Jean Salmona (56) écoute le Quatuor de Fauré en trempant une madeleine dans le thé.

Les 400 chroniques discographiques de Jean SALMONA (56)

Dossier : TrajectoiresMagazine N°708
Par Jean SALMONA (56)

Dès l’âge de trois ans, Jean Salmona a commencé à tapoter sur un piano : le début d’une aventure musicale qui l’amènera à devenir pianiste de jazz amateur. Il improvise régulièrement avec le violoniste Frédéric Morlot (2001) au Petit Journal Montparnasse dans le cadre du groupe Jazz-X animé par le clarinettiste Claude Abadie (38).

Une vocation musicale précoce

“ Le monde émerveillé découvrit qu’on pouvait jouer la musique de Bach de manière personnelle ”

Cette passion pour la musique l’habite depuis toujours : il a besoin d’elle pour vivre, à tel point que chaque jour il se fait réveiller par une œuvre choisie la veille dans sa discothèque. Car si, comme tout mélomane, il aime jouer et entendre des concerts, il a également besoin d’écouter des disques.

Or, au début des années 1960, les 33 tours en vinyle sont coûteux. Alors, il se lance dans la publication de tribunes musicales, d’abord dans L’Étudiant et Grandes Écoles puis, à la fin de 1961, dans La Jaune et la Rouge.

Cette activité lui permet d’enrichir sa discothèque des disques que lui offrent les éditeurs.

Immersion dominicale


Écouter le Quatuor de Fauré en trempant une madeleine dans le thé.

Dix fois par an, Jean Salmona s’immerge totalement pendant un dimanche entier dans l’écoute des disques qu’il a choisis pour sa prochaine tribune. Ces disques, il les sélectionne dans les catalogues que les maisons de disques lui envoient régulièrement.

Ses choix sont généralement guidés par l’originalité de l’œuvre ou de l’interprétation. À cette sélection s’ajoutent aussi des œuvres adressées spontanément par les éditeurs. Son impressionnante discothèque – environ quatre mille vinyles et autant de CD – lui permet de comparer les interprétations.

Pour la revue, c’est près de cinq mille disques qui ont été écoutés, souvent plusieurs fois. Ceux qu’il juge d’un intérêt médiocre ou d’une qualité insuffisante ne sont pas signalés.

Une mise en perspertive

Vient ensuite la rédaction des chroniques. Les disques sélectionnés sont généralement présentés dans une double perspective : la façon dont l’œuvre se situe aussi bien dans le répertoire de l’auteur que dans la création de l’époque ; ensuite, celle de l’interprétation et de son évolution au fil des ans.

C’est ainsi qu’il nous rappelait dans le numéro de mai dernier qu’il fut longtemps considéré comme inconvenant d’interpréter Bach : « Il fallait le jouer mécaniquement […]. Puis vint Glenn Gould, et le monde émerveillé découvrit qu’on pouvait jouer la musique de Bach de manière personnelle. »

La musique et la vie

Pour Jean Salmona, la musique n’est pas un art comme les autres, encore moins un simple divertissement : elle est indispensable au mélomane comme l’oxygène qu’il respire. Plus encore, elle est un constituant majeur de notre vie.

LE COIN DU DISCOPHILE

C’est sous ce titre que paraissent les premières tribunes écrites par Jean Salmona dans La Jaune et la Rouge, anonymes et signées J.S. (56). La toute première date de décembre 1961. Elle invite le lecteur à découvrir des œuvres inédites comme la Messe allemande de Schubert et des compositeurs français peu connus comme Bodin de Boismortier et Dauvergne.
On notera que, suite aux crises successives et aux fusions qu’a connues le secteur de l’édition musicale, sur cinq maisons de disques citées (Boîte à musique, Vega, Discophiles français, Philips et Deutsche Grammophon), seule survit aujourd’hui Deutsche Grammophon, au sein du groupe Universal.

Comme nous pouvons écouter et réécouter une œuvre, revivant ainsi à volonté le même moment, elle fige le temps, s’oppose au principe d’entropie et nous donne un instant le sentiment fallacieux mais exquis de notre immortalité. En outre, la musique, infiniment plus riche que le langage parlé ou écrit, exprime l’indicible.

