Transition écologique : au cœur de l’action avec l’ADEME en Auvergne-Rhône-Alpes  

Dossier : Vie des entreprises | Magazine N°810 Décembre 2025
Par Franck DUMAITRE

Pilier régional de la transition écologique, l’ADEME accompagne collectivités et entreprises pour décarboner l’industrie, développer les énergies renouvelables et promouvoir l’économie circulaire. Rencontre avec son directeur régional, un ingénieur de terrain devenu stratège public, pour comprendre les défis, les leviers et les ambitions qui dessinent l’avenir de la région. Entretien avec Franck Dumaitre, directeur régional. 

Pouvez-vous présenter votre parcours et ce qui vous a conduit à la direction régionale de l’ADEME ?

De formation universitaire, j’ai commencé mon parcours à l’ADEME comme ingénieur sur les énergies renouvelables à la direction régionale Rhône-Alpes à l’époque. J’ai ensuite rejoint la Bourgogne comme responsable de l’activité technique de la direction régionale. Après un passage à l’inspection générale de l’ADEME, j’ai rejoint la direction régionale Pays de la Loire où j’ai été nommé directeur régional en 2017. Et depuis janvier 2022, je suis de retour à Lyon comme directeur régional de l’ADEME en Auvergne-Rhône-Alpes. 

Quelle est aujourd’hui la mission principale de l’ADEME au niveau régional ?

La mission de l’ADEME, opérateur de l’État, est d’accélérer la transition écologique des collectivités et des entreprises. Pour ce faire, nous avons trois grands leviers à notre disposition : diffuser nos connaissances et notre expertise, accompagner concrètement ces acteurs dans leur transition, et financer les projets les plus vertueux. Le rôle des services centraux est de construire l’expertise de l’agence, concevoir les dispositifs de financement, et notre rôle en direction régionale est d’être au plus près des porteurs de projets pour les conseiller et financer les projets les plus impactants.

Quels sont les grands enjeux énergétiques et environnementaux spécifiques à votre région ?

Auvergne-Rhône-Alpes est la première région industrielle de France, et de très nombreux secteurs industriels sont présents : cimentiers, verreries, sidérurgistes, plasturgistes, etc. La région se doit donc d’être le fer de lance de la décarbonation de l’industrie !

La bonne nouvelle est qu’Auvergne-Rhône-Alpes produit par ailleurs beaucoup d’électricité décarbonée, grâce au nucléaire et à l’hydraulique. Lorsqu’une entreprise remplace sa consommation de gaz par de la consommation électrique, elle substitue une molécule fossile importée par un électron bas carbone produit en France. L’électrification est donc un levier extrêmement efficace pour décarboner notre industrie. 

Comment l’ADEME accompagne-t-elle les collectivités locales dans leur transition écologique ?

Notre rôle est d’être aux côtés des collectivités locales pour les aiguiller techniquement et financièrement dans les décisions qu’elles prennent en matière de transition écologique. Par exemple, nous déployons le programme Territoire Engagé Transition Écologique, qui permet aux collectivités de structurer leur politique territoriale de transition écologique, de former les élus et les techniciens, ou encore d’être accompagnés par un conseiller dédié. Aujourd’hui, c’est un EPCI sur deux d’Auvergne-Rhône-Alpes qui a choisi de bénéficier de ce programme. 

Par ailleurs, nous finançons les projets d’investissement des collectivités. Le Fonds Chaleur opéré par l’ADEME accompagne la production de chaleur renouvelable (chaufferies biomasse, géothermie, solaire thermique, etc.) et les réseaux de chaleur. Le Fonds économie circulaire permet quant à lui de financer les projets qui visent à réduire la quantité de déchets enfouis.

Quels sont les principaux secteurs économiques de la région concernés par vos actions ?

Notre ambition est de travailler avec les entreprises de toute taille, de la TPE au grand groupe, à partir du moment où l’entreprise a, à sa main, des leviers de décarbonation et de circularité. Cela veut dire que nos actions concernent toutes les entreprises qui émettent directement du carbone via leurs procédés et les services qu’elles proposent, celles qui traitent des flux de matière importants, et celles qui jouent un rôle de donneur d’ordre dans la conception de leurs produits.

En pratique, nous travaillons donc avec l’industrie lourde (cimenterie, verrerie, métallurgie, chimie, etc.), l’industrie manufacturière (la plasturgie, le textile, papeterie, textile, bois, automobile, etc.), l’industrie agroalimentaire, les entreprises de recyclage et de traitements des déchets, mais également avec les entreprises et associations de l’économie sociale et solidaire.

