Centrale nucléaire de Tchernobyl.

Un point de vue critique

Dossier : Le dossier nucléaireMagazine N°569 Novembre 2001
Par Bernard LAPONCHE (57)
Par Bernard LEROUGE (52)

Comme nous en sommes convenus, je te propose de suivre ton itinéraire professionnel, ce qui nous permettra de suivre les événements intervenus en matière d’énergie nucléaire tout au long des quarante dernières années. Tu es entré au CEA dès la sortie de l’X ; peux-tu nous dire ce qui t’a motivé à l’époque et ce que tu y as fait ?

 

Comme nous en sommes convenus, je te propose de suivre ton itinéraire professionnel, ce qui nous permettra de suivre les événements intervenus en matière d’énergie nucléaire tout au long des quarante dernières années. Tu es entré au CEA dès la sortie de l’X ; peux-tu nous dire ce qui t’a motivé à l’époque et ce que tu y as fait ?

Je suis sorti de l’École et de deux années de service militaire à l’automne 1961 et je suis entré au CEA parce que, lorsque j’étais à l’X, j’étais intéressé par une activité professionnelle dans le domaine des relations internationales entre scientifiques et que mon professeur de physique, Leprince-Ringuet, m’avait conseillé, pour connaître un peu mieux la science française d’aller à Saclay chez Jules Horowitz.

C’était, selon lui, le meilleur endroit pour connaître cette science. J’ai donc travaillé au Service de physique mathématique dans le domaine de la neutronique des réacteurs nucléaires. J’ai suivi les cours de troisième cycle de physique des réacteurs et ai préparé, sous la direction d’Horowitz, une thèse de docteur ès sciences portant sur les réacteurs de la filière UNGG (uranium naturel, graphite gaz) qui était alors en plein développement.

Cette première partie de mon parcours professionnel s’est achevé au début des années 1970 avec un travail un peu plus large car j’étais responsable d’un groupe d’études et représentait la France au Comité Europe-Amérique de physique des réacteurs, ce qui m’a permis d’élargir au plan international mes connaissances dans ce domaine.

Je peux dire que cette première étape de ma vie professionnelle m’a beaucoup intéressé.

Mais je me suis aperçu plus tard que les activités dans ce secteur étaient très compartimentées. Ni par information organisée ni à vrai dire par curiosité, je n’ai eu connaissance à cette époque des problèmes que posaient la sûreté nucléaire ou les déchets, et encore moins des questions énergétiques générales. Je pense que cette culture énergétique générale a beaucoup manqué par la suite au CEA qui s’est maintenu dans une position de défenseur inconditionnel de l’énergie nucléaire.

Il est vrai que, jeunes physiciens, nous n’avions pas encore une vue d’ensemble de tous les problèmes que posait cette nouvelle technique et nous confinions-nous dans les aspects que nous jugions  » nobles « , mais cela ne signifie pas que d’autres ne s’en préoccupaient pas. Peut-être faut-il évoquer maintenant les événements de Mai 68 où tu t’es pas mal engagé.

Effectivement, en Mai 68, j’ai été parmi ceux qui ont été assez actifs, puisque j’ai été membre des différents conseils d’unité de service, département et direction du centre de Saclay. J’ai découvert ainsi l’activité militante et l’activité syndicale. Mais il faut noter que les revendications étaient alors de caractère social et on peut dire libertaire, sans porter sur les problèmes nucléaires.

Il faut se rappeler d’abord que dans cette période des années soixante le CEA avait déjà une très forte responsabilité dans les questions militaires. Les scientifiques de Saclay faisaient une très grande distinction entre nucléaire civil et nucléaire militaire. La production d’électricité nucléaire et la recherche fondamentale apparaissaient dans leur tête, par contraste, comme le côté très positif des choses. Aux yeux des physiciens de la génération qui me précédait, le nucléaire civil était a priori auréolé d’une justification morale.

Je voudrais, à ce propos, dire qu’on a prétendu à tort que la malédiction du nucléaire avait été ses applications militaires et qu’elles avaient jeté le discrédit sur les applications civiles. Je crois que c’est tout le contraire. Le nucléaire civil a eu une image très positive parce que c’était l’atome pour la paix (je fais référence au grand discours d’Eisenhower de 1954). Pour les scientifiques c’était l’occasion de montrer, dans la tradition de Joliot et des premières découvertes, que l’atome n’était pas seulement la bombe et des moyens de destruction, mais quelque chose qui pouvait être mis au service de la paix.

Nous avons tous été très sensibles à cet argument, à commencer bien sûr par les grands scientifiques des années quarante. Il y avait donc un côté rédempteur dans l’utilisation civile de l’atome.

