Vers un urbanisme climatique

Avec le changement climatique les villes sont confrontées à des problèmes sinon nouveaux du moins d’une ampleur inédite, comme l’intensité des vagues de chaleur en été. Cela impose de revoir la conception du tissu urbain, défi qui est posé tant aux acteurs publics qu’aux intervenants privés, sans oublier les citoyens. Les ingénieurs ont dans ce domaine un rôle à jouer, à l’image de ce qu’ils ont fait lors des travaux haussmanniens. Beaucoup des solutions se trouvent dans la nature elle-même, notamment pour aborder la notion de sol dans sa verticalité.
Les projections climatiques pour la France annoncent des pluies intenses plus fortes, des épisodes de sécheresse et de canicule plus fréquents, et elles remettent aujourd’hui en cause un modèle urbain caractérisé par l’imperméabilité des sols, dépendant du chauffage, de la climatisation et de la voiture individuelle. Ces évolutions climatiques questionnent en profondeur notre modèle urbain actuel, où les bâtiments sont conçus pour être chauffés et sont rarement adaptés au confort d’été.


Les grands leviers de l’urbanisme climatique
Pour construire une ville plus résiliente, plusieurs leviers sont disponibles : rénover thermiquement le bâti, en tenant compte du confort d’été (ventilation, ombrage, inertie thermique) ; désimperméabiliser les surfaces urbaines, tout en préservant les sols vivants existants ; augmenter l’albédo des revêtements urbains pour limiter l’absorption de chaleur ; gérer les épisodes pluvieux extrêmes pour limiter les risques d’inondation ; penser l’orientation des ouvrants, des façades et des bâtiments pour créer de l’ombre, ventiler naturellement ou protéger du vent.
Les solutions fondées sur la nature
Les solutions fondées sur la nature offrent une réponse intégrée à ces défis. En végétalisant la ville, elles réduisent la température urbaine grâce à l’évapotranspiration, modifient l’albédo (les milieux végétalisés absorbent moins la chaleur que les matériaux minéraux), amortissent les pluies intenses en favorisant l’infiltration et en soulageant les réseaux, améliorent le cadre de vie et la biodiversité urbaine. À Paris, l’APUR (Atelier parisien d’urbanisme) a ainsi mesuré jusqu’à 20 °C de différence entre un revêtement urbain et un gazon en fin de journée (température de surface).

Illustration du potentiel de valorisation et renaturation du foncier des zones commerciales situées en entrée de ville. L’atelier universel pour Icade. https://www.icade.fr/activites/promotion/synergies-urbaines-by-icade/ville-en-vue

Le rôle des municipalités
Certaines municipalités passent à l’action. À Lorient, par exemple, la ville a lancé dès 2024 un vaste programme de désimperméabilisation, avec à la clé une révision de son Plan local d’urbanisme (PLU) pour promouvoir d’une part la ville éponge, où les sols absorbent l’eau de pluie plutôt que de la rejeter ; et d’autre part la végétalisation privée, en incitant les particuliers à planter des arbres plutôt qu’à imperméabiliser leurs jardins.
Cette végétalisation des villes passe également par une montée en compétences des équipes municipales. Cela suppose la fin des plantes en bacs ou en jardinières moins résistantes à la sécheresse que les plantations, des arbres en fosses continues et non plus en fosses individuelles, des arbres venant de semences et non de greffes d’un même individu afin d’être plus résistants aux infections, des espèces locales et plus résistantes au stress hydrique, des pratiques d’entretien favorables à la biodiversité (usage raisonné des produits phytosanitaires, zones de prairie en libre pousse…).
En parallèle, les villes se dotent déjà de nouveaux PLU qui favorisent la préservation des sols vivants. Aujourd’hui, certains PLU intègrent par exemple des règles concernant le coefficient de biotope surfacique harmonisé qui, bien qu’encore imparfait, a le mérite de valoriser les surfaces végétalisées et les arbres.


