Vers une sobriété désirable : l’imaginaire collectif comme levier de transformation

En clôture du dossier, il apparaît à la lecture des articles que oui, la sobriété est nécessaire, efficace et possible. Encore faut-il la désirer, car rien ne se réalise sans appétence individuelle et collective. C’est une question d’imaginaire : remplacer le récit du « bonheur par la consommation » et lui substituer un autre récit, qui puisse enclencher de nouvelles dynamiques sociales et culturelles. Les acteurs de la culture et des médias ont à cet égard un rôle clé pour faire évoluer les mentalités. Heureusement, la France voit se multiplier des initiatives pionnières qui contribuent à forger ces nouveaux imaginaires de sobriété. Les élites, et particulièrement les ingénieurs, ont une responsabilité d’exemplarité et d’initiatives en la matière. Heureusement, le public aspire peut-être déjà à autre chose que l’imaginaire consumériste.
Un futur soutenable à réinventer ? Face aux crises écologiques, un constat s’impose : il ne suffit pas de développer des technologies vertes, des politiques publiques ou des initiatives individuelles ; il faut
aussi réinventer notre imaginaire collectif. Les bouleversements planétaires actuels sont en effet « avant tout des crises de nos relations au monde, et donc de nos imaginaires », selon l’Ademe. L’imaginaire collectif désigne l’ensemble des représentations, récits et visions partagés qui donnent du sens à nos modes de vie. Ce n’est pas qu’une affaire de fiction : il façonne concrètement nos valeurs, nos comportements et nos choix de société. Or l’imaginaire dominant qui a accompagné la modernité se révèle aujourd’hui inadapté et insoutenable, car fondé sur des principes (dualisme homme-nature, consumérisme, croissance infinie, compétition effrénée…) qui mettent en péril l’habitabilité de la planète. Dès lors, comment faire évoluer ces visions communes pour se projeter vers un futur à la fois soutenable et désirable ?
La dimension culturelle
En clôture de ce dossier, il nous semble crucial d’aborder cette dimension culturelle souvent sous-estimée de la transition vers un monde soutenable. Promouvoir des modes de vie plus sobres – c’est-à-dire une modération volontaire de nos consommations d’énergie et de ressources – implique de les rendre imaginables et attractifs. Or les enquêtes récentes révèlent un paradoxe : si 82 % des Français estiment avoir déjà un mode de vie sobre, leurs motivations restent avant tout économiques plutôt qu’environnementales ; parallèlement, le climatoscepticisme progresse et la mobilisation individuelle marque le pas (voir l’article consacré à la perception des Français dans ce dossier p. 40).
En France, le débat sur la sobriété reste fréquemment piégé par un imaginaire négatif de la « restriction subie » ou du « retour en arrière ». Pour surmonter ces freins, de nouveaux récits collectifs sont nécessaires, offrant une vision positive de la sobriété comme voie d’épanouissement individuel comme collectif et de progrès social. Changer d’imaginaire ne vise pas à nier les contraintes tout à fait réelles de la transition écologique, mais bien à les intégrer dans un horizon narratif mobilisateur, qui donne envie d’agir plutôt que de subir.
L’imaginaire dominant : un frein au mode de vie sobre
L’importance de l’« imaginaire » peut sembler abstraite, pourtant son influence sur nos modes de vie est très concrète. L’imaginaire dominant actuel – hérité de la société de consommation d’après-guerre – valorise l’abondance matérielle, la croissance économique illimitée et un idéal de confort énergivore. Ce récit implicite du « bonheur par la consommation » a longtemps orienté les politiques et les comportements, au mépris des limites planétaires. En impulsant des styles de vie allant à l’encontre des principes du vivant, cet imaginaire collectif dominant constitue un puissant frein à l’adoption de la sobriété. Tant que prospère le rêve d’une réussite fondée sur le « toujours plus » (plus de biens, plus de mobilité, plus de technologies), il est difficile de trouver désirable un modèle fondé sur la frugalité, le partage et la modération des besoins.


Le rôle des médias et de la culture populaire
On le voit dans la façon dont les médias et la culture populaire représentent l’avenir. Les œuvres de fiction sont souvent des récits dystopiques ou postapocalyptiques où l’humanité survit sur une Terre dévastée. Ces visions sombres, fruits de notre anxiété collective, ont certes une fonction d’alerte ; mais, si elles saturent l’horizon, elles risquent de susciter surtout de la peur ou de la résignation. Une étude menée par l’Ademe et l’ONG Place to B en 2022 a, à ce titre, montré que les fictions catastrophistes peuvent engendrer un sentiment d’impuissance chez le public, là où des émotions plus positives – combativité, espoir, solidarité – sont au contraire vecteurs d’engagement. Ainsi, le récit dominant du désastre écologique ou social à venir, s’il n’est pas contrebalancé par d’autres narrations, peut paralyser l’action au lieu de la stimuler.
