Un X dans les Andes : cinq ans parmi les Indiens quechuas

Dossier : ExpressionsMagazine N°743
Par Robert RANQUET (72)
Qu’est-ce qui peut inciter un X à quitter les sphères dirigeantes de Saint-Gobain pour aller servir les Indiens quechuas en Équateur ? Avec Jacques Tribout (72), un voyage au pays des lamas (« quand lama fâché… »), des tortillards vertigineux de la Cordillère des Andes…, mais surtout des Indiens en quête de dignité.

 

Passer d’un poste de direction chez Saint-Gobain aux Indiens quechuas n’est pas banal ! Comment cela t’est-il venu ?

Effectivement, mais ce n’était pas un changement subit : je portais depuis longtemps en moi cette aspiration, nourrie dans mon imaginaire par une galerie de « héros » comme Martin Luther King, Lanza del Vasto, Mgr Romero ou Albert Schweitzer. À Saint-Gobain, que j’avais rejoint après les Ponts, j’avais plutôt bien réussi. On me proposait des postes de directeur en Espagne, en Allemagne ou en Norvège. Et puis, un jour, j’ai rencontré un groupe de Belges à Taizé : ils revenaient de passer un mois en Équateur à travailler auprès d’un certain évêque, Mgr Léonidas Proaño, qui était déjà célèbre d’abord comme évêque de premier plan du Concile Vatican II, ensuite pour ses positions socialement avancées et son action au service des Indiens de cette région. Je lui ai donc écrit pour lui demander s’il était possible de venir travailler avec lui pour un stage. Il a accepté, et c’est ainsi que je l’ai rejoint pendant un mois dans son diocèse de Riobamba. L’expérience m’a plu, et je lui ai donc demandé de pouvoir travailler plus durablement à ses côtés. Je suis revenu en France et dix-huit mois plus tard, le temps de régler les multiples démarches administratives, j’y suis retourné, cette fois pour cinq ans.

Là-bas, qu’as-tu trouvé ?

L’Équateur est un petit pays. Le diocèse de Riobamba a pour territoire la province du Chimborazo. Les Indiens quechuas y sont majoritaires, mais vivent dans une situation d’oppression, de marginalisation et d’humiliation très fortes de la part de ceux qu’on appelle là-bas los Blancos, c’est-à-dire les Métis. Ces Blancos parlent l’espagnol, tandis que les Indiens continuent à parler le quechua, la langue de l’Empire inca. Mgr Proaño y était arrivé en 1954, et avait été frappé par la situation de profonde misère (je parle bien de misère, et pas de simple pauvreté) des Indiens. Un détail l’avait frappé : quand ils souriaient, ces Indiens avaient des dents noires ; ils n’avaient tout simplement pas accès à l’eau, et donc à l’hygiène… C’était une population très catholique, mais d’un catholicisme préconciliaire essentiellement sacramentel, et très imprégné d’une doctrine de soumission aux Métis dominants.

Quand j’ai rejoint Mgr Proaño en 1981, cela faisait plus de vingt-cinq ans qu’il était là, et il avait déjà accompli beaucoup pour améliorer la situation des Indiens. Il faut dire que, en Équateur, les lois n’étaient pas forcément mauvaises, mais elles restaient lettre morte, sous la pression des propriétaires terriens, souvent appuyés par une administration et une police corrompues. Il fallait constamment lutter pour obtenir l’application de la loi. Les Indiens avaient obtenu au fil du temps le droit de vote, le droit de se constituer en « communes ». Mais la loi de réforme agraire restait peu appliquée, en raison de l’opposition farouche des grands propriétaires métis, opposition qu’ils n’hésitaient pas à faire régner les armes à la main.

“ Il fallait aider les Indiens ou
les paysans métis à s’organiser”

 

Et toi, qu’as-tu fait ?

J’ai d’abord reçu la mission d’accompagner les nombreux Indiens qui venaient s’embaucher à Riobamba comme cargadores (des porte-faix). Il fallait les aider à s’organiser pour obtenir de meilleures conditions de vie. Le diocèse mettait à leur disposition une salle où se réunir et où dormir, qui leur permettait de ne pas rester à la rue. L’objectif était de s’organiser en syndicat pour mieux faire valoir leurs droits. Sur les conseils du diocèse, j’ai constitué une équipe avec un jeune Indien, ancien cargador et leader du mouvement indien, et une institutrice d’une communauté indienne proche de Riobamba. Ce n’était pas facile car tous ces Indiens sont des migrants, qui retournent dans leurs communautés dès qu’ils ont gagné un peu d’argent.

Une difficulté significative à laquelle le diocèse était confronté résidait dans la présence agressive des Évangéliques américains. Ce sont des missionnaires qui se caractérisent par un fondamentalisme absolu, avec une lecture des textes bibliques au pied de la lettre, une mentalité individualiste qui tranche avec la culture indienne très communautaire, et un enseignement teinté d’un fort moralisme, en particulier concernant l’alcool. Il faut dire que la situation de l’alcoolisme chez les Quechuas atteint une dimension catastrophique… Ces Évangéliques sont très opposés à l’Église catholique, qu’ils considèrent comme quasi communiste ! J’étais surpris de constater leur succès, y compris parmi les Indiens. J’ai mené, avec l’accord de l’évêque et l’aide d’une jeune anthropologue colombienne qui comme moi était venue rejoindre les équipes de Mgr Proaño, une étude anthropologique pour comprendre ce succès. En fait, j’ai constaté à quel point l’Église évangélique, qui travaillait en monde indien, avait su s’ancrer dans la population locale : elle ne comprenait qu’un seul missionnaire étranger permanent, un Canadien, et tous les pasteurs étaient indiens. Pour les Indiens, c’était donc une église « indienne », c’était leur Église, c’était cela qui les attirait et les valorisait. Et j’ai pu constater qu’en fait les Indiens évangéliques n’adhéraient absolument pas aux thèses individualistes de l’enseignement évangélique.

