages. La hausse des salaires uni­taires est cepen­dant lim­itée par le risque d’in­fla­tion par les coûts. On peut démon­tr­er que les coûts uni­taires des dif­férents fac­teurs de pro­duc­tion (tra­vail, cap­i­tal, matières pre­mières et énergie), c’est-à-dire leurs prix ou leurs taux de rémunéra­tion, ne doivent pas au total aug­menter davan­tage que la pro­duc­tiv­ité de l’ensem­ble de ces fac­teurs. Sinon, inéluctable­ment, les prix de vente aug­mentent. Les salaires étant, au plan nation­al, la prin­ci­pale com­posante des coûts, la hausse “nom­i­nale” des salaires uni­taires (c’est-à-dire la pro­gres­sion en pour cent du salaire par tête mesuré en francs “courants”) doit s’a­juster le plus pos­si­ble à l’ac­croisse­ment en pour cent de la productivité.

En ter­mes “réels”, c’est-à-dire en ter­mes de pou­voir d’achat, la masse des salaires ne peut en fait s’ac­croître que par deux canaux : l’aug­men­ta­tion de la pro­duc­tiv­ité et celle de l’emploi. On a pu ain­si cal­culer qu’au cours des décen­nies 60 à 80 les deux tiers env­i­ron de la masse du pou­voir d’achat sup­plé­men­taire ont eu pour source la pro­duc­tiv­ité, le tiers restant provenant de l’ac­croisse­ment de l’emploi. Depuis lors, la part rel­a­tive due à l’emploi a dimin­ué. Mais en mon­tant absolu l’ap­port de la pro­duc­tiv­ité a dimin­ué lui aussi.

Car la pro­duc­tiv­ité croît aujour­d’hui sen­si­ble­ment moins que naguère. Cela tient d’une part au fait que la crois­sance est rel­a­tive­ment faible, et que la pro­duc­tiv­ité est cor­rélée pos­i­tive­ment avec la crois­sance (la pro­duc­tiv­ité pro­gresse d’au­tant plus que la crois­sance est forte, les fac­teurs de pro­duc­tion “fix­es” con­tribuant alors à la pro­duc­tion d’un plus grand nom­bre d’u­nités). Mais cela tient surtout au fait qu’à crois­sance égale de la pro­duc­tion, la pro­duc­tiv­ité a tou­jours beau­coup moins aug­men­té dans les secteurs dits “ter­ti­aires” (les “ser­vices“3) que dans les autres secteurs, notam­ment l’in­dus­trie. Or, de décen­nie en décen­nie, la place que tien­nent les secteurs ter­ti­aires dans l’ap­pareil pro­duc­tif aug­mente sans cesse. Aujour­d’hui, les ser­vices marchands représen­tent près de la moitié du Pro­duit intérieur brut, et les ser­vices non marchands 17 % ; l’in­dus­trie ne cor­re­spond plus qu’au quart du PIB, le bâti­ment et les travaux publics à 5 % et l’a­gri­cul­ture à 4 %. Le résul­tat en est que le pou­voir d’achat qui naît de l’ac­croisse­ment de la pro­duc­tiv­ité ne suf­fit plus à génér­er la demande — et par là la crois­sance — qui serait nécessaire.

Faut-il en con­clure qu’il n’y a plus d’e­spoir de hausse forte et durable du pou­voir d’achat des ménages ? Non, car les activ­ités ter­ti­aires ne sont pas néces­saire­ment con­damnées pour tou­jours à n’avoir qu’une faible pro­duc­tiv­ité. Ceux qui le croient pren­nent implicite­ment pour références le mod­èle indus­triel et le rôle joué dans l’ac­croisse­ment de la pro­duc­tiv­ité par le pro­grès tech­nique. Mais dans le com­merce ou les ser­vices, l’usage d’équipements ne tient qu’une place mod­este ; la pro­duc­tiv­ité y résulte essen­tielle­ment de la demande. Si un coif­feur rece­vait trois clients par heure au lieu de deux, il amélior­erait sa pro­duc­tiv­ité de 50 % ; il en irait de même pour un restau­ra­teur qui accueillerait quinze clients au lieu de dix. La source de pro­duc­tiv­ité est ici com­mer­ciale et non plus technique.