Mais il faut dire aussi que l’énergie nucléaire au plan mondial, et le CEA en particulier, ont énormément profité du fait qu’elle jouait un rôle essentiel dans le domaine militaire. Il n’existe pas d’autre source d’énergie pour laquelle les États aient consacré autant de moyens. Si le nucléaire n’avait été que civil, on n’aurait pas eu un CEA aussi puissant.

Enfin, au niveau industriel, il est frappant de constater que toutes les techniques qui ont été utilisées pour le nucléaire civil avaient d’abord été mises au point pour le nucléaire militaire, qu’il s’agisse de l’enrichissement (qui a permis de disposer d’uranium enrichi à bas prix), de la technique des réacteurs à eau pressurisée (venue des sous-marins), du retraitement (permettant la récupération du plutonium).

Cela a été par conséquent un grand avantage au début, aux plans technique et économique. Mais je pense aussi que ça a été un handicap parce que, justement, si le nucléaire avait été développé uniquement à des fins civiles, des considérations de sûreté, d’économie, de gestion des déchets auraient probablement été mieux prises en compte dès le début, alors que là, on est entré dans un système dont les techniques étaient imposées par le poids du passé.

Sur le plan du nucléaire civil, le CEA était encore en 1968 un lieu de certitude.

Jusqu’à l’année suivante seulement car en 1969 un événement capital survient avec la mise en cause de la filière  » française  » UNGG.

À partir de 1968, j’ai donc mené à la fois des activités professionnelles et des activités militantes de syndicaliste.

La première fois que des problèmes se sont posés, c’est en 1969, lorsque EDF puis le gouvernement ont décidé que la filière UNGG sur laquelle nous avions travaillé serait abandonnée. Cela a été un coup de tonnerre pour le CEA et cela a entraîné un grand plan social. Près de 3 000 personnes ont quitté le Commissariat, surtout à Marcoule.

Beaucoup de personnes ont pris position pour défendre cette filière à laquelle étaient liées beaucoup d’activités du cycle du combustible qui occupaient un personnel très important. Cela m’a amené à aborder des problèmes non scientifiques, des problèmes d’économie, d’emploi, etc., et j’ai commencé à considérer le nucléaire sous un angle plus général.

>C’est important de se souvenir de cette époque parce que les batailles à propos des filières, très fortes, se tenaient à l’intérieur des milieux professionnels et n’étaient pas le fait d’écologistes contestataires. L’irruption de la filière à eau ordinaire sous licence américaine fut très critiquée à l’intérieur du CEA, sur tous les plans, techniques, économiques, de sûreté. C’était l’aboutissement de bagarres entre le CEA et EDF, puisque ce dernier établissement supportait mal, à tort ou à raison, une sorte de tutelle scientifique du CEA.

De là datent mes premières incursions dans le domaine de la politique énergétique. Ce qui est intéressant, c’est qu’on a constaté l’arrivée à la fois des réacteurs à eau pressurisée (PWR) et des réacteurs à eau bouillante (BWR), avec leurs champions industriels français, le groupe Schneider (licence Westinghouse) et la CGE (licence General Electric).

Ce qui a été sidérant dans les années 1972-1974, ce sont les critiques extraordinaires que chaque filière a porté sur l’autre pour obtenir le marché. Je me souviens des experts de sûreté des bouillants expliquant que les pressurisés représentaient un danger extrême à cause du niveau de pression. Au sein même du milieu nucléaire les critiques réciproques étaient d’une violence et d’une précision qu’on n’a jamais retrouvées, bien plus graves que ce qui a pu se dire ultérieurement sur la place publique. Cela s’est terminé par la défaite de l’eau bouillante, puisque la commande qui avait été passée a été annulée et que tout le programme a été lancé sur la même licence Westinghouse.

En 1973, je suis devenu permanent au syndicat CFDT du CEA, et je me suis consacré à plein temps aux questions relatives à l’énergie nucléaire et à l’énergie en général. C’est là que j’ai pris pleinement conscience des problèmes autres que ceux de la neutronique. J’ai découvert les programmes de Marcoule et de La Hague, ces derniers en particulier, où les risques encourus n’avaient évidemment rien à voir avec ceux que je connaissais au Service de physique mathématique.

Je suis descendu habillé en Shadok dans les souterrains de La Hague où, si on se faisait une petite coupure dans le scaphandre, parce qu’on maniait mal un outil, on provoquait immédiatement une contamination qui pouvait être extrêmement dangereuse. Je me suis rendu compte que les conditions de travail, ne serait-ce que par le stress que cela pouvait entraîner, n’avaient rien à voir avec celles d’un ingénieur dans un bureau.

