Le supérieur ouvert à tous

Dossier : ExpressionsMagazine N°643

Tutorat et apport culturel : «Une Grande École, Pourquoi Pas Moi?»

Ce programme, initié par l’ESSEC il y a quelques années, a été rejoint par l’École polytechnique en 2007. Mathilde Sion (06), en le présentant, rappelle le constat qui guide la démarche : les processus actuels d’intégration sont biaisés culturellement et socialement.

En réponse, le programme GEPPM propose d’accompagner les lycéens brillants et motivés mais ne disposant pas de ce capital culturel par des étudiants de grandes écoles pour les aider à progresser dans le système. Actuellement, vingt-quatre élèves de l’X accompagnent environ soixante-dix lycéens appartenant à des établissements classés ZEP (zone d’éducation prioritaire) de l’Essonne et répartis entre les classes de seconde et de terminale.

Sauf au moment des révisions pour le baccalauréat, il n’est pas délivré aux lycéens des cours de soutien scolaire. L’apport de l’Association est d’ordre culturel : informations sur l’orientation et les métiers, apprentissage des codes sociaux, travail de prise de parole, capacité à argumenter sur l’actualité ou à élaborer une réflexion sur un thème donné, etc. Concrètement, pendant trois heures chaque mercredi après-midi sur le campus de l’X et ponctuellement pendant le week-end et les vacances, les lycéens encadrés par un binôme d’élèves polytechniciens pratiquent diverses activités qui sont l’occasion de transmettre ces éléments culturels : réalisation d’un projet collectif comme un film, rédaction d’un journal ou enquête sur un sujet précis, sortie au théâtre ou au cinéma suivie d’un débat, atelier thématique avec des intervenants extérieurs (metteur en scène, sociologue, artiste, élu politique…), simulation d’entretien d’embauche, etc.

Développer la confiance en soi
En tant que tuteur, Mathilde Sion a pu constater de très gros progrès chez les lycéens : la plupart ont acquis une ouverture, une confiance en eux-mêmes, une capacité à argumenter et à donner leur avis. Elle a aussi noté des effets indirects importants sur les familles et les lycées qui changent de regard sur eux-mêmes grâce à l’appartenance de quelques-uns des leurs à ce programme : ils réapprennent à avoir des ambitions de réussite sociale et entrent dans une dynamique positive. Pour les tuteurs, c’est également une expérience gratifiante et très formatrice en termes de relations humaines.

Un tutorat et des bourses après le bac

La première promotion sort actuellement de terminale. Cela pose maintenant la question d’un soutien au début de l’enseignement supérieur, notamment sur les plans moral et financier. L’Association est en train de mettre en place une forme de prolongation du tutorat et, pour ceux qui entrent dans des classes préparatoires scientifiques, un système de bourses par l’intermédiaire de la Fondation de l’École polytechnique.

Stimulation, information et accompagnement sont les voies choisies par «Tremplin»

Cette Association a été créée en l’an 2000 par des élèves polytechniciens pour aider des jeunes lycéens (à partir de la 1re S) issus des milieux défavorisés à poursuivre des études longues. Dotée d’un budget de dix mille euros et gérée par une dizaine de bénévoles, elle accueille deux élèves de l’X pendant neuf mois dans le cadre du stage polytechnicien de première année. Actuellement, Tremplin propose son aide à une vingtaine d’établissements partenaires choisis avec les rectorats d’académie selon des critères simples : lycées situés en zone sensible et ayant des résultats au bac nettement plus faibles que la moyenne. Hubert Chapron (06), alors président de Tremplin, en a détaillé les missions. Tremplin organise chaque année, grâce à une vingtaine de tuteurs issus de l’X et d’autres grandes écoles de la région parisienne (École normale supérieure, ENSAE), des séances d’approfondissement scientifique, à raison d’une heure par semaine pour les terminales et d’une heure toutes les deux semaines pour les premières. Actuellement, environ deux cents lycéens y participent régulièrement.

