Out of Vienna

Vienne

Dossier : Arts, lettres et sciences | Magazine N°813 Mars 2026
Par Jean SALMONA (56)

« Seul celui qui a éprouvé la clarté et les ténèbres, la guerre et la paix, la grandeur et la décadence, a vraiment vécu. »
Stefan Zweig, Le Monde d’hier. 

Vienne au début du XXe siècle : une explosion de la culture sous toutes ses formes, devenue mythique aujourd’hui. L’Empire austro-hongrois, qui devait être démantelé à la suite de la Première Guerre mondiale, avait vu se développer un monde artistique, scientifique et intellectuel d’une richesse sans précédent. Vienne était la patrie, entre autres, de Joseph Roth, Stefan Zweig, Franz Werfel, Sigmund Freud, Gustav Klimt et, en musique, d’Alexander von Zemlinsky, Gustav Mahler, Arnold Schönberg, Alban Berg, Anton Webern, créateurs qui devaient marquer le monde à tout jamais.

Out of Vienna

Berg et Webern ont été, avec Schönberg, les créateurs de l’École de Vienne, qui s’était donné pour mission de révolutionner la musique en abandonnant le principe de la sacro-sainte tonalité laquelle avait régi le monde de la musique depuis trois siècles au moins, au profit de l’atonalité qui allait conduire au dodécaphonisme puis à l’aventure de la musique sérielle. Les œuvres de Berg, Webern et du moins connu Erwin Schulhoff que le jeune Quatuor Leonkoro a enregistrées sous le titre Out of Vienna ont en commun le choix de l’atonalité et aussi, ce qui est plus rare, un lyrisme et, pour certaines, une sensualité qui permettent à l’auditeur dont l’oreille a été façonnée par la musique tonale de les écouter sans être dérouté.

La Suite lyrique de Berg comprend six mouvements. L’œuvre, conçue comme un opéra sans parole, fait référence à un amour impossible de Berg pour une femme mariée – la sœur de son ami Franz Werfel. Chacun des six mouvements évoque, selon l’auteur, une des phases de son amour. Le second, Andante amoroso, était considéré par Berg comme « la plus belle musique issue de (sa) plume ». Le dernier, Adagio affettuoso, est inspiré d’un poème de Baudelaire. 

Erwin Schulhoff était proche à la fois du Groupe des Six et des Surréalistes. Les Cinq pièces pour quatuor à cordes sont des parodies surréalistes qui tournent en dérision diverses traditions : Alla Valse viennese, Alla Serenata… La plus jolie de ces pièces est Alla Tango milonga, un andante sensuel et mystérieux. Darius Milhaud avait adoubé cette musique.

Les Cinq mouvements pour quatuor à cordes, son opus 5, marquent la première incursion d’Anton Webern dans l’atonalité. Glenn Gould qualifiait, paraît-il, cette œuvre d’un « expressionisme sensuel ». Fragmentation du discours, effets kaléidoscopiques, suc-cession brusque et inattendue d’un pianissimo à un triple forte : il s’agit d’une véritable révolution qui annonce la musique dodécaphonique à venir.

Quatre ans plus tôt, Webern, qui n’était pas encore converti à l’atonalité, composait ce qui constitue pour nous son œuvre à la fois la plus accessible et la plus belle, Langsamer Satz. Cette pièce d’un lyrisme exacerbé, un véritable hymne à l’amour, était dédiée à une jeune femme dont il était éperdument amoureux. Elle clôt cet album et témoigne, comme Pelléas et Mélisande de Schönberg et le Concerto pour violon de Berg, du fait que Vienne aura été imprégnée, au-delà des recherches et des innovations, du romantisme qui fut la marque et l’apanage de la culture européenne. 

 1 CD ALPHA-CLASSICS

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