L’arrivée des réacteurs à eau pressurisée que peu de personnes connaissaient nous a incités à faire un gros travail d’information. On a mis en chantier un livre publié au Seuil qui s’appelait L’électronucléaire en France, qui est devenu dans une seconde édition Le dossier électronucléaire.

On s’est permis en 1974 de critiquer très violemment le plan Messmer qu’on trouvait beaucoup trop important. On n’avait pratiquement pas d’expérience sur ces chaudières et on en a lancé 5 à 6 par an, ce qui était énorme. Cette accélération nous a paru à la fois dangereuse et inutile en ce sens qu’on n’avait pas besoin d’un tel niveau d’investissement. On a pris position, non dans l’absolu contre l’énergie nucléaire, mais vraiment sur ce rythme de construction avec tout ce qu’il impliquait au niveau du cycle de combustible, sur la dépendance vis-à-vis de l’industrie américaine, etc. Nous avons pu prendre cette position de refus grâce à notre meilleure connaissance de tous les problèmes du nucléaire.

Là, je me vois obligé d’intervenir car si l’on peut reconnaître qu’il y avait un côté  » pari  » dans ce plan, il faut reconnaître aussi que ce pari a été tenu. De plus, nos industriels ont réussi à se dégager peu à peu de la licence américaine. Cela a pris vingt ans, mais le résultat est là et notre dépendance technique a disparu en même temps qu’une bonne partie de notre dépendance énergétique.

O. K. Très bien. Félicitons les ingénieurs d’avoir gagné ce pari. Mais je persiste à penser que six par an était complètement idiot et qu’il valait mieux, sur le plan industriel et économique, en faire trois par an pendant vingt ans que six par an pendant dix ans. Je pense que, industriellement, ça a été une erreur, liée à la mégalomanie d’un petit nombre de gens. Cela n’a pas reposé sur des calculs économiques, sur des prévisions.

Il faut quand même se souvenir qu’en 1974, dans les discussions au Plan auxquelles je participais en tant que représentant de la CFDT, les prévisions de consommation d’électricité présentées par EDF pour l’an 2000 étaient de 1 000 milliards de kWh, alors qu’à l’époque on en était à 170. Il fallait passer en un peu plus de vingt-cinq ans de 170 à 1 000 et donc il fallait construire des réacteurs  » à fond la caisse « . Nous avons critiqué ces chiffres dès cette époque et donc on ne peut pas dire que tout le monde s’est trompé. Je peux montrer des documents qui le prouvent.

La production totale d’électricité en 2000 pour la consommation nationale a été 470 milliards de kWh.

Il y a eu de la part des promoteurs du nucléaire une offensive colossale tout à fait inadmissible. Les prévisions de consommation d’électricité sorties par EDF et le CEA dans les années 1975-1980 justifiaient pleinement notre attitude critique.

Les décisions ont découlé des travaux de la commission PEON (Production d’énergie d’origine nucléaire). On comptait sans doute sur la poursuite de la croissance, qui n’a pas été au rendez-vous. Il faut se souvenir que 1974 marque le début d’une crise économique. Les meilleurs experts ont bien du mal à prévoir les crises et les ruptures de pente. C’est l’époque du fameux et malheureux slogan  » tout électrique, tout nucléaire  » attribué, à tort je crois, à Marcel Boiteux, mais repris par lui dans un certain contexte et caricaturé. On sait bien que l’électricité ne peut pas tout faire de manière économique. Le chauffage électrique, par exemple, a ses qualités mais pas toutes les qualités.

Le milieu des années soixante-dix a été marqué d’une part par les grandes grèves à La Hague (décembre 1976) sur les conditions de travail et la protection des travailleurs contre les menaces de privatisation (qui est devenue une filialisation et a abouti à la création de la Cogema) et d’autre part par l’opposition au projet de Super Phénix.

La justification des surgénérateurs était la perspective d’un risque de pénurie à moyen terme d’uranium à un prix acceptable. La demande mondiale d’électricité, supposée en croissance très forte, comme les prévisions françaises, devait entraîner une demande énorme de réacteurs nucléaires classiques dans un premier temps, et la production d’uranium n’y suffirait pas.

Il fallait d’autant plus mettre les bouchées doubles qu’une compétition internationale féroce se faisait jour : les Américains avaient lancé le projet de Clinch River, les Britanniques avaient Dounreay, les Allemands, les Japonais aussi avaient des programmes et il fallait absolument battre ces derniers ! Un délire total. La CFDT a fait part de son opposition. Mais la lettre adressée par Edmond Maire au Président de la République est restée sans réponse. Toute cette période a été caractérisée par des attitudes arrogantes et paranoïaques, qui n’ont fait que desservir le nucléaire.