Quelles innovations technologiques observez-vous comme particulièrement prometteuses pour la transition ?

Il est évident que les innovations vertes en cours et à venir ne feront que faciliter la transition vers un monde sobre et nous finançons de nombreux projets de recherche pour accélérer ces progrès (pour produire davantage de biogaz avec nos déchets ou encore pour détruire les PFAS présents dans notre environnement). Mais je me dois de rappeler que le progrès technologique à venir est en fait assez peu significatif dans les décisions que l’on doit prendre dès aujourd’hui pour atteindre la neutralité carbone en 2050. Nous devons faire avec les moyens dont nous disposons déjà et nous ne pouvons pas nous payer le luxe d’attendre les éventuelles solutions futures.

Cela étant, ce principe ne nous empêche pas encore une fois d’encourager la recherche, la prise de risque et l’innovation. Dans le domaine de l’économie circulaire par exemple, nous regardons de près le projet FIREX, financé par l’état via l’ADEME, qui vise à créer une filière complète de valorisation des textiles en fin de vie. Aujourd’hui, la quantité de déchets textiles est en croissance exponentielle et ces derniers sont soit exportés à l’étranger, soit incinérés, soit enfouis. L’objectif de ce projet est de collecter ces déchets textiles et de les recycler réellement, ce qu’on ne sait pas faire aujourd’hui. 

Comment sensibilisez-vous les citoyens et les entreprises aux changements nécessaires ?

Votre question souligne un constat que nous faisons : un des grands enjeux de la transition écologique est de réussir à traduire la complexité et la technicité des sujets en enseignements clairs et pragmatiques pour les citoyens. C’est la raison pour laquelle nous publions un certain nombre de guides gratuits à destination du grand public pour expliquer, par exemple, comment améliorer la qualité de l’air chez soi, ou comment réduire sa facture d’électricité. 

En ce qui concerne les entreprises, il faut aujourd’hui reconnaître que la majorité des entreprises ont bien conscience de la taille du problème et des changements nécessaires qui en découlent. Cela étant, nous savons que beaucoup de TPE et PME n’ont pas les moyens humains suffisants pour faire un état des lieux détaillé, définir une stratégie de décarbonation et mettre en place un plan d’action concret. Pour les aider, nous travaillons de manière très rapprochée avec les chambres consulaires (CCI et CMA) pour accompagner toutes les entreprises de la région dans leurs premiers pas vers la transition écologique.

Quels obstacles rencontrez-vous le plus souvent dans la mise en place de projets ?

Les principaux obstacles auxquels les projets font face sont l’équation financière, l’incertitude sur le futur (quel sera le prix du gaz dans 10 ans ? faut-il parier sur les poids lourds électriques ou à hydrogène ? Etc.), la coopération entre acteurs qui n’en ont pas l’habitude (un industriel et un acteur de l’ESS par exemple), ou encore le besoin d’expertise et de main-d’œuvre qualifiée pour réaliser le projet.

Néanmoins, le principal obstacle, on ne peut pas le nier, est financier. La plupart des projets de transition écologique sont, d’un point de vue individuel, non rentables ou rentables uniquement à long terme. Or, ils sont très rentables d’un point de vue collectif si l’on intègre les coûts environnementaux que ces projets permettent d’éviter. C’est pour cela qu’un de nos rôles, à l’ADEME, est de subventionner les projets les plus vertueux pour les rendre rentables à l’échelle d’une collectivité ou d’une entreprise. Et je précise que nous faisons en sorte de les rendre tout juste rentable, c’est-à-dire que nous calculons le juste montant de la subvention pour déclencher le projet, sans créer de surrentabilité. 

Comment se traduit concrètement la collaboration entre l’ADEME et les établissements d’enseignement supérieur et de recherche comme Polytechnique ?

Une de nos missions à l’ADEME est d’accélérer la recherche et l’innovation au service de la transition. Pour ce faire, nous finançons chaque année une cinquantaine de thèses et plus de cent projets de recherche plus avancés au sein des organismes de recherche, des entreprises, des associations ou des collectivités. Historiquement, nous financions surtout l’innovation technologique, mais nous finançons désormais aussi la recherche et l’innovation des sciences humaines et sociales, qui sont essentielles pour embarquer tout le monde dans la transition écologique.

