Wero : l’Europe veut reprendre la main sur les paiements

Face à la domination des géants américains du paiement, l’European Payments Initiative (EPI) entend bâtir une alternative européenne et souveraine. À la tête d’EPI, Martina Weimert revient sur la stratégie menée avec sa solution de paiement Wero, ses premiers déploiements et les conditions nécessaires pour l’installer durablement dans le quotidien des Européens. 

Qu’est-ce qu’EPI ?

EPI est née comme une initiative avant de devenir une entreprise. Son objectif est avant tout d’offrir une alternative européenne pour les paiements aux consommateurs européens, ce qui passe par une solution indépendante. L’ambition est de couvrir progressivement tous les usages : les paiements entre particuliers, l’e-commerce, le paiement en magasin, les paiements professionnels et, à terme, le règlement de factures et aussi d’intégrer différents services à valeur ajoutée – titres restaurants, cartes de fidélité et même documents d’identité au wallet qu’est Wero.

Pourquoi avoir lancé Wero ?

Wero est le nom commercial de cette solution. Il renvoie à la fois au « we », le collectif, et à l’euro, pour marquer l’ancrage européen du projet. L’idée est de proposer une alternative crédible aux grands acteurs internationaux aujourd’hui dominants, comme Visa, Mastercard, Apple Pay ou PayPal.

Où la solution est-elle déjà disponible ?

EPI opère directement dans plusieurs pays européens, notamment en France, en Belgique et en Allemagne, avec une extension progressive en cours aux Pays-Bas et au Luxembourg. Nous coopérons aussi avec des solutions nationales dans d’autres marchés, ce qui nous permet d’atteindre un périmètre d’environ 130 millions d’utilisateurs.

“ Avec plus de 54 millions d’utilisateurs inscrits et un peu plus d’un an d’existence, Wero n’est plus seulement un projet :  c’est déjà une réalité opérationnelle .” 

Avec plus de 54 millions d’utilisateurs inscrits et un peu plus d’un an d’existence, Wero n’est plus seulement un projet : c’est déjà une réalité opérationnelle, même si le déploiement reste progressif et doit s’intégrer aux plans d’intégration des commercants maintenant.

Pourquoi l’Europe a-t-elle besoin d’une solution de paiement souveraine ?

Le marché européen des paiements reste fortement dépendant d’acteurs internationaux, principalement américains. Ces solutions captent une part importante de la valeur, estimée entre 19 et 20 milliards d’euros par an. Or, le paiement est un point de contact essentiel entre une banque et ses clients, parce qu’il correspond à un usage quotidien.

“ Le paiement est un point de contact essentiel entre une banque et ses clients. Les solutions américaines captent entre 19 et 20 milliards d’euros par an sur le marché européen .” 

Pour les banques, préserver cette relation est donc stratégique. Nous construisons une infrastructure européenne, avec des règles et une gouvernance européennes. Il s’agit d’un enjeu à la fois économique et stratégique : limiter la dépendance à des infrastructures extérieures tout en offrant aux consommateurs une solution simple, sûre et adaptée à leurs usages.

En quoi Wero change-t-elle l’expérience de paiement ?

La solution repose sur le paiement mobile et instantané de compte à compte. L’utilisateur n’a plus besoin de présenter une carte, de saisir un numéro de carte ou de communiquer un IBAN (pour les transactions entre particuliers ou le paiement de professionnels). Le parcours est simplifié, tout en s’appuyant sur les dispositifs de sécurité et de prévention en vigueur en matière de fraude bancaire.

Dans l’e-commerce, les données sensibles ne sont plus saisies ni transmises au commerçant. Les échanges se font en arrière-plan entre la banque et le système. Pour l’utilisateur, cela réduit les risques liés à la circulation des données. Pour les commerçants, cela limite les frictions au moment du paiement et peut améliorer le taux de conversion grâce à un parcours de paiement plus fluide.

Pourquoi avoir commencé par les paiements entre particuliers ?

Le paiement entre particuliers est un bon point d’entrée pour installer la confiance. Dans un cercle proche, l’utilisateur peut tester la solution simplement, de manière répétée, et constater immédiatement que l’argent arrive. Cette expérience crée une familiarité avec le service.