En 1977 et 1978, j’ai repris une activité  » normale « , cette fois au Département des programmes où j’ai travaillé sur les questions d’économie d’énergie et ai passé une thèse avec Jean-Marie Martin à Grenoble sur la comparaison des prévisions énergétiques.

Ce n’est pas mon rôle ici de commenter l’arrêt, regrettable à mon avis, de Super Phénix. Il me semble que pour la première fois des raisons purement politiques l’ont emporté sur les ambitions technologiques. On peut s’en réjouir ou non, au nom de conceptions différentes de la démocratie.
Mais venons-en plutôt à l’événement majeur de 1979, l’accident de Three Mile Island. En créant sitôt son arrivée un Département de sûreté nucléaire, puis, en 1976, un Institut de protection et de sûreté nucléaire assez indépendant, André Giraud avait bien anticipé, me semble-t-il, l’importance qu’allait prendre ce secteur. En mettant à leur tête des personnes qui avaient participé au premier rang au développement des réacteurs graphite-gaz évincés, il s’assurait qu’il n’y aurait sans doute pas d’excès de complaisance de leur part.

Ceci est exact. Si l’on revient sur le programme des REP, je peux dire deux choses : répéter d’abord que d’un point de vue technique cela a été une réussite remarquable. Bravo aux ingénieurs et aux entreprises. Deuxièmement, le CEA a très bien pris à cœur son rôle sur la sûreté nucléaire, et là nous n’avions pas de reproches à formuler. Au contraire. Ce que nous reprochions, c’était l’ampleur et la rapidité du programme ainsi que Super Phénix et le développement inconsidéré, à partir de la fin des années soixante-dix, du retraitement et de la production de plutonium, y compris à partir de combustibles irradiés  » importés « .

Ce que je reproche aussi, c’est l’ignorance des problèmes énergétiques globaux, comme je l’ai déjà dit. On a prononcé des phrases du type  » le nucléaire ou le chaos « ,  » le nucléaire ou la bougie « ,  » le nucléaire et l’indépendance nationale « . En 1974-1975, l’argument massue en faveur du nucléaire était notre dépendance pétrolière.

Quand on examine la consommation de pétrole, on voit que le secteur où l’on est le plus vulnérable est celui des transports. Un examen stratégique des utilisations de l’énergie montre que l’électricité ne représente qu’une faible part et que le nucléaire, même avec le programme massif qui a été réalisé (et qui ne pourra à l’avenir que se réduire, en relatif), est loin d’assurer notre indépendance énergétique. On a trompé les Français en leur faisant croire le contraire.

Je crois que nous différons sur le mode de calcul de ce taux d’indépendance ; on ne peut nier que l’arrêt des importations de pétrole lourd pour la production d’électricité a été un gros progrès à tous points de vue.
À partir de la fin des années soixante-dix, tu as donc quitté définitivement le secteur du nucléaire, quelle a été la suite de tes activités ?

En 1979, je suis devenu permanent syndical à la Confédération CFDT où j’ai travaillé sur les questions énergétiques avec Michel Rolant qui était quelqu’un de remarquable avec lequel j’ai par la suite travaillé pendant les années quatre-vingt dans la maîtrise de l’énergie.

Non seulement sur les problèmes spécifiquement nucléaires en approfondissant les questions de sûreté, de cycle du combustible et de déchets, mais en m’intéressant à la problématique énergétique en général ; et c’est là que, de plus en plus, j’ai travaillé sur les politiques énergétiques alternatives, et en ce qui me concerne, sur ce qui est depuis devenu ma profession, l’efficacité énergétique : faire les mêmes choses, obtenir les mêmes services, répondre aux mêmes besoins en consommant beaucoup moins d’énergie.

En 1982, je suis entré à l’Agence française de maîtrise de l’énergie qui a été créée cette année-là. Michel Rolant en était le président et j’en suis devenu le directeur général jusqu’en 1987, date à laquelle nous avons dû partir tous les deux (il y a eu là aussi un plan social…).

À partir de 1988, j’ai travaillé dans un bureau d’études,  » International Conseil Energie « , ICE, qui étudie surtout les questions de politique de maîtrise de l’énergie et que j’ai contribué à créer la même année.

