Une méthode triadique pour produire le savoir dans tous les domaines scientifiques ? Une bouteille à la mer
Où l’on invite à remettre en question la méthode « scientifique » en usage dans les sciences naturelles, en s’inspirant de celle qui devrait s’imposer en sciences humaines et sociales, afin de relativiser la vision idéologique que nous avons de la nature et d’ouvrir sur une nouvelle épistémologie propre à répondre aux défis de la crise écologique.
Dans une conférence qui a été organisée par le groupe X SHS animé par Michel Paillet et qui a eu lieu le 24 novembre 2025, j’ai défendu la proposition qu’il y avait lieu, dans le domaine des sciences humaines et sociales, d’adopter comme méthode de production du savoir un mode faisant appel à trois espaces d’analyse et qualifié, pour cette raison, de triadique.
Le mode dualiste dans les sciences naturelles
On sait que le mode qui s’est imposé dans le domaine des sciences naturelles, vers la fin du xixe siècle en remplacement du mode empiriste, est un mode à deux espaces d’analyse : l’espace empirique dans lequel on construit un fait, qualifié à la suite de Kant de phénomène observé, et l’espace théorique (ou formel) dans lequel on construit de façon hypothético-déductive une théorie dont l’objet est d’expliquer ce phénomène. Ce mode est dualiste parce que la théorie doit être construite comme un a priori vis-à-vis de ce dernier, afin que ce qu’elle nous dit concernant ce que l’on devrait observer puisse être confronté à ce qui a été construit dans l’espace empirique, la théorie étant validée si tel est le cas et invalidée dans le cas contraire.
La capacité d’un savoir à surmonter avec succès cette épreuve de la confrontation est considérée comme la condition requise pour que ce savoir puisse être qualifié de scientifique. On sait aussi que, comme la théorie est toujours établie à un certain niveau d’abstraction, il faut produire le phénomène au même niveau d’abstraction pour que la confrontation soit possible et cela impose de procéder, dans l’espace empirique, à une expérience conforme à un certain protocole chaque fois que c’est possible.
Le cas des sciences humaines
Dans le domaine des sciences humaines et sociales, beaucoup de chercheurs et aussi de chercheuses, même si elles sont peu nombreuses à l’époque, ont considéré, dès l’avènement de ce mode empirico-formel dualiste, que ce dernier ne pouvait être pratiqué en leur domaine et cela pour diverses raisons, dont la principale était que les théories ne pouvaient être un a priori vis-à-vis des phénomènes observés dès lors que ces derniers n’étaient pas les mêmes d’un type de société humaine à un autre (toutefois, tel n’a pas été le cas en économie, pour la majorité des membres de la « communauté » propre à cette discipline). Tous ceux qui ont adopté ce point de vue ont donc fait le choix du pluralisme méthodologique, sans toutefois abandonner l’idée que la norme doit être de prendre en compte deux espaces d’analyse.
Le mode dyadique pratiqué est alors un mode dual pour lequel le phénomène et la théorie sont deux composantes qui sont construites l’une avec l’autre, c’est-à-dire sans permettre la confrontation. Cela a pour conséquence d’interdire de dire que le savoir construit est « scientifique ». Le mode triadique, dont je défends l’usage en SHS, présente l’avantage de laisser place à la confrontation de telle sorte que son usage conduit à un savoir dit « scientifique ». On peut alors distinguer un savoir qui a une pertinence élevée d’un savoir à faible pertinence, en ce sens que la théorie qu’il comprend ne permet pas d’expliquer nombre de faits observés considérés comme importants.
Une hypothèse : étendre le mode triadique aux sciences naturelles
Dans cette conférence j’ai indiqué que ma « profonde conviction » est que l’exigence d’avoir recours à ce mode triadique vaut tout autant pour les sciences dites naturelles, mais que je n’avais aucune des connaissances me permettant de transformer cette conviction en une croyance au sens de Charles Sanders Peirce, c’est-à-dire un savoir dont la communauté de la discipline dont il relève considère qu’il est valide. L’objet de ce court texte a le statut d’une bouteille jetée à la mer, en espérant qu’elle parviendra dans les mains d’un chercheur ou d’une chercheuse qui doute de la méthode qu’il pratique dans son domaine relevant de la « science » et qui est prêt à participer avec moi à l’élaboration de la proposition selon laquelle ce qui vaut pour les SHS vaut pour toutes les sciences.