Introduire une solution nouvelle directement dans un environnement commercial aurait été plus difficile. Face à un paiement en ligne, le consommateur peut hésiter s’il ne connaît pas encore le service. Le P2P permet donc de construire la confiance par l’usage avant d’étendre la solution à des contextes plus engageants, comme l’e-commerce ou le paiement en magasin.

Quels enseignements tirez-vous des premiers déploiements ?

Les usages de paiement restent très différents selon les pays européens. Certains marchés, comme les Pays-Bas, sont déjà très numérisés, tandis que d’autres, à l’instar de l’Allemagne, conservent une part importante de paiements en espèces. Les environnements concurrentiels varient aussi fortement. En Allemagne, par exemple, PayPal occupe une place très importante dans l’e-commerce.

Malgré ces différences, une tendance commune se confirme : les paiements mobiles, les wallets et le compte à compte progressent partout. Le rythme d’adoption dépend toutefois du niveau de maturité numérique, des habitudes locales et de la confiance accordée à chaque solution. Le déploiement doit donc être adapté marché par marché.

Existe-t-il encore des freins psychologiques ?

Le paiement touche directement à l’argent, donc à un usage très personnel. La confiance est déterminante. Les utilisateurs veulent comprendre ce qu’ils font, savoir où passent leurs données et être certains que la transaction est sécurisée.

Le fait de ne pas exposer un numéro de carte ou un IBAN contribue à lever une partie de ces réticences. L’expérience joue également un rôle central : plus l’utilisateur réalise de transactions sans difficulté, plus il gagne en confiance. C’est pour cette raison que les usages entre proches sont importants dans la phase d’appropriation.

Quelles sont vos ambitions pour les prochaines années ?

L’objectif est de devenir la première solution de paiement entre particuliers en Europe. Dans l’e-commerce, EPI vise environ 10 % du marché à l’horizon 2030. Cela peut paraître modeste, mais c’est un objectif significatif dans un environnement déjà structuré, où les acteurs en place sont puissants.

Le paiement en magasin dépendra davantage des spécificités nationales. La stratégie repose sur une progression par étapes, avec le franchissement de seuils successifs d’adoption. L’enjeu principal est d’installer durablement une alternative européenne dans les usages.

Comment EPI est-elle financée et organisée ?

EPI est financée exclusivement par ses actionnaires, composés de banques et de prestataires de paiement européens. Le modèle repose donc sur une capitalisation privée, sans financement externe.

L’entreprise développe la solution, que les banques intègrent ensuite dans leurs propres applications ou proposent via une application dédiée. Ces deux modalités d’accès répondent à des préférences différentes. Certains utilisateurs préfèrent rester dans l’environnement de leur banque ; d’autres souhaitent utiliser une application séparée, reliée à leur compte mais distincte de leur espace bancaire principal.

Qui utilise Wero aujourd’hui ?

La solution s’adresse à tous les utilisateurs, qui sont désormais plus de 54 millions à utiliser notre solution Wero, sans segmentation particulière. L’adoption est toutefois plus rapide chez les personnes déjà familières des usages numériques. La tranche des 30-35 ans apparaît aujourd’hui comme l’une des plus actives. Les générations plus âgées peuvent être plus prudentes, même si cette réserve tend à diminuer. À terme, l’objectif est une diffusion large dans l’ensemble de la population.

Wero peut-elle devenir une solution internationale ?

Le développement est aujourd’hui centré sur l’Europe, mais le potentiel dépasse ce cadre. Le paiement de compte à compte est une tendance mondiale, déjà visible dans plusieurs pays avec des solutions nationales très installées. Des acteurs internationaux du commerce ont aussi manifesté leur intérêt pour ce type de solution, notamment parce qu’elle peut réduire leur dépendance aux réseaux de cartes.

L’e-commerce, par nature transnational, facilite cette extension. À terme, des mécanismes d’interconnexion entre solutions pourraient émerger. L’internationalisation dépendra des opportunités de partenariat, mais la dynamique est déjà engagée.  

Poster un commentaire