Le rôle des acteurs privés
Concernant la préservation des sols vivants, un des leviers principaux est celui de la maîtrise de l’étalement urbain où la construction de nouveaux mètres carrés se fait en densifiant le bâti existant (on pourrait aussi ne plus du tout construire). Un certain nombre d’acteurs privés cherchent désormais à valoriser leur foncier à travers des opérations qui consistent à monter en hauteur le bâti existant tout en retrouvant des surfaces de pleine terre. C’est le cas des foncières commerciales comme Carrefour, Casino, Frey, qui se lancent actuellement dans des opérations immobilières de revalorisation de leurs sites dits d’entrée de ville. D’un point de vue programmatique, il s’agit de passer d’un urbanisme relativement monofonctionnel à de véritables quartiers de ville mixant logements, bureaux, surfaces commerciales et de loisirs, potentiellement logistiques, mais également des espaces verts et des équipements publics, en particulier des transports en commun.
La coordination avec les collectivités est alors essentielle, afin d’amener aux habitants du nouveau quartier les services publics essentiels tout en préservant les commerces de centre-ville déjà en difficulté. Par exemple, la refonte de la zone Mérignac Soleil de la métropole de Bordeaux a bénéficié de l’extension de la ligne A du tramway. « L’aménagement de deux, voire trois parcs est prévu, ainsi qu’une crèche, un ensemble scolaire et des équipements sportifs, qui seront tous reliés par des allées piétonnes et cyclables afin de diminuer l’utilisation de la voiture », annonce Jérôme Goze, ancien directeur général de La Fabrique de Bordeaux Métropole.
Penser le sol urbain dans sa verticalité
L’adaptation de notre urbanisme aux défis du XXIe siècle passe également par un changement de perspective quant à l’usage des sols. Les vues d’architecte et d’urbaniste sont généralement des projections dans lesquelles le sol est représenté comme une surface horizontale à bâtir. Or nos sols urbains devraient être envisagés dans leurs capacités à retenir et infiltrer les eaux, accueillir de la végétation et de la biodiversité, filtrer la pollution, stocker du carbone…
Pour engager un changement de paradigme foncier, l’Institut de la transition foncière propose à cette fin six leviers : mieux connaître les sols (où sont situés les fonciers artificialisés, quelles sont les différentes qualités de sols ?) ; mieux gouverner les sols, notamment pour faire les bons arbitrages autour des derniers fonciers constructibles ; mieux préserver les sols par des zonages réglementaires (Natura 2000, zones agricoles protégées ZAP, aires marines protégées AMP), ainsi qu’en intégrant dans les documents de planification des notions comme celle de parc naturel urbain (PNU, qui vise à sanctuariser les espaces naturels en milieu urbain) ; mieux restaurer les sols (restaurer toutes les fonctions d’un sol urbain imperméabilisé nécessite généralement une phase de dépollution puis d’ingénierie pédologique pour restaurer les fonctions d’un sol vivant, il est donc toujours plus efficace de préserver un sol vivant que de renaturer une parcelle imperméabilisée) ; mieux recycler les sols (plutôt que de décaper des terres arables pour renaturer nos villes, des voies prometteuses émergent autour du recyclage des sols, voire de la création de sols vivants à partir de déchets, qui doivent encore trouver leur modèle économique) ; mieux densifier les sols, tant au sein de nos métropoles que dans les secteurs pavillonnaires, ce qui nécessite de travailler avec les élus et les habitants autour de la notion de densité « désirable » alors que 55 % des Français vivent actuellement dans des maisons individuelles.

Un nouveau terrain de jeu pour les ingénieurs
Les ingénieurs polytechniciens ont pris part aux grands chantiers d’aménagement des villes françaises. On peut citer Adolphe Alphand qui en 1855, à la demande du baron Haussmann, s’est attelé à l’aménagement des promenades plantées, des parcs et des jardins destinés à embellir mais également à assainir Paris ; ou encore Fulgence Bienvenüe, qui s’illustra dans les travaux d’aménagement haussmanniens puis dans la construction du métro.
“Un défi tout aussi passionnant et d’ampleur que celui qui était posé aux ingénieurs et architectes du XIXe siècle.”
Les formes urbaines haussmanniennes se sont montrées particulièrement résilientes sur la durée, tout en offrant un cadre de vie paysager à la capitale d’une grande qualité. Pour les ingénieurs et architectes exerçant aujourd’hui, il ne s’agit plus de tout raser, mais d’adapter un bâti et un tissu urbain existants, un défi tout aussi passionnant et d’ampleur que celui qui était posé aux ingénieurs et architectes du XIXe siècle.


Réconcilier science et projet urbain
Ce défi invite les ingénieurs à mobiliser leur culture fondamentale en sciences naturelles et formelles et leur approche critique, pour les mettre au service de problèmes très concrets : comment crée-t-on de la fraîcheur en ville de façon passive en repartant des processus thermodynamiques de base ? Comment limite-t-on les besoins en énergie de nos villes tout en offrant un cadre de vie agréable à ses habitants ? Revenir à de telles questions essentielles nous permettra de retrouver des formes urbaines locales plus efficaces, adaptées dans la durée, et sans doute de redécouvrir l’inventivité de certaines formes bâtimentaires et urbaines préindustrielles : limitation des surfaces vitrées, ventilation naturelle, collecte et stockage des eaux pluviales reçues en toiture, orientation des rues et des bâtiments pour créer de l’ombre, ventiler ou protéger du vent.
Construire des villes résilientes, vivables, désirables
L’adaptation climatique des villes est une chance unique de réinventer nos manières de vivre, de construire, d’habiter. Elle exige un travail collectif, multidisciplinaire et systémique : collectivités, citoyens, urbanistes, architectes, ingénieurs et investisseurs privés doivent conjuguer leurs efforts pour faire émerger un urbanisme capable de répondre aux défis du xxie siècle.