Aussi, dit Jean, écouter de la musique n’est jamais neutre. C’est la raison pour laquelle il évoque presque toujours, dans ses chroniques, des sujets apparemment extérieurs à la musique proprement dite mais qui lui sont sous-jacents, introduits, en exergue, par une citation destinée à interpeller le lecteur.

Un appel aux cinq sens, exalté dans un livre

“ Mobiliser les cinq sens pendant le moment de bonheur que doit être l’écoute d’une belle œuvre ”

L’audition d’un disque, dit Jean, ne mobilise qu’un sens, l’ouïe, tandis que la dégustation met en jeu tous les autres. Alors, pour mobiliser les cinq sens pendant le moment de bonheur que doit être l’écoute d’une belle œuvre, il aime déguster un mets et une boisson « en situation ».

C’est ce qui l’amène à suggérer d’écouter, par exemple, le Quatuor de Fauré en trempant une madeleine dans du thé blanc de Chine, la Sonate Pulcinella de Pergolèse en goûtant une sfogliatella riccia accompagnée d’un Lacryma Christi, ou Prelude to a kiss, de Duke Ellington avec un verre de bourbon Jack Daniels.

Il a du reste illustré ces correspondances entre la musique et les plaisirs de la chair dans un petit roman, Une fugue de Bach1, histoire de l’initiation par un Bach hédoniste d’une jeune disciple surdouée.

DE L’HARMONIE DES NOTES À CELLE DE L’INFORMATION

Dans le monde de la musique, Jean Salmona s’affirme amateur ; mais dans celui des statistiques et de leur utilisation éclairée, il est un professionnel averti. Ayant choisi le corps de l’Insee, il fait l’Ensae et Sciences-po. Très tôt, il prend conscience du rôle essentiel que pourrait jouer l’information économique si elle était mieux connue et exploitée par les divers agents économiques. C’est l’objet de l’Observatoire économique méditerranéen qu’il crée sous l’égide de la Datar et de la délégation à l’informatique.
Il observe par la suite que de nombreux ministères, dans leurs activités quotidiennes, collectent des informations (sur les personnes, les entreprises, les bâtiments, par exemple) qui sont souvent redondantes et qui pourraient par ailleurs être utilisées à des fins statistiques. Il lance alors une opération pilote interministérielle pour montrer qu’il est possible de faire collaborer les ministères afin de réduire la collecte d’informations administratives et de constituer ainsi des bases de données interministérielles qui pourront également être utilisées pour enrichir l’information économique.
Fidèle à ses racines marseillaises, c’est dans la cité phocéenne qu’il crée le Cesia – Centre d’études des systèmes d’information des administrations. Cet établissement public devient un organisme de conseil en systèmes d’information et se transforme en société anonyme – détenue par l’État. L’équipe est alors composée d’une centaine de spécialistes répartis entre Paris et Marseille. Après l’entrée au capital du Crédit Lyonnais et de Cogema, l’entreprise est privatisée et vendue en 1998 à Unilog.
Jean Salmona rejoint alors AXA Private Equity, devenu depuis Ardian, une société française de capital- investissement dirigée par Dominique Sénéquier (72), qui gère plus de 50 milliards de dollars d’actifs, et où il est aujourd’hui conseiller senior.
En 2010, il lance par ailleurs, avec Francis Mer (59), Claude Bébéar (55) et François Ailleret (56), ParisTech Review (qui devait être à l’origine École polytechnique Review) dont il préside le comité éditorial, revue en ligne qui a aujourd’hui une édition chinoise et d’ici fin 2015 des éditions indienne et africaine.

______________________________________________
1. Éditions Wildproject. Voir la recension dans La Jaune et la Rouge de juin-juillet 2015

Voici une copie de la première chronique parue dans le n°155 de La Jaune et la Rouge, décembre 1961

Le 1er article de Jean SALMONA dans La Jaune et la Rouge
Le 1er article de Jean SALMONA dans La Jaune et la Rouge (suite et fin)

Interview de Pierre SCHAEFFER (29) par Jean SALMONA (56)- La Jaune et la Rouge n° 310 avril 1976

Poster un commentaire