En 1998 et 1999, j’ai été choisi par Dominique Voynet comme conseiller technique au sein de son cabinet sur les questions énergétiques et tout particulièrement la sûreté nucléaire, dont elle assure la coresponsabilité. J’ai dû quitter cette fonction à cause de pépins de santé. Cela m’a énormément intéressé et m’a donné l’occasion de me replonger dans les affaires nucléaires d’un point de vue à la fois technique et politique. C’était fort intéressant mais un peu fatigant car l’ambiance au sein de l’État était assez conflictuelle sur beaucoup de sujets, comme on peut s’en douter. Cette proximité quotidienne avec toutes les difficultés que pose l’exploitation de cette forme d’énergie n’a fait que renforcer ma conviction que la complexité et le risque des industries qui ont été développées font largement pencher la balance du côté des inconvénients et justifient pleinement les oppositions qu’elles suscitent.

Revenons donc à la contestation nucléaire. Au tout début, les critiques ont porté sur l’échauffement des rivières, les rejets radioactifs en fonctionnement normal, questions qui n’émeuvent plus aujourd’hui. Maintenant les grandes interrogations portent sur les problèmes de sûreté, les grands accidents, les déchets (problème lié à celui du retraitement).

L’énergie nucléaire existe et si l’homme arrive à la domestiquer, pour employer un terme traditionnel, je n’ai rien contre. C’est une découverte scientifique extraordinaire de s’apercevoir qu’il y a là une source d’énergie considérable qui peut être utilisée. Sa première utilisation, la plus spectaculaire et la plus dramatique, a été la bombe. Toutes les techniques qui ont accompagné cette conception de l’arme nucléaire ont acquis une telle importance, une telle puissance, qu’elles ont été transposées un peu hâtivement pour une utilisation de nature très différente. Je porte donc un jugement sur la façon dont l’énergie nucléaire a été utilisée pour la production de chaleur puis d’électricité, sur les bases techniques actuelles.

Cela veut dire que si, à la suite de découvertes scientifiques nouvelles, dans les décennies à venir ou plus tard, il se trouve une autre façon d’utiliser cette énergie, je n’ai absolument rien contre et c’est bien là le débat. Je porte ma critique sur l’énergie nucléaire telle qu’elle est utilisée actuellement et non dans l’absolu.

Mais c’est préjuger de découvertes fondamentales futures ! Elles ne se commandent pas !

Les scientifiques sont payés pour faire des découvertes ! Depuis les années quarante on n’a rien découvert, mais cela ne veut pas dire qu’on ne découvrira rien dans l’avenir. Je pense que l’outil qui a été mis en place est trop complexe et trop dangereux potentiellement pour cet objectif banal qu’est la production d’électricité. Pour moi, la production d’électricité doit être quelque chose d’industriellement simple et non dangereux parce que c’est fait à grande échelle.

Un second point, c’est que ces risques doivent être comparés à ceux pris pour le même objet qui est la production d’électricité, et non pour tout autre objet.

Si on prend les choses dans l’ordre, qu’est-ce qui pose problème ? Premièrement les réacteurs, deuxièmement le cycle du combustible avec la question du retraitement et de l’utilisation du MOX, troisièmement la question des déchets. Ce sont les trois grands domaines où des questions techniques, éthiques et politiques (décision démocratique) se posent. Tout ceci est à placer chaque fois dans le contexte des avantages et inconvénients pour la production d’électricité.

On considérait, dans les années soixante-dix, que ces développements étaient probablement nécessaires, mais je suis de plus en plus convaincu du contraire.

Parlons un peu des avantages et inconvénients.

Il y a un premier avantage lié à la relative abondance de l’uranium naturel, à la répartition de ses ressources et au fait qu’il est facile à stocker compte tenu des faibles quantités à utiliser : c’est un facteur de sécurité énergétique.

D’autre part, les centrales nucléaires fonctionnant en base et sans pépins techniques produisent un kWh à un coût compétitif. Cet avantage économique est réel. Il faut cependant tenir compte du fait que les dépenses de la recherche publique sur le nucléaire ne sont pas prises en compte dans ce coût, que l’importance de l’investissement initial est un handicap par rapport aux solutions concurrentes (surtout les centrales à cycle combiné au gaz naturel) et surtout qu’il reste des interrogations sérieuses sur les  » coûts futurs du nucléaire  » (démantèlement et déchets), comme l’a fait remarquer la Cour des comptes et l’illustrent les difficultés du démantèlement de Super Phénix et le coût de celui de Marcoule.

Et sur l’effet de serre ?

Il y a là aussi un avantage. Le nucléaire émet peu de CO2. Il en émet quand même un peu pour réaliser ses investissements ainsi que dans les industries du combustible. Mais cet avantage-là doit être mis en balance avec les risques et les problèmes d’environnement qu’il pose spécifiquement.