Le message contenu dans la bouteille jetée à la mer
Puisque tel est son objet, ce papier doit fournir à celui ou celle qui serait intéressé par le job de quoi lui laisser entendre que ce dernier n’est pas une mission impossible, bien qu’il s’agisse d’un objectif extrêmement ambitieux. Concernant le mode en question, je m’en tiens à faire état très succinctement de son origine et de sa mise en œuvre en SHS, en renvoyant à un texte qui en traite.
J’y ajoute la défense d’une proposition qui est au fondement de ma conviction que l’usage de ce mode triadique s’impose aussi en « science » : la conception de la « nature » qui préside à l’identification des sciences dites naturelles et qui postule qu’il s’agit de l’environnement des humains (la nature opposée à la culture) n’a pas, contrairement au point de vue largement partagé en « science », le statut d’une entité établie « scientifiquement », mais celui d’un point de vue philosophique particulier concernant la façon de penser ce qui distingue les existants humains de la terre (ou du cosmos) et les existants non humains, ce que l’on doit appeler une cosmologie en retenant le sens ancien de ce terme.
“Notre cosmologie est l’une des principales causes de la crise écologique.”
Mais pourquoi s’intéresser à ce qui, diront certains, ressemble comme deux gouttes d’eau au débat sur le sexe des anges de la fin du Moyen Âge, alors que « notre maison, la Terre, brûle » ? La raison en est simple : notre cosmologie est l’une des principales causes de la crise écologique qui pose le problème de la survie de l’humanité.
Le mode triadique : la prise en compte de l’abduction de Peirce
Les logiciens qualifient d’inférence cette opération par laquelle on admet une proposition en vertu de sa liaison avec une ou plusieurs autres propositions. On doit à Peirce d’être passé d’une analyse de la logique se limitant à deux modalités d’inférence – la déduction et l’induction – à une autre qui est triadique en faisant une place à une troisième modalité qu’il appelle l’abduction. Dans sa trajectoire de recherche, Peirce a d’abord défini ces trois modalités d’inférence en tant que syllogismes sans distinguer le domaine d’usage, la philosophie ou la science qui se révèlent nettement distinguées à son époque. On est alors en présence d’un « modèle de base ».
Il a ensuite porté son attention sur la seule démarche scientifique et révisé sa première définition de l’abduction relevant strictement de la logique en passant à un « modèle canonique » consistant à dire que l’abduction est le premier moment de l’invention d’une nouvelle croyance ou d’un nouveau savoir si on préfère. Ainsi, « seule l’abduction introduit une idée nouvelle », elle est « la source de la nouveauté théorique », elle est « la dynamique inférentielle unique de la créativité » ou, pour le dire en d’autres termes, « le raisonnement abductif permet de rendre compte du processus de pensée à l’origine du surgissement de la nouveauté ».
De cette façon, l’inférence abductive est conçue comme le préalable de la mise en œuvre du mode empirico-formel dualiste qui commence par faire usage de la déduction, puis de l’induction pour vérifier empiriquement la validité de la théorie. Ce que je pense avoir mis en évidence est que ce « modèle canonique » est contradictoire au « modèle de base ». Dès lors l’appropriation critique à laquelle j’ai procédé a consisté à s’en tenir à la définition du modèle de base.
Le troisième espace d’analyse ajouté et la notion de vision
Sur cette base, l’existence de trois solutions d’inférence implique que tout mode de production d’un savoir scientifique met en jeu trois espaces : l’espace empirique dans lequel on pratique l’induction, l’espace structurel (détaché de toute inscription précise dans l’espace et le temps) dans lequel opère l’abduction et l’espace théorique dans lequel on pratique la déduction. Tel est le mode triadique dont j’ai la conviction qu’il devrait aussi s’imposer en « science ». Le concept associé à l’espace structurel est celui de vision.
