Créer des chemins de réinsertion

Dossier : ExpressionsMagazine N°670 Décembre 2011
Par Charles-Edouard VINCENT (91)

Quotidiennement, le SAMU social, la Croix-Rouge et autres organisations caritatives recueillent des naufragés de la vie. Des êtres qui ont tout perdu ou presque : domicile, travail, liens familiaux et sociaux, souvent la santé. Ils leur proposent un hébergement de dépannage et de la nourriture : mais ce n’est qu’un palliatif car le vrai chemin pour renouer avec des conditions de vie plus humaines, c’est de retrouver un travail et un toit.

Dignité humaine
Emmaüs Défi propose un emploi à ceux qui, pour sortir de la précarité, n’ont rien d’autres que leur volonté. Pour tous, travailler, c’est beaucoup plus qu’un bulletin de salaire : c’est avoir sa place dans la société, retrouver sa dignité.

Or le retour direct au monde du travail est souvent impossible pour beaucoup parce que la marche d’accès à l’emploi est trop haute. Bien sûr, il existe de nombreuses associations et de nombreux dispositifs qui proposent une aide à la réinsertion. Mais l’État et les collectivités locales qui les soutiennent leur fixent des objectifs : en général il faut que 60 % des personnes retrouvent un emploi stable au bout de deux ans. Cette contrainte crée de fait une sélection à l’embauche.

Recruter sans condition

Le contrat de travail est le point de départ d’une reconstruction

C’est pour offrir une chance à ceux qui veulent s’en sortir qu’Emmaüs Défi a été créé. Au départ, il leur est proposé un contrat de travail adapté à leur cas : quelques heures dans un premier temps, soit une ou deux matinées de travail, puis une quinzaine d’heures quand la personne va mieux, puis plus quand ils arrivent à retrouver leurs « marques ». Ce contrat de travail, en rendant les gens acteurs, est le point de départ d’une reconstruction qui comprend bien d’autres aspects sur lesquels Emmaüs Défi travaille en partenariat avec des structures spécialisées. Il s’agit en premier lieu de leur retrouver un hébergement, lorsqu’ils n’en ont plus, dans un foyer ou dans une structure spécialisée. Et surtout, il faut assurer un accompagnement social pour les aider à se faire soigner – beaucoup n’ont plus été suivis médicalement et soignés depuis des années –, à rétablir leur situation financière – ils sont souvent endettés ou surendettés, voire interdits bancaires –, à régulariser leur situation administrative – par exemple, retrouver des pièces d’identité, recouvrer les droits élémentaires tels que l’accès à des soins, etc.

Photo bazar EmmaüsUn mouvement international
 
Emmaüs France, membre d’Emmaüs International, est une association loi de 1901 qui fédère l’ensemble des groupes Emmaüs en France (ils sont près de 300). Ces groupes sont structurés en trois branches : les « communautés Emmaüs», la branche action sociale et logement, et la branche économie solidaire et insertion, à laquelle Emmaüs Défi est rattaché.

Une entreprise socialement utile

Emmaüs Défi fonctionne comme une entreprise, mais une entreprise dont le but est l’utilité sociale, pas le profit : car le vrai défi, c’est de lier la viabilité économique sans laquelle il n’y a pas d’action durable et le souci de la personne. Cette entreprise valorise des matériels et matériaux usagés, un secteur d’activité moderne, en pleine expansion : ré cupération, tri, reconditionnement et enfin revente, principalement dans le cadre de deux « bric-à-brac ».

L’Association emploie 90 salariés : 70 sont dans un parcours d’insertion et 20 sont en encadrement. Parmi ces derniers, dix travaillent sur le terrain, cinq font de l’accompagnement social et cinq se consacrent au support. Ses frais de fonctionnement, environ 2 millions d’euros en 2011, sont couverts pour moitié par le produit des activités de recyclage et pour moitié par les subventions venant de l’État et de la Ville de Paris.

Les dons reçus permettent de financer le développement, comme, par exemple, l’aménagement de locaux mieux adaptés.

Photo de Charles Edouard Vincent (83)Un X engagé

Marié et père de deux enfants, Charles-Édouard Vincent a commencé sa carrière dans l’informatique, comme nombre de ses camarades. Ingénieur civil des Ponts, titulaire d’un master de sciences à Stanford, il débute dans la vie active chez Netscape, puis entre chez SAP en 2002 comme commercial.
En 2004, il rencontre alors Martin Hirsch, président d’Emmaüs France, qui a besoin d’un collaborateur à plein-temps. CharlesÉdouard Vincent décide alors de prendre une année sabbatique, au terme de laquelle il décide de rester chez Emmaüs, tant cette expérience humaine lui a plu.
Il souligne que, dans un cas comme le sien, le rôle du conjoint est fondamental.