Quels résultats ou impacts concrets de vos actions récentes aimeriez-vous mettre en avant ?

L’année 2024 a été un record pour l’ADEME en Auvergne-Rhône-Alpes. Tous budgets confondus (Fonds chaleur, fonds économie circulaire, France 2030), nous avons financé plus de 1500 projets de transition écologique, à hauteur de 415 M€ d’aide. On observe sur ces projets un effet de levier de 3, ce qui veut dire qu’un euro d’aide de l’ADEME génère au total trois euros d’investissement en faveur de la transition écologique. En pratique, ces projets, ce sont la modernisation du réseau de chaleur de Pierrelatte dans la Drôme, la dépollution d’une friche industrielle à Montbeugny dans l’Allier, la récupération de chaleur fatale sur le site d’Edilians à Sainte-Foy-l’Argentière dans le Rhône ou encore le recyclage de batteries par Eurecat dans l’Ardèche. Chacun d’entre eux permet, à son échelle, de réduire collectivement nos émissions de gaz à effet de serre ou de réduire la quantité de déchets que l’on produit.


“En 2024, l’ADEME Auvergne-Rhône-Alpes a financé plus de 1 500 projets de transition écologique, générant trois euros d’investissement pour chaque euro d’aide versé.” 

Pouvez-vous nous décrire un projet phare en cours dans la région et son état d’avancement ?

Difficile d’en choisir un parmi le millier de projets financés chaque année, mais nous avons récemment inauguré la chaufferie biomasse de l’entreprise Saica Papers à Laveyron dans la Drôme. Pour faire du papier, il faut beaucoup de chaleur qui sert au processus de séchage et historiquement, les papetiers consommaient du gaz pour la produire. En 2019, Saica Paper a décidé de construire une chaufferie alimentée par du bois en fin de vie et par les déchets issus de sa fabrication du papier. C’est un investissement lourd (57 M€ pour le groupe), soutenu par l’État via l’ADEME à hauteur de 14,5 M€. Très concrètement, cette chaufferie permettra à Saica de réduire de 60 % ses émissions de gaz à effet de serre. Et plus fondamentalement, cet investissement inscrit dès aujourd’hui cet industriel dans une compétitivité durable.


“Très concrètement, la chaufferie biomasse de Saica Paper permettra de réduire de 60 % 
ses émissions de gaz à effet de serre et d’inscrire l’industriel dans une compétitivité durable.”

Comment évaluez-vous l’impact réel des projets soutenus par l’ADEME sur la réduction des émissions de CO₂ ?

La question est centrale car notre mission c’est d’accélérer la transition écologique, et donc de réduire nos émissions de CO₂.

À ce titre, et pour chaque projet financé, nous suivons de très près l’efficacité carbone de l’euro d’aide, c’est-à-dire la quantité de carbone évité pour chaque euro d’aide versé. Nous regardons ce critère au moment de financer le projet, et tout au long de la vie du projet. En l’occurrence, nos financements sont très performants puisqu’en moyenne, nous sommes à moins de 45 € / tCO2. Quand on sait que le coût social d’une tonne de carbone est plutôt de l’ordre de 200 € / tCO2, on mesure très vite l’utilité des budgets que l’on opère pour le compte de l’État…

La chaufferie de Surville. Elle alimente le réseau de chaleur de la Métropole de Lyon pour chauffer 100000 logements.

Le financement : quels mécanismes l’ADEME propose-t-elle aux entreprises ou collectivités pour franchir le pas ?

Notre offre de service peut en fait se résumer en 3 points. Le premier est que l’on développe et diffuse une expertise neutre et de qualité sur la transition écologique (cette expertise est en libre accès sur notre site librairie.ademe.fr). Le deuxième est que l’on développe des méthodologies et des outils qui permettent aux collectivités et aux entreprises de faire un état des lieux, de planifier leur stratégie et de suivre les actions mises en place. Pour les entreprises et les collectivités qui font le choix d’utiliser ces outils, nous subventionnons une partie de l’accompagnement. Le troisième est que l’on subventionne les projets de transition écologique les plus vertueux pour que les porteurs puissent réellement passer à l’action !

Quels sont les retours des industriels régionaux face aux exigences de transition énergétique ?

