Une décarbonation ciblée pour renforcer la compétitivité et la souveraineté industrielles

Dossier : Vie des entreprises | Magazine N°809 Novembre 2025
Par Laurent BATAILLE (X97)

Laurent Bataille (X97), Coprésident du Comité stratégique de Filière des Nouveaux Systèmes Énergétiques, précise la trajectoire de décarbonation de l’industrie. Après -54 % d’émissions depuis 1990, cap sur une méthode en trois temps : efficacité énergétique, circularité de l’énergie et décarbonation notamment via l’électrification. Adossée à je-decarbone.fr, la démarche vise l’amélioration de la souveraineté industrielle et le développement de solutions en Europe.

Quels sont les enjeux de décarbonation de l’industrie pour la France ? 

D’abord, rappelons un fait : l’industrie est le secteur qui a déjà consenti l’effort principal de décarbonation (-54 % entre 1990 et 2003 – Source SDES juin 2024). Cinq filières (chimie/pétrochimie, acier/métal, papier/carton/verre, agroalimentaire, ciment) représentent 85 % des émissions industrielles en France. Dans ces filières, les 50 sites les plus émetteurs représentent environ 50 % des émissions industrielles. Leur décarbonation repose sur quatre leviers technologiques majeurs : décarbonation de la chaleur, électrification des procédés, hydrogène décarboné, et capture et stockage du carbone. Des contrats de transition écologique ont été signés fin 2023 entre l’État et ces sites pour définir des trajectoires, des investissements et un suivi commun. 

Les autres industries représentent 15 % des émissions. 

Pour passer du constat à l’action, quelle que soit la taille du site concerné, il convient d’activer trois leviers complémentaires, dans un ordre précis afin d’éviter de surdimensionner les investissements et de maximiser le ROI : réduire la demande (efficacité énergétique), réutiliser l’énergie déjà payée (circularité), puis décarboner (notamment via l’électrification). 

Quelles actions d’efficacité énergétique – valables pour tous les sites, grands comme petits – peuvent être déployées avec peu ou pas d’investissement, et quels gains rapides peut-on en attendre ? 

L’efficacité énergétique et la sobriété sont souvent des actions rentables à court terme. Dans cette logique, nous avons compilé 40 « gestes réflexes » au sein de la plateforme « je-decarbone.fr », véritable check-list pour réduire les émissions avec peu ou pas d’investissements. Ces mesures d’efficacité énergétique à retours rapides permettent en moyenne 15 % d’économies sur la facture énergétique. 

Exemples : améliorer les process, équiper tous les moteurs de variateur de vitesse, digitaliser le pilotage énergétique, suivre en continu la performance énergétique (monitoring), ou encore très concrètement repérer et colmater les fuites d’air comprimé – des leviers souvent négligés mais hautement rentables. Cette étape prépare la circularité et réduit la puissance à décarboner. 

Comment mettre en œuvre la circularité énergétique dans l’industrie (récupération et réutilisation de chaleur fatale) ? Pouvez-vous donner des exemples concrets d’usages ? 

70 % des besoins énergétiques de l’industrie concernent la production de chaleur. La circularité énergétique consiste à récupérer la chaleur fatale des procédés (fours, séchage, compresseurs, groupes frigorifiques, eaux de process) et à la réutiliser sur site ou via un réseau de chaleur. Concrètement, on valorise cette chaleur pour le chauffage des bâtiments, la production d’eau chaude, le préchauffage de matières ou de fluides, le séchage ou l’appoint de boucles process. L’intégration se fait avec du stockage thermique et une régulation adaptée pour délivrer la bonne température au bon moment. En réinjectant cette énergie récupérée, on diminue l’énergie finale consommée et on réduit la taille des équipements à électrifier. 

En quoi l’électrification des procédés industriels (substitution des énergies fossiles par de l’électricité décarbonée) constitue-t-elle un levier majeur, et dans quels cas est-elle immédiatement rentable ? 

Le gros de leur consommation d’énergie est la chaleur : sa décarbonation est donc essentielle, via par exemple la géothermie, le solaire ou le biogaz. L’électrification est un levier particulièrement intéressant et rentable dès lors qu’elle réduit l’énergie finale consommée. C’est le cas des pompes à chaleur (1 kWh d’électricité → ~3 kWh de chaleur) et, selon les usages, de l’induction ou des micro-ondes, qui passent du chauffage d’une enceinte au chauffage direct de la pièce (produit) à traiter ou de l’hybridation. 

