Trois pianistes

« Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux. »
Alfred de Musset, Rolla
Un pianiste d’aujourd’hui, quelle que soit sa qualité, qui veut enregistrer, ne peut être que perplexe : qui s’intéressera à son interprétation de Chopin, Beethoven, Schubert, Brahms, ou même Ravel, Debussy, alors qu’il existe des enregistrements insurpassables par des pianistes d’hier ? L’argument de la qualité technique n’est plus opposable, pour des versions postérieures aux années 1960. Il lui reste à faire preuve d’imagination et à trouver ce qui pourra attirer l’amateur d’aujourd’hui.
Satie amoureux, par Guillaume Coppola
Erik Satie aura été un ovni dans le monde musical des années 1900 : sa musique ne ressemble à rien de ce qui se publiait alors. On le redécouvre à la faveur de la vogue actuelle de la musique minimaliste, mais ce que connaît le grand public des amateurs, même éclairés, se limite en général aux Gymnopédies et aux Gnossiennes. Au-delà des nombreuses anecdotes qui émaillent les textes qui lui sont consacrés et qui le présentent comme un excentrique fantomatique et quelque peu atrabilaire – c’est Satie qui écrivait, alors que Ravel venait de refuser la Légion d’honneur, « il la refuse peut-être mais toute sa musique la mérite » –, le pianiste Guillaume Coppola a retenu la brève liaison de Satie avec la peintre Suzanne Valadon pour consacrer un disque aux multiples facettes de sa musique.
Tout d’abord, des pièces alimentaires dont, bien sûr, le célèbre Je te veux, -destiné au music-hall, et aussi une Valse ballet, Ragtime Parade, Le Piccadilly, des pages destinées à Suzanne Valadon comme « Bonjour Biqui, bonjour », –Tendrement. On trouve aussi dans ce disque des pièces plus ambitieuses, parmi lesquelles la Sonatine bureaucratique, pastiche d’une sonate de Clementi, –Prélude de la porte héroïque du ciel, Désespoir agréable. Au total, cet enregistrement présente l’intérêt de parcourir toute l’œuvre de Satie sans lasser l’auditeur. Une agréable découverte.
1 CD ALPHA CLASSICS
Voltiges, par Tristan Pfaff
Le XIXe siècle aura été notamment le siècle des transcriptions pour piano. Une des raisons à l’origine de cette floraison de transcriptions est de permettre de découvrir chez soi, dès lors que l’on dispose d’un piano (ce qui était le cas de la majorité des intérieurs bourgeois) des œuvres – opéras essentiellement – alors que les techniques d’enre-gistre-ment n’étaient pas encore disponibles. Des solistes, au premier rang desquels Liszt, firent alors des transcriptions des œuvres à part entière, destinées à mettre en valeur au concert leur virtuosité. Tristan Pfaff a réuni un ensemble de pièces, virtuoses pour la plupart, qui sont des transcriptions ou des paraphrases dans la tradition lisztienne.
Parmi les œuvres enregistrées figure la brillantissime Carmen fantaisie de Josef Weiss, popularisée par Vladimir Horowitz, la Valse de Faust de Gounod arrangée par Liszt, et aussi la Mephisto Waltz ainsi que les Valses de Schubert revues par Prokofiev, une Mary Poppins Fantasy de N. Tenenbaum et l’Isle joyeuse de Debussy, qui témoignent que la tradition a perduré au XXe siècle. Un interprète virtuose et
sensible, des pièces bien choisies ; au total, un très joli disque.
1 CD AD VITAM
Zanzibar, par François de Larrard
Notre camarade François de Larrard (X78) a une solide formation classique. On a connu de lui de très belles interprétations de Couperin. Désormais musicien professionnel à part entière, François s’est orienté vers le jazz contemporain et ses créations ont compté dans le monde du jazz (plusieurs d’entre elles ont été citées dans ces colonnes, au fil du temps). Voilà qu’il nous arrive là où on ne l’attendait pas, avec un duo piano-batterie – combinaison rarissime – et un disque consacré à des improvisations.
La première impression qui se dégage de cette musique semblable à aucune autre – même s’il y a des réminiscences de Satie – est la sérénité. Ainsi se déroule chacune des 14 pièces qui composent le disque, fondées pour la plupart sur un thème présenté au piano et une série d’improvisations à deux – la symbiose avec la batterie (Mathieu Bec) est impressionnante. Des harmonies très simples, un ostinato quasi hypnotique, des silences, tout est fait pour inviter à la méditation. La clarté du jeu de notre camarade évoque irrésistiblement Couperin. Une très belle incursion dans le domaine du visible, pourrait-on dire, qui nous laisse deviner l’invisible. Merci, cher François !
1 CD MazetoSquare