Entre la pro­duc­tiv­ité tech­nique et la pro­duc­tiv­ité com­mer­ciale, il existe une grande dif­férence : le pro­grès de la pre­mière se réalise au stade de la pro­duc­tion du bien, avant qu’il ne soit com­mer­cial­isé ; le pro­grès de la sec­onde se fait au moment de la vente, et il naît de la demande elle-même. On pour­rait donc, dans les secteurs ter­ti­aires, avoir une pro­duc­tiv­ité plus grande que jusqu’i­ci et génér­er en aval plus de pou­voir d’achat, si l’on don­nait aux clients éventuels les moyens d’en­tr­er plus sou­vent dans les bou­tiques. Mais pour que cette demande s’ex­prime, il faut qu’il y ait déjà un pou­voir d’achat disponible. Ain­si, en “régime de croisière”, le rythme de crois­sance s’en­tre­tient de lui-même. Mais dès qu’un événe­ment quel­conque ralen­tit le mou­ve­ment, il faut pour qu’il reprenne qu’in­ter­vi­enne une impul­sion exogène. D’où peut alors venir cette “injec­tion” de pou­voir d’achat ? Cette ques­tion nous invite à nous inter­roger sur le proces­sus par lequel s’ex­prime con­crète­ment la demande et se réalise son accroissement.

Monnaie et crédit : leurs liens avec prix et croissance

Pour pou­voir faire un achat, il faut dis­pos­er de moyens de paiement. Ces moyens de paiement, c’est de la mon­naie, que les ménages et les entre­pris­es déti­en­nent sous la forme de bil­lets ou de dépôts à vue dans les ban­ques ou les chèques postaux, sur lesquels à tout moment ils peu­vent tir­er un chèque. L’ensem­ble de ces moyens de paiement con­stitue la masse moné­taire M1, selon le lan­gage des spécialistes.

Ces moyens de paiement “cir­cu­lent” entre les ménages et les entre­pris­es. Si les ménages veu­lent acheter davan­tage, la pre­mière solu­tion qui se présente à eux est d’u­tilis­er au max­i­mum les sommes qui fig­urent sur leur compte ban­caire et les bil­lets qu’ils déti­en­nent. Autrement dit, ils ten­dent à réduire au min­i­mum leurs encaiss­es oisives, leur argent qui dort. Au plan glob­al, on dit qu’alors la “vitesse de cir­cu­la­tion” de la mon­naie s’accroît.

Dans un sec­ond temps, les ménages qui souhait­ent dépenser davan­tage peu­vent trans­former de l’é­pargne, plus ou moins “liq­uide”, en moyens de paiement. Ils “désé­pargnent”. L’é­pargne rémunérée la plus aisé­ment trans­formable en mon­naie est celle qui fig­ure sur les comptes dits “sur livret”, tels les livrets de Caisse d’É­pargne. Cette épargne est de nature moné­taire, mais elle n’est pas directe­ment “moyen de paiement” ; elle ne le devient qu’après trans­for­ma­tion en M1. Elle est regroupée au plan nation­al avec M1 dans un “agré­gat moné­taire” appelé M2 par les spé­cial­istes. C’est par excel­lence l’é­pargne des caté­gories sociales moyennes et mod­estes, bien que des ménages aisés en déti­en­nent aussi.

Un troisième ensem­ble regroupe l’é­pargne qui s’a­joute à M2 pour com­pos­er l’a­gré­gat moné­taire M3. On y trou­ve les dépôts à terme, les SICAV moné­taires, les bons de caisse, etc. Leurs déten­teurs appar­ti­en­nent en général à des caté­gories sociales plus aisées que les précé­dentes. Leur épargne est plus sta­ble. Mais en cas de besoin, ils peu­vent, au prix d’une opéra­tion de désé­pargne un peu plus com­plexe que dans le cas de M2, trans­former leur épargne en moyens de paiement.