Une implantation dans Paris

Il faut des locaux pour entreposer, trier, reconditionner et vendre les produits ainsi recyclés. Ces locaux sont dans Paris : les loyers y sont chers, mais c’est un choix délibéré. C’est en effet là que la grande exclusion est la plus concentrée en France et c’est là que vivent de nombreuses familles pauvres au très faible pouvoir d’achat.

Il reste à inventer et développer des structures pérennes capables de prendre le relais d’Emmaüs Défi

L’Association a eu la chance de pouvoir utiliser à bon compte des locaux rendus temporairement disponibles par les opérations « à tiroir » menées par la Ville de Paris.

Aujourd’hui, deux bric-à-brac sont ouverts, l’un de 1200 m2 près de la porte d’Orléans (80, boulevard Jourdan) et l’autre de 200 m2 dans le nord de Paris (104, rue d’Aubervilliers). À cela s’ajoutent 1500 m2 d’ateliers et de logistique situés porte de la Chapelle et 400 m2 d’entrepôts mis à disposition par GDF-Suez à Saint- Denis. Mais pour éviter de multiplier les déménagements et regrouper les équipes, Emmaüs Défi va emménager dans l’ancien marché Riquet (3500 m2) dans le XIXe. Le bail signé avec la Ville de Paris court sur vingt-cinq ans. La contrepartie de cette stabilité est le financement d’importants travaux d’aménagement : 1,5 million d’euros sont nécessaires pour remettre en état le site.

L’indispensable téléphone mobile

Pour les sans-logis ou les mal logés, le numéro de téléphone portable est l’indispensable adresse.

Pour les femmes seules qui ont un ou deux enfants et travaillent à des heures où les enfants rentrent de l’école, le mobile constitue un lien tout aussi indispensable. D’où des dépenses qui pèsent lourd dans les budgets des intéressés.

C’est ce qui a amené Emmaüs Défi à mettre sur pied un service de téléphonie solidaire qui emploie 3 permanents et 6 salariés en réinsertion pour 1 200 bénéficiaires.

Bazar d'EmmaüsTéléphonie solidaire

Faute de connaître la multiplicité des offres de téléphonie, les plus démunis engagent en la matière des dépenses qui obèrent leurs maigres ressources : jusqu’à 20% de revenus de quelques centaines d’euros, car plus on est pauvre, plus on paye car on n’a pas accès aux offres les plus avantageuses.
Emmaüs Défi a donc développé un service de téléphonie « solidaire», en partenariat avec SFR, en leur offrant dans le court terme la possibilité d’acheter des cartes téléphoniques à des prix très bas (possibilité qui est limitée à deux ans par personne) ; et en les accompagnant dans la recherche de la formule d’abonnement la plus avantageuse en regard de leurs besoins (en particulier pour des appels à l’étranger).

Prolonger et étoffer l’accompagnement

L’histoire d’Emmaüs Défi est d’ombre et de lumière. La lumière, c’est le combat, le refus de voir les gens perdre l’espoir. Un dispositif « première heure » a été construit avec une méthodologie rigoureuse. Il permet de donner un contrat de travail à presque tous ceux qui se présentent et de redonner une perspective à ceux qui n’avaient plus d’espoir.

L’ombre, ce sont les lacunes qui empêchent de parachever le travail de réinsertion entrepris. D’abord dans la durée. Le parcours d’insertion fait l’objet d’une convention avec l’État sur une durée de deux ans : pour une minorité (15 à 20 %), c’est assez et ils retrouvent un emploi salarié au terme de leurs parcours. Mais pour d’autres, ceux qui ont reçu trop de coups, dont les blessures sont trop profondes, il faut plus de deux ans. Certains pourront trouver un relais dans une communauté Emmaüs, mais nombreux sont ceux à qui cette formule ne convient pas (raisons géographiques, familiales, sociologiques). Il reste à inventer et développer des structures pérennes capables de prendre le relais d’Emmaüs Défi.

Propos recueillis par
Dominique Moyen (57)
et Hubert Jacquet (64)

Pour en savoir plus sur Emmaüs Défi, rendez-vous sur www.emmaus-defi.org/

Bazar d'Emmaüs avec personnage

Commentaire

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pierrotrépondre
juillet 2012 à 17 h 59 min

renseignement
bonsoir ;je voudrais quel centre qui s occupe de la reinsertion d un detenu dans la vie active ;vous remerciant d avance si avez des proposition ;mes salutations distinguees;

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