Y a-t-il de très grands vins en Languedoc-Roussillon ?

Dossier : Arts, Lettres et SciencesMagazine N°612Rédacteur : Jean-Pierre TINGAUD (61)

Je ne suis pas,loin s'en faut, un professionnel de la dégustation. J’ai infiniment de peine à trouver à un vin un goût de violette ou de sous-bois. Quant à la cuisse ! Et quand j’apprends que cette année le beaujolais a un “nez” de fruits rouges ou de banane, je me dis : “pourvu qu’il ait encore un goût de vin !” c’est dire à quel point je suis primaire.

Mais j’aime bien boire de bons vins et les faire goûter à mes amis. Et c’est comme cela que l’un d’eux m’a demandé un article sur un amour assez récent : les “ grands ” vins du Languedoc.

Comme chacun le sait, il n’y a pas si longtemps les vins de l’Hérault ou des Corbières n’avaient pas, c’est le moins, bonne réputation. Et puis, le temps et la mondialisation parkerienne étant passés par là, les tarifs des grands bordeaux et des grands bourgognes ont atteint des sommets, les rendant de plus en plus difficilement accessibles à des bourses honnêtes de la “vieille Europe”. Les regards de certains se sont alors tournés vers d’autres directions, pour découvrir, dans certains coins du Languedoc (et ailleurs également, mais on ne peut pas tout savoir), de jeunes et moins jeunes viticulteurs qui s’étaient mis dans la tête qu’au pays du gros rouge on pouvait aussi faire de la qualité. La qualité imposant des rendements faibles sur des sols rugueux, on a assisté à un déplacement de certaines vignes des zones de plaine vers les coteaux.

Et après quelques décennies d’amélioration on découvre qu’il existe en Languedoc des vins qui ne sont sans doute pas encore des “grands” vins, mais qui sont déjà de très bons vins dont les prix, à plaisir de boire identique, concurrencent fort bien ceux des grandes régions viticoles.

Parmi les bons producteurs de la région on a vu se dessiner deux écoles :

– ceux qui “jouent le jeu”,
– ceux qui le refusent ou qui l’adaptent.

Le jeu, c’est celui de l’AOC.

L’AOC en Languedoc impose de n’utiliser en rouge que des cépages des Côtes du Rhône : la syrah, le grenache, le carignan, le mourvèdre et le cinsault (ce dernier plutôt dans les rosés). Or certains producteurs ont considéré qu’il était préférable, compte tenu des caractéristiques de leur terrain, d’utiliser d’autres cépages, en particulier les cépages bordelais, essentiellement cabernet sauvignon et merlot.

Certains ont démontré qu’il était possible en Languedoc de faire des “bordeaux” qui “valent” (largement, à prix comparables) les vrais. Bien entendu, dans ce cas, ils ne peuvent prétendre à l’AOC, mais qu’importe si le produit plaît et se vend à un prix tout à fait respectable sous le label “vin de pays”.

Un autre choix important doit également être fait par les viticulteurs qui se positionnent sur un niveau de prix et de qualité élevé : c’est le choix des cépages et de la vinification qui va conduire à un optimum de consommation court (on consomme le vin après sa mise sur le marché), moyen ou long (un vin de garde).

Il n’y a pas si longtemps tout bon bourgeois amateur de vin avait une cave. On y gardait les bourgognes cinq à dix ans, les grands bordeaux dix à vingt-cinq ans et parfois bien au-delà si la cave avait les qualités adéquates et le bourgeois, les moyens d’attendre. Aujourd’hui tout va plus vite et on a de moins en moins les moyens d’attendre. Et on va jusqu’à boire des vins qui n’ont “ que ” trois ans !

Il y a un dilemme pour le producteur car, s’il se trouve encore des consommateurs en nombre suffisant pour acheter une caisse d’un bon Margaux ou d’un bon Pomerol et la laisser quinze ans dans leur cave avant de l’ouvrir, ce nombre diminue fortement pour laisser dans les mêmes conditions une caisse de Pic Saint-Loup ou de Minervois la Livinière.

Alors, faire un assemblage à forte dose de syrah en espérant que le client sera patient, c’est sans doute prendre des risques. Les restaurants qui aujourd’hui sont en mesure de constituer une cave à vins de longue garde ne doivent pas être bien nombreux ! Et c’est aussi le problème pour l’auteur, votre serviteur, car ne m’étant intéressé aux vins du Languedoc que depuis quelques années, je ne dispose pas de crus anciens et mes choix sont altérés par cela même. J’aurais tendance à préférer des vins qui ne nécessitent pas dix ans de cave !

Maintenant, puisqu’il faut se lancer et proposer un choix, voici quelques suggestions.

