Une charte pour la santé mentale au travail

La santé mentale, « grande cause nationale » en 2025 prolongée en 2026, s’impose aujourd’hui comme un des déterminants majeurs de la performance durable des organisations. Longtemps cantonné à la sphère intime ou médicale, le sujet est devenu un enjeu sociétal et économique central. La première charte « santé mentale au travail » a été élaborée et diffusée avec le soutien du gouvernement en 2025 afin de fournir aux organisations de toute nature un outil pragmatique et porteur d’avenir.
Les entreprises en font désormais l’expérience directe : l’augmentation des troubles psychiques, la montée de l’anxiété, la fragilisation des collectifs de travail ou encore les transformations rapides des organisations redessinent profondément les conditions d’exercice du travail. Pour les dirigeants, la question n’est plus de savoir s’il faut agir, mais quand et comment le faire de manière structurante et efficace.
Une détérioration psychique qui pèse sur les collectifs de travail
Chaque année, une personne sur cinq, soit 13 millions de personnes, est touchée par une maladie psychique. Derrière ces troubles, qui représentent le premier poste de dépenses annuel de l’Assurance maladie, se cachent des pathologies multiples et hétérogènes : dépressions, troubles anxieux, troubles du comportement alimentaire, bipolarités… Ces maladies touchent l’ensemble des classes sociales et des classes d’âge, avec une augmentation significative (un doublement) des troubles anxio-dépressifs chez les 18-24 ans depuis la crise sanitaire.
L’impact économique est tout aussi considérable : l’OCDE estime que la mauvaise prise en charge de la santé mentale dans nos sociétés coûte plus de 4 % du PIB chaque année. Les collectifs de travail sont pleinement confrontés à cette situation et les chiffres parlent d’eux-mêmes : un quart des salariés se déclare en mauvaise santé mentale, les troubles psychiques constituent la première cause d’arrêt maladie de longue durée et la moitié des arrêts longs pour troubles psychologiques concerne une personne de moins de 40 ans.
La santé mentale est définie par l’Organisation mondiale de la santé comme « l’état de bien-être qui permet à chacun de réaliser son potentiel, de faire face aux difficultés normales de la vie, de travailler avec succès et de manière productive, et d’être en mesure d’apporter une contribution à la communauté ». La santé mentale fait ainsi pleinement partie de la santé.
Un monde du travail en pleine mutation
Le travail joue dans la santé mentale un rôle complexe : élément protecteur car il favorise le lien social, évite la précarité et augmente la reconnaissance comme le sentiment d’utilité, il peut également être amplificateur de vulnérabilités individuelles. En effet, les organisations évoluent aujourd’hui dans un environnement marqué par les incertitudes quant à l’avenir, par l’hyper-connexion et la surcharge d’informations, l’intensification des usages numériques qui génèrent parfois une forme d’épuisement, le développement du télétravail qui réduit les espaces informels, les inquiétudes suscitées par l’arrivée de l’intelligence artificielle, ainsi que par une éco-anxiété particulièrement présente chez les jeunes générations. Ces transformations renforcent la solitude professionnelle, la perte de sens, et brouillent davantage les frontières entre vie personnelle et vie professionnelle.
Bien que la thématique soit davantage visible dans les médias, et malgré une prise de conscience sociétale historique sur le sujet de la santé mentale depuis la crise sanitaire, les entreprises restent l’un des derniers espaces où le sujet demeure difficile à aborder ; plus de 60 % des salariés n’osent pas parler de leurs difficultés psychiques dans un cadre professionnel.
Associée à la faiblesse, voire à la folie ou à la dangerosité, la santé mentale continue de véhiculer son lot de préjugés : est-ce vraiment un sujet sérieux ? la santé mentale a-t-elle vraiment sa place dans l’entreprise ? aborder la santé mentale ne fait-il pas courir un risque à l’entreprise ? Pourtant, les collaborateurs ne laissent pas leur santé (mentale et physique) à la porte de l’entreprise : les organisations sont traversées par les transformations sociétales dont elles sont un miroir direct au quotidien. Chacun a déjà fait l’expérience de périodes de vulnérabilité et de fragilité, avec des conséquences directes sur son travail.