Les industriels de la région ont aujourd’hui bien compris à la fois la nécessité et l’intérêt de se décarboner. Ce qu’ils souhaitent, c’est premièrement une pérennité des accompagnements proposés par l’État et l’ADEME, et deuxièmement une protection économique pour les bons élèves de la transition. Autrement dit, les industriels qui s’engagent réellement dans la décarbonation souhaitent avoir la garantie qu’ils seront au moins aussi compétitifs que leurs concurrents qui n’auront pas fait ce choix-là. Le marché carbone européen y répond en partie, mais le sujet de la concurrence extra-européenne reste encore ouvert… 

Comment l’ADEME articule-t-elle ses actions avec les politiques nationales et européennes ?

Deux éléments de réponse : le premier est qu’en tant qu’opérateur de l’État, l’ADEME signe avec ses ministères de tutelle un contrat d’objectifs et de performance qui traduit concrètement à la fois les sujets sur lesquels l’État souhaite que l’ADEME agisse et les objectifs de performance qui doivent guider son action. En cohérence avec les différentes stratégies nationales (PPE et SNBC notamment), ce contrat indique par exemple qu’avec les moyens qui lui sont confiés, l’ADEME doit faire émerger 6 TWh de production d’énergie renouvelable en 2025.

Le deuxième élément de réponse est que chaque direction régionale de l’ADEME participe pleinement aux COP régionales, ces instances copilotées par les préfets de région et les présidents de Région, et qui visent à définir au sein d’une région les leviers d’actions permettant d’atteindre les objectifs nationaux de transition écologique. En Auvergne-Rhône-Alpes, nous travaillons par exemple avec la DREETS et la DREAL pour offrir un suivi personnalisé aux sites industriels les plus émetteurs et financer leurs projets.

Quelles nouvelles compétences ou formations estimez-vous essentielles pour relever les défis à venir ?

La bonne nouvelle de la transition écologique, c’est qu’elle crée des emplois. La mauvaise nouvelle, c’est qu’il faudra pourvoir ces emplois si on veut la réussir. Nos études montrent que la transition écologique devrait créer, en net, plus de 500 000 emplois d’ici 2030, et plus d’un million d’ici 2050. Ce solde net recouvre des destructions dans certains secteurs (celui des véhicules thermiques par exemple) et des fortes hausses dans le ferroviaire, le biogaz ou la rénovation énergétique des bâtiments par exemple ! 

Comment voyez-vous le rôle de la recherche et des ingénieurs dans l’accélération de la transition ?

Ma réponse sera biaisée car l’ADEME est une maison d’ingénieurs (nous sommes environ 600 ingénieurs et 150 chercheurs), mais ce rôle est essentiel ! La transition écologique est un sujet éminemment technique et complexe, et aucun neurone ne sera de trop pour imaginer les solutions de demain. 

Cela étant, nous avons besoin de toutes les compétences pour réussir cette transition, et le défi d’aujourd’hui est de faire dialoguer la technique avec les sciences humaines et sociales. Il n’a pas suffi d’imaginer la voiture électrique pour qu’elle soit adoptée par tous !

Si vous deviez identifier une priorité absolue pour les 5 prochaines années dans la région, laquelle serait-ce ?

Si l’atténuation du changement climatique reste un chantier auquel nous nous attelons, l’adaptation au changement climatique devient aujourd’hui une réelle priorité. L’inertie du climat fait que, malgré nos efforts, nous allons subir une partie du dérèglement climatique et des dégâts qui vont avec. Il est plus qu’urgent d’adapter nos modes de vie, de travail et de production à la nouvelle donne climatique qui impacte déjà nos territoires. Tous les investissements d’une collectivité doivent être désormais pensés à l’aune de ces changements, et chaque entreprise doit être consciente de la vulnérabilité de sa chaîne de valeur aux différents impacts climatiques ! Nous sommes évidemment à leurs côtés pour les accompagner.

Quel message souhaiteriez-vous adresser aux futurs ingénieurs et décideurs en formation à Polytechnique ?

Mon premier message est que la transition écologique est un sujet qui a fondamentalement besoin d’ingénieurs, et d’ingénieurs qui savent expliquer, dialoguer, décider, convaincre… Les élèves de l’École polytechnique ont pour beaucoup le profil idéal. 

Mon deuxième message est que l’ADEME recrute de nombreux ingénieurs qui sortent de nos grandes écoles et qu’en nous rejoignant, vous aurez la chance d’être au cœur de la transition écologique qui est en marche. Nous avons d’ailleurs deux polytechniciens dans nos équipes en Auvergne-Rhône-Alpes !  

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