En SHS, une vision est celle de la sorte de vivre-ensemble des humains dans laquelle les phénomènes à expliquer sont observés, la mise en œuvre du mode triadique conduisant à mettre en évidence que des sortes différentes ont vu le jour dans la préhistoire et l’histoire. Si on considère que le « réel » à comprendre est la « nature » en « science » et la « société humaine » en SHS, le recours à ce mode triadique en « science » consiste à postuler que l’on peut être en présence, dans l’histoire humaine, d’une diversité de visions de ce « réel ».
Une conception moderne de la nature qui est idéologique
La croyance « scientifique » concernant ladite nature, celle qui est au fondement de la distinction entre les sciences naturelles et les SHS, est que cette entité est l’environnement des humains, c’est-à-dire une entité dont ils ne font pas partie. Cette conception s’est imposée avec l’avènement à l’époque moderne d’une nouvelle forme de vivre-ensemble des humains : la Nation moderne.
Comme l’a bien mis en évidence Philippe Descola, elle est nouvelle au regard des cosmologies du passé prémoderne. Pour lui, il ne s’agit pas d’une vérité scientifique à laquelle les humains seraient parvenus en faisant seulement usage de leur raison au lieu d’avoir recours à la pensée magique, mais d’une cosmologie particulière. Il la qualifie de naturaliste. Comme Descola, je considère qu’une cosmologie procède de ce que les humains d’une forme de vie particulière prennent en compte pour s’identifier comme étant distincts des autres existants avec lesquels ils entretiennent des relations, étant entendu que ce sont des différences observées qui sont retenues pour ce faire.
Comme une cosmologie est une conception d’ordre philosophique, on est en présence d’une alternative : soit les différences prises en compte entre les existants humains et les existants non humains sont vues comme n’étant que des différences de degré au sein d’une même nature et, en conséquence, les uns et les autres sont conçus comme étant de même nature ; soit ces différences sont vues comme étant des différences de nature et, en conséquence, les uns et les autres sont conçus comme n’étant pas de même nature.
J’en conclus que les cosmologies actualisées dans l’histoire relèvent de l’un ou l’autre de deux grands genres. La cosmologie propre à la Nation moderne relève du genre qui postule que les humains sont globalement d’une autre nature que les existants non humains, en considérant que c’est une vérité scientifique. Seule cette cosmologie permet de parler de « la nature » en tant qu’entité distincte des humains.
Une nouvelle période de l’humanité
On comprend sans difficulté que, sous l’égide de cette cosmologie particulière, les humains conçoivent la façon dont ils sont organisés sans prendre en compte « la nature », telle qu’elle y est définie. Ils n’ont pas à se préoccuper des conséquences sur celle-ci de leurs activités. L’avènement de la crise écologique est donc la conséquence de cette cosmologie. De plus, en mobilisant le mode triadique, je suis parvenu à la proposition qu’une sorte de vivre-ensemble des humains ne repose pas seulement sur une cosmologie qui lui est propre.
La proposition que je défends est qu’elle procède d’un Monde constitué par une triade « puissance-cosmologie-mode de justification des normes sociétales ». Le recours à une Puissance s’impose parce que les humains sont confrontés, si on s’en remet à Charles S. Peirce, John Dewey et Henri Bergson, à une incertitude radicale concernant l’avenir et que la Puissance en question est garante de la reproduction des régularités observées (exemple : la répétition de la succession du jour et de la nuit).
Avec l’avènement de la Nation moderne, on passe d’une Puissance extra-humaine (terrestre, puis céleste) à une Puissance humaine : la raison capable de produire la science. Mais il s’agit alors d’une science scientiste, en ce sens qu’elle ignore l’incertitude radicale en postulant, en accord avec la cosmologie dualiste, que les phénomènes naturels sont soumis à des lois, que ces lois sont connaissables et qu’en conséquence elles sont prédictibles. L’avènement de la crise écologique, encore qualifiée de crise environnementale sous l’égide de la cosmologie naturaliste, sonne le glas de cette science scientiste produite en ayant recours au mode dualiste à deux espaces d’analyse. D’où la nécessité d’avoir recours au mode triadique pour affronter cette nouvelle période de l’histoire de l’humanité.