Le problème central en ce qui concerne les accidents est celui du risque associé à un accident de très faible probabilité mais aux conséquences très grandes. C’est le problème du produit de epsilon par infiniment grand. Il y a alors deux tendances : ceux qui considèrent que c’est le epsilon qui l’emporte, et que du fait qu’il n’y a jamais eu d’accident en France, il n’y en aura jamais. Cette probabilité de 10-6 est si faible que cela n’arrivera pas. C’est la position parfois exprimée par les promoteurs du nucléaire, en tout cas implicite dans leur raisonnement. Et si donc il n’y a pas d’accident, que reproche-t-on au nucléaire ?

Et puis il y a ceux qui considèrent que c’est le deuxième terme qui l’emporte. La probabilité est faible mais elle n’est pas nulle et je dois considérer qu’un jour cet accident arrivera. On voit très bien comment cela peut advenir : par exemple en situation de conflit armé, par suite d’attentats ou dans une situation sociale extrêmement exacerbée. On peut imaginer beaucoup de scénarios d’un tel accident, chacun ayant une probabilité très faible.

Je considère que, dans un pays comme la France, les conséquences seraient tellement graves que cela remet en cause cette application industrielle. Il y a là un saut qualitatif difficile à imaginer. Il suffit de transposer ce qui s’est passé à Tchernobyl. L’accident peut être un peu plus grave ou un peu moins grave, se dérouler différemment, qu’importe.

En fait on ne s’est jamais mis dans la situation de se dire : bon, cet accident se produit et voilà les conséquences. Est-ce que nous, ensemble de citoyens, nous acceptons de prendre ce risque ? C’est fondamental. Ce n’est pas une question de scientifiques. Ceux-ci peuvent seulement dire : voilà, si ça se produit, ce qui peut se passer. Les citoyens pourraient se dire : moi, j’accepte ce risque parce qu’il y a peu de chances que l’accident se produise, que les évacuations devraient être réalisées correctement, etc. C’est un accident comparable à un très grave tremblement de terre, mais à la différence près que ce dernier ne dépend pas des décisions humaines.

C’est à mon avis différent pour d’autres raisons. Un autre exposé de ce numéro montre bien que le nombre avéré de victimes directes des rayonnements dus à Tchernobyl, quinze ans après, ne dépasse pas celui bien accepté d’un accident d’avion de ligne. Il peut y en avoir d’autres dans l’avenir, mais pas autant que certains se plaisent à le répéter. C’est l’aliénation du sol pendant une très longue durée, du fait de sa contamination, qui fait la spécificité de l’accident nucléaire. Quelle est la limite acceptable du niveau de contamination pour le retour à la vie normale ? Il est prématuré de le dire.

Je récuse formellement ceux qui prétendent que les conséquences de Tchernobyl sont relativement mineures : elles s’étendent dans l’espace, en particulier dans les territoires contaminés d’Ukraine et surtout de la Biélorussie dont on parle peu, et dans le temps, pour les centaines de milliers de  » liquidateurs  » qui ont été irradiés, comme pour les populations vivant dans des zones touchées par le nuage radioactif.


Tchernobyl.

En tout cas, nous avons avec Tchernobyl l’exemple de ce qui peut arriver. À Three Mile Island aussi, on était à la limite de la catastrophe. La bulle d’hydrogène pouvait bien exploser et on a eu raison d’évacuer la population. Cela fait donc deux accidents majeurs, dont l’un, heureusement, n’a pas eu de conséquences autres qu’économiques et industrielles.

Il y a eu suffisamment de défaillances inquiétantes en France même, depuis le démarrage de Fessenheim en 1978 pour que l’on puisse parfaitement imaginer l’occurrence d’un accident grave. Je ne prendrai que trois exemples récents : l’erreur de conception du circuit de refroidissement à l’arrêt des réacteurs du palier N4 (1998), l’inondation de la centrale du Blayais par la tempête (1999) et le blocage possible en cas d’accident des vannes des circuits de refroidissement de secours des réacteurs du palier P’4 (2001).

Plaquons l’accident de Tchernobyl sur n’importe quel site de la vallée du Rhône, de la Loire ou du nord de la France et voyons si les collectivités locales, nationale ou européenne sont prêtes à assumer ce risque. Moi, je prétends que non. Mais le problème n’a jamais été posé en ces termes, ce qui serait pourtant normal dans une démocratie.

Ta deuxième critique porte sur le retraitement des combustibles irradiés, et les déchets…

La technique du retraitement a été mise au point à des fins militaires : produire du plutonium pour l’arme nucléaire. Par la suite, la production de plutonium s’est poursuivie et amplifiée à des fins industrielles pour alimenter la filière des  » surgénérateurs  » à combustible au plutonium. La décision d’arrêt de l’exploitation de Super Phénix en France en 1998 a consacré l’échec de cette filière, déjà abandonnée au Royaume-Uni, aux États-Unis et en Allemagne. La stratégie des surgénérateurs a été un échec économique mais elle présentait une certaine logique, au moins sur le papier (il ne faut oublier ni les difficultés techniques ni les risques particuliers de ce type de réacteurs).