Rendre la sobriété désirable
Par ailleurs, lorsque la sobriété est évoquée dans le débat public français, c’est souvent sur un ton alarmiste ou culpabilisateur. On parle de « fin de l’abondance » ou de « retour aux bougies », ce qui alimente l’imaginaire d’une punition ou d’une régression subie. « L’imaginaire qu’on reçoit est celui de la contrainte, de la punition… Qui a envie d’une société comme celle-ci ? », déplore la réalisatrice Valérie Zoydo, créatrice de l’Assemblée citoyenne des imaginaires. Tant que la sobriété restera associée symboliquement à la privation et à la tristesse, il sera difficile d’embarquer les citoyens vers ce changement de mode de vie pourtant nécessaire. Le défi est donc bien culturel : il est nécessaire de renverser le récit, de proposer d’autres images de la réussite et du bien-être compatibles avec la vie sobre. En bref, rendre la sobriété désirable dans l’imaginaire collectif.
Récits alternatifs : le pouvoir d’ouvrir le champ des possibles
Si l’imaginaire actuel freine la transition, la bonne nouvelle est que d’autres récits émergent et peuvent enclencher de nouvelles dynamiques sociales et culturelles. L’histoire nous enseigne que de grands changements de société s’accompagnent toujours de nouveaux imaginaires, pensez aux Lumières au xviiie siècle ou aux trente glorieuses après-guerre, portés chacun par des visions du monde spécifiques. Aujourd’hui, construire un avenir soutenable exige d’inventer des récits inédits qui rompent avec le modèle consumériste et reconnectent notre société au vivant. Il s’agit de défricher le champ du possible, de montrer par la fiction, l’art ou l’exemple que d’autres manières de vivre, d’habiter la Terre, de prospérer ensemble, sont non seulement souhaitables, mais réalisables.
Un imaginaire renouvelé
« La question climatique relève moins d’un enjeu technologique que d’un enjeu culturel », rappelle à juste titre Dennis Meadows. Le coauteur du rapport Les Limites à la croissance ne nie pas l’utilité de la technologie, mais la subordonne à une transformation des valeurs : « Si vous avez une société qui ne se soucie pas de l’environnement, cette société développera des technologies qui endommagent l’environnement. » La technologie peut faire gagner du temps, mais elle ne résout pas le problème fondamental – elle doit être mise au service d’un imaginaire renouvelé, et non l’inverse.
“Des modèles de modes de vie bas carbone.”
Le GIEC – Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat – accrédite cette analyse. Son sixième rapport (2022) consacre pour la première fois un chapitre entier aux solutions côté demande, concluant avec un niveau de confiance élevé que « l’action collective dans le cadre de mouvements sociaux ou de style de vie sous-tend le changement systémique ». Le rapport souligne aussi le rôle des individus à statut élevé comme « modèles de modes de vie bas carbone » – une reconnaissance explicite du pouvoir des imaginaires et des figures inspirantes dans la transition.
Diffuser des fictions engagées
En ce sens, les acteurs de la culture et des médias ont un rôle clé pour faire évoluer les mentalités. Films, séries, romans, publicités, jeux vidéo : tous véhiculent des imaginaires. Introduire dans ces formats des visions positives de sociétés sobres peut toucher des millions de personnes. Par exemple, le film satirique Don’t Look Up (2021) a marqué les esprits en dénonçant l’inaction climatique ; malgré sa fin grinçante, il suscite l’empathie et montre des héros intègres qui coopèrent pour la planète – autant d’ingrédients qui font émerger de nouvelles valeurs, à l’opposé de la compétition et de l’individualisme. De même, la plateforme française Imago TV diffuse exclusivement des contenus audiovisuels engagés et éducatifs sur les transitions écologiques et sociales. Ces médias participent à élargir notre imaginaire en donnant à voir d’autres futurs possibles.
Passer à l’acte
Cependant, raconter de belles histoires ne suffit pas. L’impact réel sur les modes de vie suppose de passer du récit à l’action. Le rapport de l’Ademe Comment faire évoluer nos imaginaires ? (2022) insiste sur ce point : pour que les nouveaux récits « transforment réellement nos rapports au monde », ils doivent s’inscrire dans le réel et activer notre « puissance d’agir » collective. Concrètement, cela signifie prolonger l’inspiration suscitée par une œuvre ou un discours par des dispositifs tangibles.