J’ai ensuite rejoint la prestigieuse Équipe missionnaire itinérante, d’envergure régionale. Des gens y venaient de toute l’Amérique latine et même d’Europe pour se former. Sur invitation des communautés indiennes ou des villages métis, nous assurions des missions de dix à quinze jours, avec des objectifs variés : il pouvait s’agir de projets très concrets, comme créer une salle communautaire ou mener un projet d’adduction d’eau. Encore une fois, les lois locales ne sont pas défavorables aux Indiens ou aux paysans pauvres : par exemple, le gouvernement provincial était disposé à fournir les matériaux pour ces projets, mais encore fallait-il aider les Indiens ou les paysans métis à s’organiser pour mener le projet, pour lequel ils avaient toutes les compétences pratiques requises.

Il pouvait aussi s’agir d’objectifs plus vastes, comme aider les communautés indiennes au renforcement de leur vie communautaire, à lutter contre l’alcoolisme et la division, ou à s’organiser pour obtenir l’application de la réforme agraire. Dans ce dernier cas, il leur fallait beaucoup de courage, car les grands propriétaires s’y opposaient par les armes, soit directement eux-mêmes soit en utilisant la police qui était « aux ordres ». La mission donnait le courage de s’engager. L’immense succès des missions que menait l’équipe a été d’apporter au peuple indien la conviction qu’ils sont des êtres humains et des citoyens dignes de respect, égaux des Blancos ; de convaincre que la misère n’est pas une fatalité et encore moins une volonté divine ; de les motiver à s’engager, de manière communautaire, dans la lutte pour la justice sociale. Mgr Proaño disait que la première des chaînes est celle que l’on a dans la tête. Nous avons connu de belles réalisations, des communautés indiennes ont obtenu l’eau et l’électricité, se sont dotées d’écoles voire même de collèges, ont créé des coopératives agricoles, et se sont mises à aider les autres communautés.

Melba, mon épouse anthropologue, et moi-même rendons visite à Mariano Yuquilema, notre parrain de mariage, diacre indien, et son épouse.

Et sur un plan plus personnel ?

Ce fut riche aussi ! Mgr Proaño appréciait le travail que je faisais pour mieux comprendre les Indiens et leur monde culturel. Et il me fallait donc m’intéresser à l’anthropologie. Un jour, il me dit : « Santiago (c’était mon nom là-bas), il y a une jeune anthropologue qui vient d’arriver de Colombie. Tu devrais aller la voir : elle pourra sans doute t’aider. » J’y suis allé, et trois ans plus tard… je l’ai épousée, Mgr Proaño nous a mariés.

C’est une belle histoire ! Et ton retour en France ?

La situation politique était devenue extrêmement tendue, et nous sommes rentrés en France en 1986, mon épouse Melba et moi, avec l’intention de retourner en Équateur une fois la situation apaisée. J’ai passé quatre ans à travailler à la Conférence des évêques de France, plus précisément à la Délégation catholique pour la coopération, où j’étais chargé des coopérants partant pour l’Amérique latine. En parallèle, j’ai suivi des études de théologie (au total, j’aurai d’ailleurs consacré davantage d’années à ma formation théologique qu’à ma formation d’ingénieur…). Entre-temps, la situation dans le diocèse avait évolué, Mgr Proaño était décédé en 88, nos amis avaient quitté Riobamba. Avec maintenant deux enfants, il me fallait trouver une situation plus stable… Bref, nous ne sommes pas repartis. Et j’ai repris une carrière plus classique. J’ai rencontré Jean-Louis Borloo, qui m’a demandé de le rejoindre comme directeur général des services techniques dans son fief de Valenciennes ; puis ce furent la Société de Marseille, la Communauté urbaine de Nantes (ville où je vis toujours), et pour finir la SNCF.

Et ta formation de polytechnicien, dans tout cela ?

Il n’y a bien qu’un seul et unique Jacques Tribout, qui a vécu toutes ces expériences. Mais je suis sûr que, par exemple, mes compétences classiquement attachées à la formation polytechnicienne, comme la capacité à bien poser les données d’un problème, le résoudre de manière méthodique, etc., m’ont été précieuses. Ainsi, quand le fondateur responsable de l’Équipe missionnaire itinérante fut nommé vicaire épiscopal et dut cesser ses fonctions de coordinateur de l’équipe, c’est en prenant en compte ces compétences, il me l’a dit, qu’il prit la décision de me nommer pour lui succéder. Réciproquement, de retour dans une voie plus classique d’ingénieur, j’ai toujours gardé une exigence éthique forte, exigence que j’ai su sans difficulté imprimer dans le travail de mes équipes. Il est significatif que quatre ans après mon départ à la retraite, elles continuent de me rencontrer, et m’ont invité à leur présenter mon livre 1. Quand mon livre est paru, plusieurs collaborateurs m’ont fait l’amitié de l’acheter et le lire : beaucoup ont alors découvert un Jacques Tribout qu’ils ne soupçonnaient absolument pas !

_

1. L’évêque qui refusait le cléricalisme. Cinq années avec Léonidas Proaño chez les Indiens d’Equateur, aux éditions Karthala.

Poster un commentaire