Quand leur besoin de moyens de paiement ne peut être suff­isam­ment sat­is­fait en tirant sur leur épargne, les ménages ont recours au crédit. Une autre source de moyens de paiement est la trans­for­ma­tion de devis­es étrangères en mon­naie nationale auprès des ban­ques et, par leur inter­mé­di­aire, auprès de la Banque cen­trale : elle est util­isée prin­ci­pale­ment par les entre­pris­es expor­ta­tri­ces (celles qui impor­tent opèrent en sens con­traire), mais aus­si par les touristes et les autres ménages en rela­tion avec l’étranger.

Compte tenu de l’analyse qui précède, il n’est pas éton­nant qu’en­tre l’évo­lu­tion des moyens de paiement et celle du mon­tant des trans­ac­tions pra­tiquées dans un pays au cours d’une péri­ode (un mois, une année…) il existe une rela­tion. Le mon­tant de l’ensem­ble des trans­ac­tions effec­tuées en un mois ou une année dans un pays étant dif­fi­cile à mesur­er, on a pris comme approx­i­ma­tion de l’évo­lu­tion de ce mon­tant celle de la valeur de la pro­duc­tion réal­isée dans le pays con­sid­éré au cours de la même péri­ode. La théorie veut que la mon­naie en cir­cu­la­tion soit égale à la richesse ain­si pro­duite : MV, soit la masse moné­taire mul­ti­pliée par un coef­fi­cient ren­dant compte de la vitesse de cir­cu­la­tion de cette mon­naie, est égale à PQ, soit les prix P mul­ti­pliés par les quan­tités pro­duites Q. Les obser­va­tions faites en divers pays, dont la France, en com­para­nt dans le temps l’évo­lu­tion de M et celle de PQ, et celles faites à divers­es épo­ques, en étu­di­ant la cor­réla­tion entre masse moné­taire et valeur de la pro­duc­tion de dif­férents pays, ont mis en évi­dence dans le passé la suff­isante fia­bil­ité de cette théorie.

Cette liai­son entre la vari­a­tion de la masse moné­taire M1 et celle de la pro­duc­tion, c’est-à-dire du Pro­duit intérieur brut (PIB), s’est remar­quable­ment véri­fiée en France entre 1959 et 1972 : M1, cor­rigée de la hausse des prix, c’est-à-dire exprimée en pou­voir d’achat, a pro­gressé de 5,6 % par an, exacte­ment au même taux moyen annuel que le vol­ume du PIB. Entre 1973 et 1996, en revanche, la même masse moné­taire ne s’est accrue que de 0,4 % par an, ce qui cor­re­spond à une forte restric­tion des moyens de paiement. Il en est résulté une aug­men­ta­tion de la vitesse de cir­cu­la­tion de la mon­naie — c’est-à-dire que les ménages ont réduit leurs ” encaiss­es oisives ” — mais aus­si un ralen­tisse­ment con­sid­érable de la crois­sance, par insuff­i­sance de pou­voir d’achat.

C’est que, s’ils ont fait descen­dre le plus bas pos­si­ble leurs réserves moné­taires, les ménages moyens et mod­estes ont peu ” désé­pargné “, parce qu’ils avaient peu d’é­pargne, comme l’a mon­tré la faible pro­gres­sion, puis la stag­na­tion, de l’a­gré­gat M2. L’é­pargne des caté­gories aisées, large­ment présente dans l’a­gré­gat M3, a évolué en bien meilleure har­monie avec la pro­duc­tion nationale, mais, les besoins de ces ménages étant beau­coup mieux sat­is­faits, cette épargne s’est peu trans­for­mée en moyens de paiement.