Surtout, des procédés historiquement au gaz basculent désormais vers l’électrique. Exemple concret : nous avons accompagné un grand industriel du verre dans le passage à des fours électriques. Résultat : une baisse significative des émissions, un meilleur rendement énergétique, un pilotage plus fin des températures, et la possibilité d’alimenter ces fours dès demain avec une électricité bas carbone issue du mix français ou de productions renouvelables locales. Cet industriel peut dorénavant proposer des produits entièrement décarbonés à ses clients. 

Quels défis rencontrez-vous dans la mise en œuvre de la décarbonation et comment envisagez-vous de les surmonter ? 

Le premier défi, c’est d’accompagner les entreprises pour les aider à dépasser leurs réticences au changement, leurs craintes d’investir ou leur méconnaissance des solutions. L’efficacité énergétique, on l’a dit, offre des retours sur investissement rapides et conséquents. Mais lorsque le marché actuel ne suffit pas à être pertinent économiquement parlant, il est nécessaire de mettre en place un cadre, notamment avec des aides financières. 

Le deuxième défi, c’est de mettre en valeur les solutions de décarbonation. Toute cette demande tirée par la décarbonation peut être une opportunité pour l’industrie des solutions en Europe.

Que diriez-vous aux industriels qui hésitent encore ou qui ralentissent leurs projets ? 

Dans un monde d’incertitude, économiser, c’est se protéger : le kilowattheure non consommé est le moins cher et le plus sûr. Réduire dès maintenant sa consommation, c’est se prémunir contre les chocs de prix, limiter le risque carbone et améliorer la trésorerie. 

Par ailleurs, s’engager est simple à enclencher : la check-list des 40 gestes est mobilisable avec peu ou pas de CAPEX et génère des économies immédiates, sans réinventer l’usine. 


“Ceux qui prennent de l’avance maintenant se forgent un avantage compétitif pour le long terme, ce sont eux qui gagneront des parts de marché et sécuriseront mieux leurs financements demain.”

Enfin, la demande pour des produits bas carbone va croître quoiqu’il arrive. Ceux qui prennent de l’avance maintenant se forgent un avantage compétitif pour le long terme, ce sont eux qui gagneront des parts de marché et sécuriseront mieux leurs financements demain. 

Comment les Nouveaux Systèmes Énergétiques contribuent-ils à la décarbonation en France ? 

Le Comité Stratégique de Filière Nouveaux Systèmes Énergétiques (CSF NSE), institué dans le cadre du Conseil National de l’Industrie (CNI), réunit l’État, les industriels, la recherche et les partenaires sociaux pour faire de la transition énergétique et de la décarbonation une opportunité de réindustrialisation de la France et de l’Europe, où le sujet est désormais reconnu comme un enjeu stratégique. 

Concrètement, les Nouveaux Systèmes Énergétiques ne développent pas directement de technologies, mais ils agissent sur deux grands axes : 

  • accompagner l’émergence et l’industrialisation ciblée à grande échelle en France et en Europe des technologies de décarbonation ;
  • mettre en œuvre des solutions de décarbonation dans les usages (industrie, logement, transports…), avec une approche systémique qui valorise la complémentarité entre les différentes solutions énergétiques : batterie, énergies renouvelables, carburants alternatifs/SAF, hydrogène bas carbone, flexibilité et efficacité énergétique des procédés industriels. 

Quels sont les principaux acteurs impliqués dans les Nouveaux Systèmes Énergétiques, et comment collaborent-ils pour la décarbonation ? 

Les Nouveaux Systèmes Énergétiques s’appuient sur une gouvernance tripartite qui associe l’État, les industriels et les organisations syndicales, avec plus de 1 500 personnes impliquées activement dans la démarche. 


“La plateforme nationale “je-decarbone.fr” rassemble information, retours d’expérience et mises en relation.”

La coopération se structure autour de deux leviers principaux : 

  • le Contrat stratégique de filière, qui formalise les engagements réciproques entre l’État et les industriels pour développer l’industrie, avec une déclinaison par technologie, par usage (transport, industrie, logement). Le troisième (2024-2027) a été signé le 14 février dernier ; 
  • des actions structurantes, comme la plateforme nationale « je-decarbone.fr », qui combine information, retours d’expérience et témoignages d’acteurs, et met en relation les entreprises engagées dans la décarbonation avec les offreurs de solutions locaux. 
Fiche des « 40 gestes réflexes » disponible sur le site « je-decarbone.fr » permettant de faire baisser sa facture énergétique de 15 %, sans investissement.

Quels leviers concrets le CSF Nouveaux Systèmes Énergétiques mobilise-t-il pour accélérer la décarbonation de l’industrie en France ? 