Par contre, la  » sous-stratégie  » consistant à utiliser le plutonium extrait des combustibles irradiés pour le mélanger à l’uranium sous la forme de combustible MOX (mélange d’oxydes d’uranium et de plutonium) pour les centrales actuelles à eau ordinaire ne présente ni logique ni intérêt économique ni intérêt environnemental.

Sur le plan économique, le dossier a été considérablement éclairci par le rapport au Premier ministre sur  » L’économie de la filière nucléaire  » réalisé en 2000 par Jean-Michel Charpin, Commissaire général du Plan, Benjamin Dessus, directeur du programme Ecodev au CNRS, René Pellat, Haut-Commissaire à l’énergie atomique. Cette étude montre que par rapport au  » non-retraitement  » des combustibles irradiés, la solution  » Retraitement + MOX  » représente un surcoût du kWh produit de 1 %, ce qui représente une somme de 150 milliards de francs pour l’ensemble du parc nucléaire français fonctionnant pendant une durée de quarante-cinq ans.

La question des déchets n’est pas simplifiée par le retraitement et l’utilisation du MOX. L’opération ne permet en effet de réduire que de 15 % (dans le cas  » optimal « ) les déchets les plus actifs à très long terme (plutonium et actinides), ou déchets de type C, mais entraîne une accumulation importante de déchets de moyenne activité, de type B. De plus les combustibles MOX irradiés doivent être stockés (leur retraitement ne présente pas d’intérêt) et leur temps de refroidissement est de cent cinquante ans contre cinquante ans pour les combustibles UO2 classiques.

Au bout du compte, on garde sur les bras, dans les combustibles MOX irradiés, la plus grande partie du plutonium et l’étude évalue à près de 1 milliard de francs le coût de la tonne de plutonium évitée par l’opération  » retraitement + MOX « .

Les pays étrangers qui avaient vu dans le retraitement à La Hague (ou à Sellafield en Grande-Bretagne) des combustibles irradiés produits dans leurs centrales nucléaires le moyen de s’en débarrasser ne s’y sont pas trompés : successivement l’Allemagne et la Belgique ont décidé d’abandonner cette opération coûteuse et de stocker directement leurs combustibles irradiés (ce que font déjà le Canada, les États-Unis, la Suède, etc.). Il reste comme client étranger le Japon, dont rien n’assure qu’il persistera dans cette voie (et qui construit sa propre usine de retraitement).

Le retraitement de combustibles irradiés venant de pays différents pose en outre des problèmes complexes de transports internationaux de combustibles nucléaires contenant du plutonium et de déchets radioactifs potentiellement dangereux, opérations extrêmement contestées et qui accroissent les risques de détournement de plutonium, matériau de base de l’arme nucléaire.

C’est un plutonium très difficile à voler puis récupérer, et dont la qualité  » militaire  » est quasi nulle, et le sera de plus en plus avec l’augmentation des taux de combustion. C’est la voie de l’enrichissement isotopique de l’uranium qui est la plus à craindre. Elle se passe de réacteurs !

En France, EDF se pose sérieusement la question de l’abandon du retraitement qui lui coûte cher et ne résout pas ses problèmes de déchets puisqu’on devra de toute façon assurer le stockage de combustibles irradiés non retraités, classiques ou MOX.

Cette technique doit donc être abandonnée et le sera probablement dans les années qui viennent. Le plus tôt sera le mieux car c’est une technique qui émet des matières radioactives dans l’environnement (air et eau) et qui présente des risques d’accident grave, que ce soit à l’usine de retraitement (opérations chimiques, accumulation de matières radioactives) ou dans les usines de fabrication du combustible MOX du fait de l’utilisation du plutonium.

Centrale nucléaire de Three Mile Island.
Three Mile Island.

La question d’actualité est donc la reconversion d’une partie des activités de la Cogema et particulièrement de celles de l’usine de La Hague.

Deux activités sont d’ores et déjà envisageables, à l’intérieur de l’industrie nucléaire elle-même : d’une part le conditionnement et la gestion des déchets qui se sont accumulés dans les usines de retraitement, d’autre part le démantèlement des installations nucléaires en France et en Europe, à commencer par celles, civiles et militaires, du Commissariat à l’énergie atomique (CEA). Cela représente un chantier considérable de plusieurs centaines de milliards de francs qui s’étalera sur un demi-siècle.