Sauf quelques rares années, le développe­ment du crédit a été faible pen­dant cette péri­ode. Les ménages ne recourent au crédit que lorsqu’ils pensent avoir des chances suff­isantes de pou­voir rem­bours­er ultérieure­ment leur dette. L’in­quié­tude quant à l’avenir de l’emploi et des retraites comme aux per­spec­tives d’évo­lu­tion des salaires n’a pas été prop­ice à leur endet­te­ment. Quant aux entre­pris­es, elles emprun­tent lorsqu’elles doivent faire des paiements supérieurs à leurs ren­trées. La faib­lesse des hauss­es de salaires, de l’embauche et des investisse­ments ne les a pas poussées à s’endetter.

Le poids crois­sant des ser­vices, tant dans la con­som­ma­tion des ménages que dans le PIB, a joué dans le même sens. Il y a, en effet, de gross­es dif­férences entre les pro­duits man­u­fac­turés et les ser­vices quant à l’en­det­te­ment des ménages que leur achat peut génér­er. Lorsqu’il s’ag­it de biens durables d’un prix élevé (auto­mo­biles, appareils élec­tromé­nagers) il y a longtemps que les acheteurs ont recours au crédit. Mais ces achats n’aug­mentent plus que lente­ment. La con­som­ma­tion de ser­vices au con­traire est en expan­sion. Mais, dans leur cas, le crédit ne joue guère.

Des dif­férences exis­tent aus­si quant aux poli­tiques d’en­det­te­ment de la part des entre­pris­es indus­trielles et ter­ti­aires. L’ac­tiv­ité des ser­vices ne néces­site ni stocks ni investisse­ments lourds ; il y a donc là moins d’oc­ca­sion de recours au crédit. Alors que dans l’in­dus­trie les salaires sont ver­sés avant que les pro­duits ne soient ven­dus, le per­son­nel des activ­ités ter­ti­aires est rémunéré en général après que la presta­tion ait été fournie ; quand il y a hausse des salaires uni­taires, le relais par le crédit n’est de ce fait guère nécessaire.

En défini­tive, la part tou­jours crois­sante prise par le ter­ti­aire dans notre économie est et restera sans doute peu favor­able à un développe­ment suff­isant de l’en­det­te­ment et des moyens de paiement qu’il engen­dre. L’essen­tiel de la créa­tion moné­taire provenant aujour­d’hui de l’en­det­te­ment, il va en résul­ter un manque de mon­naie qui frein­era en per­ma­nence la demande.

Jusqu’i­ci, les autorités moné­taires des pays européens, non seule­ment ne se sont pas sub­sti­tuées à cette défail­lance, mais ont mené une poli­tique qui l’a plutôt ren­for­cée. Leur mis­sion en effet n’est pas de stim­uler la crois­sance, mais d’empêcher l’in­fla­tion. Elles ont depuis longtemps fondé leur action sur la rela­tion rap­pelée plus haut entre masse moné­taire et valeur de la pro­duc­tion nationale. Leur indi­ca­teur de masse moné­taire a d’abord été — à juste titre — M1, mesure des moyens de paiement eux-mêmes. Leur pru­dence les a incitées par la suite à lui sub­stituer M2, pour mieux tenir compte des risques de désé­pargne bru­tale, puis M3, inclu­ant ain­si des parts crois­santes d’é­pargne sta­ble dans ce qui, théorique­ment, devait mesur­er tou­jours les moyens immé­di­ats de paiement. En principe, en freinant le développe­ment de la masse moné­taire, elles “maîtri­saient” l’évo­lu­tion du cou­ple “prix x quan­tités”. Les thès­es moné­taristes les ont per­suadées que leur action allait dimin­uer ain­si la hausse des prix. En fait, celle-ci, sous la pres­sion de la con­cur­rence inter­na­tionale et de la mon­tée du chô­mage, s’est freinée toute seule, car elle résul­tait essen­tielle­ment de l’évo­lu­tion des coûts, et non plus — comme naguère — de l’in­suff­i­sance de l’of­fre en face de la poussée de la demande. Les prévi­sions de prix P fig­u­rant dans la rela­tion entre M et PQ étant, à la fois, de plus en plus réal­istes et de plus en plus mod­érées, le freinage de M, visant à frein­er PQ, ne freinait pas P (c’é­tait déjà acquis) mais Q, c’est-à-dire la crois­sance de la pro­duc­tion. Ain­si la pru­dence des Ban­ques cen­trales, par­faite­ment jus­ti­fiée dans les années 60 et 70, est-elle dev­enue peu à peu excessive.