Deux leviers habituels structurent notre action : le cadrage stratégique et contractuel – illustré par le volet SAF du contrat de filière – et l’exécution opérationnelle via l’action structurante « je-decarbone.fr »

  • Le cadrage stratégique tel le « volet SAF » de notre contrat de filière signé cette année au Salon du Bourget par les ministres Éric Lombard, Marc Ferracci et Philippe Tabarot. Il fixe un cap industriel pour positionner la France (et l’Europe) dans la compétition autour des carburants d’aviation tant sur les bio-SAF que sur le SAF.  
  • Des actions structurantes comme « je-decarbone.fr ». Notre rôle est d’outiller et d’accompagner les acteurs industriels pour qu’ils passent à l’action. La plateforme nationale « je-decarbone.fr » rassemble information, retours d’expérience et mises en relation. Elle recense déjà plus de 1 000 solutions européennes de décarbonation et permet aux entreprises de trouver rapidement des partenaires technologiques ou financiers. À date, nous avons organisé 13 événements en lien avec les Régions, mobilisant en moyenne 200 participants par journée, et initié environ 5 000 mises en relation business. 

Cette connaissance du terrain alimente notre travail avec les ministères concernés comme avec l’Europe. 

Quelles innovations technologiques sont actuellement développées pour soutenir la décarbonation dans les Nouveaux Systèmes Énergétiques ? 

Notre priorité n’est pas seulement de favoriser l’émergence de nouvelles technologies, mais aussi d’assurer leur production et leur industrialisation en Europe. Nous avons déjà manqué cette étape critique par le passé : l’Europe a contribué à la recherche et au lancement des marchés sur le solaire et les batteries, mais c’est l’Asie qui a su en industrialiser la production de masse et prendre une avance décisive. D’où la nécessité d’une focalisation stratégique : choisir quelques filières clés où nous disposons d’atouts industriels ou technologiques ou d’importantes opportunités de marché et déployer massivement pour atteindre la taille critique et bénéficier des économies d’échelle. C’est par exemple le choix opéré au niveau européen de soutenir les gigafactories de batteries. Cela suppose une politique cohérente intégrant toutes les dimensions : marché, approvisionnement, compétitivité de notre industrie, financement et équilibre commercial au niveau mondial. 

Nous devons aussi raisonner de façon transversale, en intégrant l’électronique, les métaux critiques et la chimie, avec des ponts vers l’automobile, l’aéronautique, la défense et la transition énergétique. Beaucoup de technologies sont « duales », c’est-à-dire qu’elles trouvent des débouchés à la fois civils mais aussi militaires ou spatiaux : cette multiplicité de marchés est une condition sine qua non de rentabilité pour les industriels qui les développent. L’intelligence artificielle jouera également un rôle croissant, et il est stratégique que l’Europe se positionne sur le sujet. 

La pénurie de main-d’œuvre qualifiée est-elle un obstacle pour la décarbonation ? 

Oui, c’est un frein majeur pour la mise en œuvre de ces technologies. Le premier enjeu est de faire connaître les métiers de la transition énergétique et de rendre lisibles les parcours qui y conduisent. Le terme « industrie verte » peut induire en erreur en laissant penser qu’il s’agit de nouveaux métiers opposés aux métiers traditionnels. En réalité, ce sont les mêmes savoir-faire – soudeurs, thermiciens, mécaniciens, électroniciens, automaticiens, programmeurs… – appliqués à de nouveaux produits. 

Pour mieux orienter les jeunes, leurs familles et les personnes en reconversion, nous avons créé le « Label des métiers de la transition énergétique », utilisé dans un premier temps sur les documentations de la principale plateforme d’orientation qui est l’Onisep. Il permet d’identifier une centaine de diplômes, du CAP au Bac+3, menant à 70 métiers essentiels pour la transition énergétique. 

À l’heure où de plus en plus de personnes souhaitent s’engager pour un avenir durable, il est important de donner à chacun l’opportunité de passer à l’action. 

Comment les efforts de décarbonation en France s’alignent-ils avec les tendances mondiales ? 

La France ne doit pas se comparer uniquement aux États-Unis. L’Asie avance rapidement en termes de développement, production et adoption des technologies de décarbonation, et une grande partie de la compétition se joue là-bas. Je rappelle que la Chine est le pays qui électrifie le plus vite son économie avec un taux d’électrification qui a triplé en deux décennies et dépasse désormais celui de la France. Il faut poursuivre intelligemment nos efforts de compétitivité et de décarbonation au risque d’être rapidement dépassés. Dans cet effort, il ne faut pas perdre de vue que l’enjeu est double : produire les technologies en Europe et les adopter massivement, faute de quoi nous deviendrons de plus en plus dépendants.  

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