Chez ceux qui “ne jouent pas le jeu"

• La Grange des Pères à Aniane
Peut-être le meilleur, en tout cas l’un des tout meilleurs. On le trouve parfois à des prix exorbitants dans des restaurants très cotés. Quasiment introuvable. Ses méthodes de culture, récolte et vinification rappellent celles des vins que l’on qualifie “de garage” dans certaines régions du Bordelais.
• Le Mas de Daumas-Gassac à Aniane
Son “auteur” ne manque jamais de propos exaltés, peut-être un peu excessifs sur les qualités de son vin. Celui-ci n’en manque pas, bien au contraire, mais il reste quand même loin d’un château Margaux ou d’un Haut-Brion, auxquels il n’hésite pas à le comparer. Le prix auquel il est vendu tient plus d’un marketing remarquable que d’une comparaison objective avec ses concurrents bordelais. Par contre on peut le réserver en primeur, à des tarifs cette fois tout à fait raisonnables.
• Le Domaine de Ravanes à Thézan-lès-Béziers
Il se veut un quasi-Pomerol (100 % merlot) et il y réussit plutôt bien. Ce n’est peut-être pas tout à fait, comme l’ont dit certains, le Petrus du Languedoc, mais ses tarifs en sont très éloignés et, pour son prix, sa qualité est tout à fait remarquable, en particulier pour ce qui concerne la cuvée “les Gravières du Taurou”.

Chez ceux qui “jouent le jeu”

• Les “très bons”

• Le Domaine de Montcalmes à Puéchabon, AOC Coteaux du Languedoc.
C’est un très, très bon (mon préféré des AOC ?). Ses grandes qualités : au-delà de sa rondeur, de sa délicatesse et de sa longueur de bouche, une maintenance étonnante d’une année sur l’autre quelles que soient les conditions climatiques, et surtout sa capacité à être bon vite ! Point n’est besoin d’attendre dix ans, même si une certaine garde ne fait que l’améliorer. Dommage qu’il soit si difficile d’entrer en contact avec le producteur, qui semble se cacher derrière des portes closes !
• Le Domaine du Puech Haut à Saint-Drézéry, AOC Coteaux du Languedoc.
À la différence de plusieurs des meilleurs cités ici, il ne se situe pas dans le voisinage d’Aniane mais à Saint-Drézéry, au nord-ouest de Montpellier. La propriété fut une oliveraie. Les oliviers ont été arrachés et la vigne plantée. Caricaturalement, tout y est neuf mais ça a le goût et la qualité du vieux – et du meilleur – à commencer par le château lui-même. On y fait trois cuvées en rouge qui se différencient par leurs assemblages :
– la cuvée “Prestige” intègre un fort pourcentage de carignan. C’est un vin aux arômes moins denses mais plus subtils que les autres cuvées. Un vin très plaisant et qui n’exige pas de garde pour se révéler. De plus son prix est sensiblement plus raisonnable que ceux de ses deux “frères” ;
la “Tête de Cuvée” et le “Clos du Pic” sont des productions “classiques” pour la région, plus à base de syrah. Ce sont des vins qui ne s’épanouissent que plus tardivement, mais qui se révèlent alors remarquables.
• Le Domaine de Fontcaude (Alain Chabanon) à Lagamas, AOC Coteaux du Languedoc (Montpeyroux).

Il produit plusieurs cuvées, toutes remarquables, et en particulier “ l’Esprit de Fontcaude ”.
• Le Domaine Léon Barral à Lentheric, AOC Faugères.
Il produit également plusieurs cuvées, la meilleure à mon sens étant la cuvée “ Jadis ”.

• Les “bons”

– Mas Bruguière à Valflaunès.
– Domaine de l’Hortus à Valflaunès.
– Domaine Clavel à Assas.
– Château de Lancyre à Valflaunès.
– Clos Marie à Lauret
– Château de Cazeneuve à Lauret.

Et… bien, bien d’autres, mais ceci est une sélection et non un guide. Il existe d’excellents guides et je ne saurais trop en recommander la lecture.

Mes choix sont, pour l’essentiel, dans une zone proche de Montpellier. Ce n’est pas un hasard, c’est là que je vis et c’est ce que je connais le mieux. Je regrette par exemple de n’avoir cité aucun Minervois la Livinière. Il en est de très bons.

Comme le lecteur qui aura eu le courage de me suivre jusqu’ici n’aura pas manqué de le remarquer, je n’ai parlé que de rouges. Je ne m’en cacherai pas, ils ont ma préférence. Néanmoins il existe aussi en Languedoc de fort bons vins blancs, dont j’aurai peut-être l’occasion de vous parler une autre fois.

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