Du point de vue de la décision politique, il vaut mieux annoncer et fixer l’arrêt du retraitement et du MOX et préparer sérieusement la reconversion plutôt que continuer à leurrer les travailleurs de la Cogema par des promesses d’avenir de moins en moins crédibles.

En ce qui concerne les déchets nucléaires, il faut bien reconnaître  que l’on ne sait pas quoi en faire. Le problème se pose aussi bien pour les déchets vitrifiés et les déchets B que pour les combustibles irradiés en l’état. Je crois que ce qui a été écrit de mieux sur le sujet est le rapport qu’a produit en 1998 sur la réversibilité des stockages la Commission d’évaluation de la loi de 1990 sur les déchets radioactifs (dite  » loi Bataille « ), la CNE.

La solution envisagée depuis le début par les développeurs du nucléaire étaient de  » faire disparaître  » les déchets, en particulier en les enfouissant à grande profondeur. Il semble bien qu’il y ait une réticence éthique de plus en plus grande à ce type de solution, en tout cas pour les déchets les plus radioactifs et à vie très longue. On s’oriente de fait vers des stockages de longue durée en site protégé ( » subsurface « ), en laissant la possibilité de récupérer des matières qui s’avéreraient précieuses, et en espérant que la recherche scientifique permettra un jour la neutralisation de ces déchets.

Il faut bien reconnaître que ce n’est pas très brillant. On s’aperçoit bien que le développement du nucléaire (comme d’autres techniques d’ailleurs dans d’autres domaines) s’est fait d’abord sous la pression de l’effort militaire, domaine dans lequel la question des déchets ne pouvait être considérée que comme secondaire, ensuite dans une offensive industrielle et commerciale qui a laissé de côté pendant longtemps cette question embarrassante.

Qu’il s’agisse du risque d’accident ou des déchets nucléaires, les techniques actuelles présentent trop d’inconvénients graves par rapport à leurs avantages. Il est donc probable que ces techniques devront être abandonnées, soit de façon programmée par une décision de sagesse et de précaution, soit, brutalement, du fait d’un accident. Ce sera alors la fin d’une phase d’utilisation industrielle de l’énergie nucléaire qui se sera révélée inacceptable du point de vue des risques encourus.

Y aura-t-il une deuxième phase ? Cela va dépendre des résultats de la recherche : les scientifiques seront-ils capables de présenter aux citoyens une technologie nucléaire qui soit exempte du risque d’accident grave, qui ne produise pas de déchets dangereux et qui soit économiquement intéressante ?

Je n’ai pas voulu t’interrompre mais je ne partage pas tes craintes et parfois même je ne les comprends pas. Les articles de notre revue répondent mieux que je ne saurais le faire à certaines de tes objections. Je constate simplement les difficultés du débat rationnel que tout le monde s’accorde à penser indispensable, tant les points de vue actuels sont distants.
Comment faut-il donc procéder pour que s’établisse un dialogue constructif ?

Il est bien compréhensible que quelqu’un qui a passé toute sa vie professionnelle dans le nucléaire ne partage pas les craintes que je viens d’exposer. L’important est qu’il en reconnaisse l’existence et ne les traite pas à la légère, ni par le mépris. Le fait est que le jugement que j’exprime, après un début de carrière classique comme ingénieur du nucléaire, est le fruit d’un parcours, d’une histoire et de réflexions différentes.

Il faut être prudent sur l’utilisation du mot  » rationnel « . Il n’est pas l’apanage des promoteurs des techniques nouvelles, qui éprouvent, tout autant que d’autres, désirs, craintes ou passions.

D’autre part, la crainte d’un risque, pour être qualifiée  » d’irrationnelle « , n’en est pas moins respectable et empêche dans bien des cas de faire des bêtises dangereuses. Enfin, je considère que les opinions que j’ai présentées ici sont fondées sur des raisonnements logiques que je me suis appliqué à présenter.

Je suis convaincu pour ma part que le débat est possible, à un certain nombre de conditions : que les dossiers soient parfaitement ouverts et que, lorsqu’on demande une information, elle soit immédiatement fournie, sans tergiversations ni déformation ; que l’expertise soit diverse, ce qui implique que des moyens lui soient consacrés, et non limitée à des organismes officiels ; que les experts, en particulier ceux des entreprises du nucléaire, admettent que leur rôle dans le débat est de fournir l’information, en particulier sur les risques, et non d’effectuer les choix sur l’acceptation ou non de ceux-ci.

Cette dernière condition est évidemment la plus difficile à admettre pour des  » professionnels « , quel que soit leur domaine d’ailleurs. Elle revient cependant à reconnaître que la démocratie doit aussi s’appliquer aux risques technologiques majeurs et aux choix énergétiques. 

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