Un sujet stratégique pour l’entreprise
Le cadre réglementaire français impose une responsabilité à l’employeur en matière de santé mentale au travail, notamment à travers l’article L. 4121-1 du Code du travail qui établit une obligation générale de sécurité et lui impose d’évaluer l’ensemble des risques professionnels – y compris les risques psychosociaux – et de mettre en œuvre les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé, tant physique que mentale, de ses salariés. Ce socle légal est renforcé par plusieurs accords nationaux interprofessionnels qui précisent les obligations des organisations (notamment les accords du 2 juillet 2008 et du 26 mars 2010). Mais agir sur la santé mentale n’est pas seulement répondre à une obligation : c’est investir dans les capacités humaines, dans la cohésion des collectifs et dans la résilience des organisations. Au-delà des obligations légales, les entreprises ont un intérêt stratégique certain à s’emparer du sujet.
“Un marqueur de maturité organisationnelle et managériale.”
D’abord, la santé mentale conditionne directement la performance durable : elle influence l’engagement, la capacité d’innovation, la qualité du travail et la continuité de service. Par ailleurs, les organisations les plus attractives sont désormais celles qui démontrent concrètement leur capacité à prendre soin de leurs équipes. 91 % des salariés français considèrent l’attention portée à la santé mentale comme un élément essentiel. Investir dans la prévention se révèle également bien plus rentable que d’intervenir tardivement, quand les difficultés sont déjà installées : chaque euro consacré à la prévention au travail génère entre deux et quatre euros de bénéfices à moyen terme. Enfin, les attentes sociétales évoluent : ce qui relevait autrefois d’un sujet secondaire est devenu un véritable marqueur de maturité organisationnelle et managériale.

Une charte inédite pour répondre aux besoins de l’entreprise
Face à ces constats, l’Alliance pour la santé mentale, plateforme de réflexion et de propositions autour de la santé mentale, a présenté en août 2025, avec le soutien du gouvernement, la première charte « santé mentale au travail ».
Cette charte invite les organisations publiques et privées à s’engager pour faire de la santé mentale un levier de performance durable autour de quatre axes qui constituent un référentiel commun pour l’ensemble des organisations : sensibiliser, former et informer pour démystifier la santé mentale et favoriser la prise de parole sur le sujet et développer une culture de vigilance partagée ; mettre en place un cadre favorable au développement du dialogue sur la prévention, la qualité de vie, l’organisation et les conditions de travail en s’appuyant sur le personnel des ressources humaines et les managers de proximité ; favoriser l’amélioration continue des conditions de travail, avec un accent spécifique sur les publics vulnérables (primo-arrivants, jeunes, aidants, femmes) ; accompagner les situations individuelles en proposant des ressources dédiées et des adaptations le cas échéant.
Cette charte propose aux signataires d’adopter une démarche d’amélioration continue, fondée sur des données fiables à travers des questionnaires réguliers, la publication de données et de guides de ressources, l’échange de bonnes pratiques entre les signataires et la valorisation des initiatives. Le 20 novembre 2025, 170 organisations pionnières ont signé la charte. Parmi celles-ci, 50 % de TPE et de PME et 15 % d’organisations représentant des organisations publiques, montrant ainsi la pertinence du sujet, quelles que soient la taille de l’organisation ou son secteur d’activité. Cette dynamique nouvelle rompt l’isolement fréquemment évoqué par les entreprises et ouvre la voie à une transformation culturelle durable, où la santé mentale devient non seulement un pilier de la responsabilité sociale, mais aussi un marqueur d’innovation organisationnelle et de performance à long terme.
Un axe stratégique du management
La santé mentale n’est plus une question périphérique : elle structure désormais la performance, l’attractivité et la durabilité des organisations. Les dirigeants ont aujourd’hui l’occasion – et la responsabilité – d’en faire un axe stratégique de leur projet. En s’appuyant sur une démarche articulée autour de la sensibilisation, du dialogue, de l’amélioration continue et de l’accompagnement, les entreprises peuvent transformer une contrainte en avantage compétitif majeur.
Références
- Coviprev, Santé publique France
- Baromètre Ipsos-Qualisocial, décembre 2024
- Datascope AXA, 2025
- Workmonitor 2024, Randstad
- Association internationale de la sécurité sociale (AISS), 2011