Établir des relations de confiance

Sur le plan scolaire, les sujets scientifiques sont traités d’une manière plus ludique que ce qui se fait habituellement en classe, de manière à susciter l’intérêt pour les études. Par exemple, lors d’une dernière séance, nous avons proposé un exercice sur le fait que les routes paraissent souvent mouillées en été alors qu’elles sont parfaitement sèches. Les élèves ont fait l’exercice puis ont entamé une discussion animée encadrée par les tuteurs sur les illusions d’optique et les autres phénomènes physiques étonnants qui sont en jeu. Cette approche a aussi l’avantage de créer une dynamique collective et d’établir des relations de confiance qui permettent d’aborder la question de la poursuite des études après le bac, et de l’orientation.

Une vision réduite des études supérieures

La plupart de ces élèves n’ont qu’une vision très réduite des études supérieures et de leur intérêt. Pour beaucoup d’entre eux, un BTS spécialisé apparaît comme nettement plus valorisant que des études généralistes. De plus, ils n’ont guère accès à de l’information personnalisée, ce qui a amené un élève à dire : Au lycée, il y a une conseillère d’orientation mais elle ne vient qu’une matinée par semaine pour mille élèves ; il est plus rapide de faire quelques recherches sur Internet. L’action des tuteurs a amené nombre d’élèves à suivre un parcours supérieur valorisant.

Richard Descoings : l’approche de Sciences Po
À la fin des années quatre-vingt-dix, 80 % des élèves des grandes écoles venaient d’une vingtaine de lycées sur les deux mille qui existent en France, disproportion excessive qui ne pouvait s’expliquer par l’absence d’élèves de qualité. Il y avait nécessairement des causes sociales : absence de dynamique collective parmi les élèves, autocensure… Autre raison : l’inadaptation des critères de sélection destinés à apprécier les compétences et le potentiel d’un grand nombre d’élèves. Ainsi, les jurys savent différencier au demi-point près, voire au quart de point près, deux devoirs d’histoire. Cette aptitude donne, à compétences égales, un atout important aux élèves qui connaissent les petits détails permettant de gagner le demi-point de plus. Cela amène à sélectionner très majoritairement les élèves qui sont dans des lycées ou dans des familles ayant l’expérience des modes de jugement en vigueur. Le problème n’est donc pas de réformer les jurys, mais de créer à côté d’autres instruments de sélection fonctionnant sur des critères différents. Sciences Po a donc décidé de déléguer une partie du recrutement aux personnes qui côtoient les élèves du secondaire et qui peuvent apprécier directement leurs compétences, c’est-à-dire aux équipes enseignantes et dirigeantes des lycées. Une première opération a été lancée il y a cinq ans avec sept lycées. Maintenant, une soixantaine de lycées sont concernés, appartenant aux grandes agglomérations, mais aussi aux territoires ruraux ou désindustrialisés, ou encore à l’outre-mer.
 
La méthode retenue s’étale de la classe de seconde à la classe de terminale. Dès la seconde, les lycéens intéressés reçoivent une information sur les débouchés à l’issue du bac. En classe de première et à travers les équipes enseignantes des lycées, tous les élèves qui le souhaitent participent à des activités pédagogiques particulières, comme l’apprentissage de la prise de parole en public ou celui de la lecture commentée de la presse, qui seront utiles pour répondre à l’exercice qui leur sera demandé l’année suivante. Au milieu de la classe de terminale, les élèves qui se portent candidats pour intégrer Sciences Po doivent suivre un thème d’actualité en choisissant les supports médiatiques qui leur paraissent pertinents. Finalement, ils rédigent une note d’analyse et une autre de commentaire, qu’ils soutiennent devant un jury comprenant des personnalités de l’établissement mais aussi de la société civile avoisinante (maire, député, entrepreneur local, etc.). Après la soutenance et après avoir pris en compte l’ensemble de leur parcours scolaire depuis la classe de seconde, ce jury leur décerne ou leur refuse une admissibilité. Une deuxième étape de la sélection est effectuée par l’examen du baccalauréat. Sont retenus ceux qui le réussissent sans avoir besoin de rattrapage.