Une étude intitulée Des récits et des actes (2022) menée par l’Ademe a ainsi montré l’importance de fournir aux citoyens, après le choc émotionnel ou l’enthousiasme initial, des ressources pour passer à l’acte : espaces d’échange, idées d’actions concrètes, communautés où s’engager. Sans ce relai, le risque est que les « nouveaux imaginaires » restent lettre morte ou soient récupérés à des fins purement marketing. À l’inverse, de véritables dynamiques culturelles peuvent naître si l’on crée des passerelles entre le récit et le vécu.
Ancrer dans le réel
Un autre enseignement de ces études est que les imaginaires renouvelés doivent être incarnés localement pour prendre corps. Il ne suffit pas de projeter des utopies dans les livres ou à l’écran : il faut aussi des lieux, des communautés où les vivre à petite échelle, afin de prouver par l’exemple qu’« il est possible de vivre mieux, plus sobrement et en harmonie avec le vivant, et que cela est même porteur de sens et d’épanouissement » (Jules Colé). De telles « incarnations de proximité » jouent un rôle de laboratoire du futur : elles rendent le changement concret et accessible, et alimentent à leur tour l’imaginaire collectif en montrant des succès réels.
Des initiatives pour rêver (et vivre) la sobriété autrement
Heureusement, la France voit se multiplier des initiatives pionnières qui contribuent à forger ces nouveaux imaginaires de sobriété. Certaines œuvrent sur le terrain de la culture, d’autres dans nos territoires, d’autres enfin via les médias d’information ou l’engagement citoyen. En voici quelques exemples marquants. L’Assemblée citoyenne des imaginaires – lancée en 2023 par Valérie Zoydo en partenariat avec l’Ademe, cette initiative a rassemblé citoyens, experts et scénaristes pour cocréer des récits audiovisuels positifs sur un futur bas carbone.
Des ateliers d’écriture ont eu lieu à travers la France et les meilleurs synopsis ont été soumis à TF1 qui s’est engagée à les considérer pour production. L’objectif : injecter dans la culture de masse des représentations inspirantes de la transition, loin des scénarios catastrophes. Le collectif On Est Prêt et Newtopia : en mai 2022, lors du Festival de Cannes, Magali Payen (fondatrice d’On Est Prêt), Marion Cotillard et Cyril Dion ont lancé Newtopia, une société de production dédiée à l’imaginaire écologique désirable.
Trois premiers longs métrages ont été annoncés pour démontrer que sobriété et justice climatique peuvent fournir la matière de récits captivants. La floraison des « oasis » : parallèlement, des citoyens expérimentent la sobriété au quotidien – écovillages, habitats participatifs, tiers-lieux low-tech, fermes collectives… La Coopérative Oasis recense des centaines de ces projets pionniers. Ces microsociétés démontrent par l’exemple que sobriété peut rimer avec qualité de vie, offrant des images inspirantes aux antipodes de l’individualisme consumériste.

Et bien d’autres…
Des territoires qui « mettent en récit » leur transition : les villes de Loos-en-Gohelle (Pas-de-Calais) et Malaunay (Seine-Maritime) ont engagé leur transition en mobilisant l’imaginaire de la population. À Loos-en-Gohelle, ancienne cité minière, la municipalité a bâti un projet fondé sur la fierté retrouvée ; Malaunay a construit avec ses habitants un horizon postcarbone enthousiasmant. Ces villes « sont parvenues à engager leur transition par une approche narrative séduisante impliquant les habitants autour d’un nouvel horizon collectif » (Jules Colé).
Sparknews et la « fabrique » de nouveaux récits : Sparknews promeut depuis plus de dix ans un journalisme de solutions, animant des programmes comme La Fabrique des récits (ressources pour créateurs) ou L’Écran d’après (guide pour l’audiovisuel et le jeu vidéo). Ces différents acteurs et bien d’autres forment ce que l’Ademe appelle désormais les imaginacteurs. Un rapport de suivi publié en octobre 2024, Mobiliser la société à travers le prisme de l’imaginaire, dresse pour la première fois une cartographie de cet écosystème foisonnant.
Cette reconnaissance témoigne de la maturité croissante de l’écosystème, mais le rapport appelle aussi à une vigilance nécessaire : à mesure que le sujet gagne en visibilité, le risque de narrative-washing émerge – c’est-à-dire l’instrumentalisation de beaux récits pour masquer l’inaction ou légitimer des pratiques peu vertueuses. Comme pour le greenwashing, il s’agit de ne pas confondre les mots et les actes. Les imaginaires alternatifs ne valent que s’ils s’incarnent dans des transformations réelles ; c’est en croisant l’imagination créative, la participation citoyenne et l’exigence de cohérence que ces acteurs espèrent amplifier la diffusion de nouveaux imaginaires, sans se payer de mots.

