Transition bas carbone : « Il faut du temps, de l’argent, et une vision de long terme »    

Dossier : Vie des entreprises | Magazine N°809 Novembre 2025
Par Olivier PERRIN

Face à l’ampleur des bouleversements énergétiques, le cabinet Deloitte accompagne les grandes entreprises dans la transformation de leurs modèles. Olivier Perrin, associé en charge des questions « Énergies et Ressources » au sein du cabinet, détaille les enjeux d’une mutation industrielle inévitable et souligne le rôle stratégique que peuvent jouer l’intelligence artificielle, le nucléaire et la coopération intersectorielle.

Monsieur Perrin, quel est votre rôle au sein de Deloitte et comment ce positionnement vous confronte-t-il aux enjeux de transition ?

Olivier Perrin : Je suis associé au sein de Deloitte France, en charge du développement notamment des activités liées à la transition énergétique et à la transformation des grands groupes industriels. Notre mission est claire : accompagner ces acteurs dans des trajectoires complexes, à la croisée des enjeux économiques, technologiques, géopolitiques et climatiques. Mon parcours, à la fois ancré dans le conseil stratégique et dans le secteur de l’énergie, m’a convaincu d’une chose : cette transition ne se décrète pas, elle se construit dans la durée, avec méthode, pragmatisme et ambition.


“ On ne décrète pas une transition énergétique. On la bâtit avec méthode, dans la durée.”

Ce positionnement me place au contact direct de dirigeants qui, tout en étant lucides sur la nécessité d’un virage, doivent composer avec des chaînes d’approvisionnement fragilisées, des modèles économiques à inventer, et des attentes sociétales grandissantes. Mon rôle est de leur apporter des grilles de lecture, des scénarios, des outils d’analyse, mais aussi un regard extérieur, parfois disruptif, toujours fondé sur les réalités du terrain.

Et Deloitte, comment s’est-il imposé comme un acteur de référence sur ces thématiques ?

Deloitte est la première firme mondiale de services professionnels, avec 450 000 collaborateurs dans plus de 150 pays et un chiffre d’affaires de 70 milliards de dollars. Cette puissance nous permet de déployer des expertises sectorielles pointues et des compétences fonctionnelles historiques, de la stratégie à la technologie en passant par le juridique, la fiscalité, le M&A ou encore le développement durable.

En France, notre force tient aussi à notre ancrage multisectoriel : énergie, transport, industrie lourde, infrastructures, mais aussi banque, assurance ou télécoms. Nous ne sommes pas de simples exécutants de normes réglementaires : nous co-construisons avec nos clients les réponses aux grands défis contemporains. C’est ce qui fait notre différence, et ce qui nous permet de faire émerger des solutions concrètes, à la bonne échelle, au bon moment.

Comment accompagnez-vous concrètement les entreprises dans leur mutation ?

Nous intervenons bien évidemment sur tous les sujets de conformité, compliance et de reporting (CSRD, …) qui exigent rigueur et vitesse d’exécution. Mais nous allons bien au-delà. Nous aidons nos clients à repenser leurs modèles économiques, à identifier les leviers d’action pour réduire leur empreinte carbone, à anticiper les effets de long terme. Cela suppose parfois des restructurations profondes, des arbitrages lourds, et toujours une vision systémique. La transition ne se fera pas secteur par secteur : elle impose de recomposer des chaînes de valeur entières, et souvent de bâtir de nouvelles alliances pour créer de nouveaux écosystèmes.

Avez-vous des exemples récents de cette logique d’écosystèmes ?

Oui, et ils se multiplient. TotalEnergies s’associe au groupe Avril pour développer une filière biocarburants. CMA CGM collabore avec de grands énergéticiens pour décarboner le transport maritime et les activités portuaires. Ces coopérations ne relèvent plus du simple partenariat de circonstance, elles sont structurantes. Elles permettent de mutualiser les investissements, de partager les risques, et d’aligner l’offre et la demande dans une économie en mutation.

Quel rôle peut jouer l’intelligence artificielle dans cette transformation ?

Un rôle décisif pour atteindre nos très ambitieux objectifs de la COP21 et des suivantes. L’IA est un levier opérationnel pour optimiser par exemple la gestion des réseaux électriques, prédire les pics de consommation, gérer les flux d’énergie renouvelable. Elle permet aussi de rendre les systèmes de stockage plus intelligents, d’améliorer la performance des batteries, de modéliser des scénarios complexes. Dans un monde électrique plus décentralisé, plus intermittent, plus tendu, l’IA devient un outil de stabilité.

Vous évoquez souvent le nucléaire comme pilier du mix énergétique. Pourquoi ce choix ?

Parce que la France dispose d’un atout stratégique avec cette filière. Le nucléaire de grande puissance offre une électricité décarbonée, stable, pilotable et compétitive. Les Small Modular Reactors (SMR) ouvrent la voie à une production localisée, adaptée à des zones industrielles ou portuaires. Et les réacteurs à neutrons rapides, s’ils sont enfin relancés, permettraient de boucler le cycle du combustible en valorisant les déchets existants. Cela représente, potentiellement, environ 3 000 ans de production d’énergie bas carbone. C’est une rupture technologique majeure pour notre souveraineté.


“ La France a une carte unique à jouer avec le nucléaire. Encore faut-il le vouloir.”

Quel est le rôle d’un cabinet comme Deloitte dans ce contexte ? Agitateur d’idées ou accompagnateur de projets ?

Les deux. Nous sommes là pour poser les bonnes questions, secouer les certitudes, mais aussi pour accompagner les transformations concrètes. Par exemple, nous avons challengé certains modèles sur l’hydrogène vert, en soulignant les limites économiques de la grande majorité des projets. Une fois les décisions prises, nous déployons des équipes pour structurer les projets, mesurer les impacts, assurer l’acceptabilité sociale et environnementale. La transition n’est pas une suite de déclarations d’intention, c’est une ingénierie complète.

Votre présence internationale vous permet-elle d’identifier des tendances ou des enseignements ?

Absolument. Notre réseau mondial nous offre une vision comparative précieuse. Certains pays expérimentent, d’autres reculent. Nous avons observé les choix désastreux de nos voisins allemands, les volte-face américaines au gré des alternances politiques, les politiques ultra volontaristes des Chinois… Cette expérience partagée entre associés, cette capacité à tirer les leçons d’échecs ou de réussites, constitue une richesse unique. Elle permet à nos clients d’éviter certains pièges et de gagner du temps.

Quels profils recherchez-vous pour relever ces défis ?

Des esprits curieux, rigoureux, capables de penser large et vite. Nous accueillons avec enthousiasme des diplômés de l’X, dont la formation scientifique et la capacité d’analyse sont précieuses. Nos clients attendent de nous un regard neuf, une capacité à les challenger. Pour cela, il faut des personnalités solides, engagées, prêtes à sortir des sentiers battus. Et surtout désireuses d’avoir de l’impact. Chez Deloitte, nous offrons ce terrain d’expression.


“ Nos clients attendent qu’on les challenge. Pour cela, il faut des esprits libres et exigeants.”

Et vos ambitions à moyen terme ?

Être un acteur structurant de la transition. Nous voulons continuer à accompagner les grandes entreprises dans leurs mutations profondes. Pas uniquement en cochant des cases réglementaires, mais en leur permettant de bâtir des modèles résilients, viables, compétitifs et durables. Cela demande de la méthode, du temps, de l’argent, mais surtout une vision. Une vision qui dépasse les cycles politiques et les idéologies pour engager pleinement les industriels dans de nouveaux écosystèmes bas carbone.  

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