Des étudiants comme les autres
La dernière étape est effectuée directement par l’institution. Elle consiste en un entretien de trois quarts d’heure environ avec un jury de cinq personnes constitué généralement d’un directeur de ressources humaines d’une grande entreprise, d’un haut fonctionnaire, de deux ou trois professeurs, et éventuellement d’une autre personne ad hoc. Ce jury ne s’intéresse plus aux résultats scolaires, estimant que les étapes précédentes ont été suffisamment convaincantes, mais au caractère des jeunes, à leur envie de travailler, à leur curiosité, ou à leur capacité à soutenir devant un jury. Suivant les années, il retient entre 8 et 15% des candidats.
 
Au cours des cinq premières années de fonctionnement, quatre cents élèves ont été sélectionnés ainsi. Ceux qui ont fait toute la scolarité de Sciences Po sont encore en nombre trop faible pour qu’on puisse faire des statistiques, mais il semble qu’ils ne sont pas différenciables de ceux qui sont entrés par la voie historique ni en termes de réussite universitaire ni en termes de débouchés professionnels. Cela incite fortement à institutionnaliser cette nouvelle méthode et à continuer de diversifier les voies de recrutement.

 


Sciences Po a contracté plus de 300 échanges avec des universités internationales

L’accompagnement postbac

Indispensable, cet accompagnement comporte deux volets : la tenue d’une permanence tous les samedis après-midi, à la disposition des préparationnaires ; le parrainage des étudiants par d’anciens tuteurs ou de jeunes cadres de grands groupes comme Areva ou Veolia, cela jusqu’au premier emploi. D’où la nécessité de sensibiliser fortement les grandes entreprises pour qu’elles accompagnent cet engagement et qu’elles valorisent ce genre de parrainage.

De jeunes retraités s’impliquent : l’Institut Paul Delouvrier

Un soutien scolaire pour les classes préparatoires scientifiques

Jacques Bouttes (52) a expliqué comment l’Institut Paul Delouvrier mobilise de jeunes retraités désireux de s’impliquer dans l’aide scolaire aux milieux défavorisés, à travers un soutien scolaire pour les classes préparatoires scientifiques selon une philosophie proche de celle de Tremplin, et la recherche d’une aide financière pour ceux qui en ont besoin.

Le soutien scolaire vise à donner à chacun une maîtrise profonde des concepts, celle qui correspond à une véritable compréhension de la matière qu’ils étudient. Car trop d’élèves pensent que la réussite scolaire tient au fait de savoir par cœur un certain nombre d’exercices et d’avoir la chance de tomber sur l’un d’entre eux lors des examens. Pour que ces élèves réussissent en préparation, il est aussi essentiel de les suivre moralement, au moins pendant le premier trimestre, de manière à les aider à relativiser leurs notes et à garder confiance en leurs capacités.

En effet, généralement premiers dans leur lycée d’origine avec des notes brillantes, ils passent en milieu ou en fin de classement avec des notes désolantes. Leur conscience d’eux-mêmes prend alors des coups violents susceptibles de les faire abandonner.

Témoignage
Ayant constaté les difficultés financières d’un de ses élèves, Jacques Bouttes a pris contact avec plusieurs fondations (Georges Besse, Euris, Suez) et avec l’Association «Un Avenir Ensemble» créée par la Grande Chancellerie de la Légion d’honneur. Cette dernière a apporté l’aide financière demandée et l’Institut Paul Delouvrier va devenir son partenaire en apportant un soutien scolaire aux jeunes qu’elle parraine.

Renforcer les soutiens financiers

Aujourd’hui, les bourses ne permettent pas à un jeune de vivre pensionnaire dans les classes préparatoires. Il lui faut un complément compris entre mille et deux mille euros par an, montant suffisant pour faire reculer de nombreux jeunes. Il est aussi très angoissant pour beaucoup de parents, ce qui crée un climat familial peu propice à ce genre d’études. Devant cette situation, certains établissements comme le lycée Saint-Louis ou l’école Sainte-Geneviève ont décidé de fournir le complément nécessaire pour un ou deux élèves. Mais le nombre de places total reste très limité.

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