La méth­ode qu’elles employ­aient et qu’elles emploient tou­jours pour agir sur la masse moné­taire est d’autre part plus adap­tée au freinage de la crois­sance qu’à sa stim­u­la­tion. La mon­naie étant essen­tielle­ment une mon­naie d’en­det­te­ment, toute action visant à la créa­tion de mon­naie doit pass­er, selon les pra­tiques actuelles, par l’in­ter­mé­di­aire d’une action sur les taux d’in­térêt. Or, si la mon­tée de ceux-ci réus­sit en général assez vite à frein­er le crédit, la baisse des mêmes taux, ceux du marché moné­taire, s’est révélée lente et peu effi­cace lorsqu’il s’agis­sait de sus­citer l’endettement.

Création monétaire et capacité de production : vers un ajustement permanent

Il faut pour­tant créer doré­na­vant davan­tage de mon­naie, et par d’autres moyens que l’en­det­te­ment des ménages et des entre­pris­es via le maniement des taux d’in­térêt. Jusqu’en 1973, la Banque de France pou­vait créer de la mon­naie pour financer des dépens­es du Tré­sor pub­lic ; une loi l’a alors inter­dit, ce qui pou­vait à l’époque s’ex­pli­quer pour blo­quer toute ten­ta­tion de lax­isme budgé­taire. Le traité de Maas­tricht a général­isé cette inter­dic­tion, ce qui dans la décen­nie 90, étant don­né les con­traintes résul­tant de la mon­di­al­i­sa­tion, était beau­coup moins jus­ti­fié. La FED améri­caine, au con­traire, peut le faire, car elle est respon­s­able de la crois­sance comme de l’in­fla­tion, et elle ne se prive pas de créer de la mon­naie quand c’est néces­saire pour sauve­g­arder la croissance.

L’une des raisons de la pru­dence exces­sive des autorités moné­taires européennes est la crainte d’une expan­sion trop forte des moyens de paiement par rap­port aux capac­ités de réponse de l’ap­pareil pro­duc­tif. Et il est vrai qu’il faut que l’of­fre puisse faire face à la demande. Encore faut-il, pour déter­min­er la demande que l’on juge tolérable, avoir une vision cor­recte des capac­ités de production.

Or la référence là encore pré­dom­i­nante au seul appareil pro­duc­tif indus­triel amène à sous-estimer la sou­p­lesse actuelle d’adap­ta­tion de l’of­fre à la demande. Cette sou­p­lesse est plus grande dans les secteurs ter­ti­aires : les capac­ités de pro­duc­tion poten­tielles y sont plus abon­dantes qu’on ne croit. Certes il ne faut pas se faire “pièger” par ce qui reste des “goulots de pro­duc­tion” indus­triels. Mais la dis­pari­tion des fron­tières économiques en Europe, comme l’ou­ver­ture de celles de l’Eu­rope sur le grand large, atténu­ent forte­ment ce risque.