Vers une métamorphose culturelle
Changer d’imaginaire collectif ne se décrète pas, cela se construit patiemment. À l’instar de la transition énergétique ou industrielle, c’est une métamorphose culturelle de grande ampleur qui s’amorce. Les exemples précédents montrent que, partout en France, des forces sont à l’œuvre pour esquisser les contours d’un nouveau modèle de société. Un modèle où l’on pourra vivre mieux en consommant moins, où la réussite ne se mesurera plus à l’empreinte carbone de nos dépenses, mais à la richesse de nos liens humains et à notre harmonie avec le vivant. Cet imaginaire émergent, encore fragile, a besoin d’être nourri, expérimenté, diffusé largement.
À cet égard, les élites – et singulièrement les ingénieurs et scientifiques formés dans les grandes écoles – ont une responsabilité particulière. Le GIEC le souligne explicitement : les individus à statut élevé peuvent servir de « modèles de modes de vie bas carbone ». Par notre visibilité sociale, notre pouvoir de décision, mais aussi l’empreinte carbone souvent supérieure à la moyenne que confèrent nos revenus et nos modes de vie, nous sommes donc à la fois partie du problème et partie de la solution. Incarner personnellement la sobriété – dans nos choix de mobilité, d’habitat, de consommation – c’est donner corps à ces nouveaux imaginaires et montrer que statut social élevé et modération peuvent aller de pair. C’est aussi, dans les fonctions dirigeantes, orienter les organisations vers des modèles tendant à être compatibles avec les limites planétaires et refuser de dissocier le discours des actes.
Conforter l’évolution du public
Fait notable, la population dans son ensemble semble prête à accueillir de telles visions positives. Selon l’Observatoire des perspectives utopiques soutenu par l’Ademe, les Français rêvent majoritairement d’une « société écologique », sobre et respectueuse de l’environnement, loin devant d’autres utopies plus technologiques ou sécuritaires. Autrement dit, le public aspire peut-être déjà à autre chose que l’imaginaire consumériste – même si ce souhait ne trouve pas encore assez d’écho dans l’offre culturelle et politique actuelle. Renforcer cet écho, c’est précisément l’objectif des imaginacteurs (artistes, médias, éducateurs, militants…) qui s’engagent pour faire évoluer nos imaginaires.
De nouveaux imaginaires
En définitive, bâtir un futur sobre et désirable passe autant par l’inspiration que par la régulation. Aux mesures politiques, techniques et économiques de sobriété doit répondre un imaginaire collectif revitalisé qui donne du sens à ces changements.
“Autant par l’inspiration que par la régulation.”
À mesure que ces nouveaux récits circulent et que les réussites qui leur sont associées inspirent, émerge une culture où la modération n’est plus subie comme une austérité, mais choisie comme une nouvelle forme d’abondance – une sobriété joyeuse, créative et solidaire. L’enjeu est immense : inventer ensemble une nouvelle histoire dans laquelle nous pourrons habiter l’avenir avec confiance et de façon soutenable. Il faut faire en sorte que ces nouveaux imaginaires « fassent corps, de manière à s’inscrire durablement dans notre quotidien » (Ademe). C’est ainsi que nous réussirons la transition vers une société à la fois sobre et désirable, une société enfin en paix avec les limites de la planète – et avec elle-même.
Références :
- Comment faire évoluer nos imaginaires ? Ademe, 2022
- Colé (Jules), « Il faut faire évoluer nos imaginaires pour bâtir de nouvelles sociétés viables et plus harmonieuses », Le Monde, octobre 2022
- L’émergence de nouveaux récits, Ademe Communication responsable
- Une Assemblée citoyenne des imaginaires pour penser un monde d’après désirable, Novethic
- Meadows (Dennis), interview par Bousenna (Youness), « Nous entrons dans une période d’explosion des crises », Socialter, hors-série « L’écologie ou la mort », 10 janvier 2022.
- GIEC, Climate Change 2022 : Mitigation of Climate Change, chapitre 5
« Demand, services and social aspects of mitigation » - Sparknews
- Colé (Jules), Mobiliser la société à travers le prisme de l’imaginaire, rapport Ademe, octobre 2024
- La « société écologique », le modèle pour réunir les Français ? L’ObSoCo