La pro­gram­ma­tion de la masse moné­taire à créer4 devrait donc se baser doré­na­vant sur les capac­ités de pro­duc­tion poten­tielles, et non pas sur la seule pro­duc­tion prévue par les con­jonc­tur­istes et large­ment basée sur les ten­dances observées dans le passé récent. Il ne s’ag­it pas en effet ici de met­tre en place une relance con­jonc­turelle et de “laiss­er faire” ensuite, mais de men­er une poli­tique de régu­la­tion moné­taire per­ma­nente. Cela sup­pose que l’on donne au Con­seil français de poli­tique moné­taire, comme c’est le cas pour la FED, la mis­sion de soutenir la crois­sance et pas seule­ment de maîtris­er l’in­fla­tion. Car c’est à lui qu’il faudrait con­fi­er la nou­velle poli­tique moné­taire. Si en effet il s’ag­it bien de créer de la mon­naie ex nihi­lo, il ne s’ag­it évidem­ment pas de fab­ri­quer des bil­lets sans un rigoureux con­trôle. La poli­tique mise en œuvre devrait être stim­u­lante quand la demande observée serait insuff­isante. Les autorités moné­taires pour­raient alors dire à l’É­tat : “il serait sage dans les mois qui vien­nent d’in­jecter 15 ou 20 mil­liards de francs dans le cir­cuit”. Les béné­fi­ci­aires seraient choi­sis par le gou­verne­ment en fonc­tion de sa poli­tique économique ou sociale. Les modal­ités d’ac­tion pour­raient être très divers­es, visant à stim­uler, selon la con­jonc­ture observée, tan­tôt la demande privée — celle des ménages ou celle des entre­pris­es -, tan­tôt la demande publique. Pour don­ner des exem­ples, on pour­rait y trou­ver un sup­plé­ment de prime de ren­trée sco­laire ou la prise en charge d’une part des intérêts dus par les accé­dants à la pro­priété. Bien enten­du, si la masse moné­taire pro­gres­sait spon­tané­ment trop vite (car le crédit con­tin­uerait à jouer son rôle) et que des ten­sions infla­tion­nistes appa­rais­saient, une poli­tique restric­tive, de nature moné­taire ou fis­cale, pour­rait être menée. Cela sup­poserait, bien sûr, que l’ap­pareil d’in­for­ma­tion sur les moyens de paiement, l’é­pargne liq­uide, les capac­ités de pro­duc­tion, etc., soit dévelop­pé et réagisse rapi­de­ment pour éclair­er les décideurs.

Ces mêmes con­clu­sions devraient inspir­er la future Banque cen­trale européenne. Le prob­lème en effet est moins pour nous de savoir s’il faut, et avec qui, adopter un jour prochain la mon­naie unique (celle-ci, bien gérée, peut être un moyen de don­ner à l’Eu­rope plus de poids dans les affaires économiques, finan­cières et sociales du monde), que de voir lucide­ment quelle poli­tique moné­taire com­mune on fera alors. Cela sup­pose d’abord que l’on con­va­inque un nom­bre suff­isant d’é­con­o­mistes européens, ain­si que nos prin­ci­paux parte­naires poli­tiques dans l’U­nion européenne, de l’op­por­tu­nité d’une poli­tique nou­velle per­me­t­tant en quelque sorte d’al­i­menter régulière­ment en car­bu­rant le “moteur économique” européen. Celle pro­posée ici voudrait con­juguer dynamisme et sagesse, et, annon­cée haut et clair comme étant des­tinée à dur­er, elle pour­rait redonner aux acteurs économiques de l’Eu­rope et — pourquoi pas ? — à ses acteurs démo­graphiques, la con­fi­ance dans l’avenir dont ils ont besoin.

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1 L’an­née 1997 située sur la par­tie ascen­dante du “cycle” a été rel­a­tive­ment bonne.
2 Tel qu’il est con­nu au moment où sont écrites ces lignes.
3 Les “ser­vices” com­pren­nent de nom­breuses activ­ités : édu­ca­tion, hygiène, san­té, com­merce, trans­ports, hôtel­lerie, restau­ra­tion, etc.
4. Rap­pelons que la créa­tion moné­taire est aujour­d’hui com­plète­ment “décon­nec­tée” de l’or. Elle n’en est pas moins soumise à des con­traintes, dont celle de la poli­tique de change.

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