Thomas Mulliez (X97) : l’X qui fait des bulles

À dix-sept ans, par passion pour les voitures, Thomas Mulliez écrivait au PDG de Peugeot afin de savoir quelle voie royale menait à Sochaux. Frédéric Saint-Geours lui répondit poliment qu’il n’y en avait pas. Fraîchement diplômé quelques années plus tard, Mulliez frappa à la porte de son constructeur fétiche – et ne fut pas pris. Il aura donc construit autre chose : un parcours où la passion de la mécanique s’est muée en art de faire pétiller les marques.
Originaire du Nord, Thomas Mulliez est un élève doué mais peu attiré par les sciences. Il choisit cependant la prépa, à Ginette, « pour garder le plus d’options ouvertes » et intègre l’X en 5/2. « Si tu entres à Polytechnique, je t’invite à dîner à la Tour d’Argent », lui avait dit son père, qui n’y croyait guère – mais il tint parole.
L’humain plutôt que les sciences
Le service militaire à Coëtquidan, puis à Montélimar, révéla en lui un goût inattendu pour le commandement : encadrer des appelés venus d’horizons divers, comprendre leurs logiques, les motiver. « On marchait de nuit dans la neige, on avait si froid aux pieds qu’on préférait continuer à avancer plutôt que de monter dans les camions. » Autre souvenir, plus doux : un soir de juillet 1998, alors qu’il est de permanence, la France remporte la Coupe du monde et les supporters enthousiastes viennent lui demander si le régiment vend des drapeaux français… Revenu à Palaiseau, il s’arrange pour faire le moins de sciences possible, se passionne pour l’économie, le management et les « grands témoins » venus parler de l’entreprise. Finkielkraut l’initie à l’histoire du xxe siècle, Henri de Castries à celle du rachat de l’UAP, tandis qu’au sein du Binet théâtre les répétitions du Malade imaginaire l’enthousiasment.
Boucler une boucle
Comme école d’application, il choisit les Ponts – la seule à proposer une option économie-gestion-finances. Un stage en banque d’affaires à Londres lui ouvre un instant les portes du monde feutré des fusions-acquisitions, mais c’est chez L’Oréal qu’il entame réellement sa carrière, au sein de l’audit interne. L’expérience est formatrice : il apprend à lire une entreprise de l’intérieur, à en comprendre les flux, les rouages. Très vite pourtant, la curiosité du terrain le rattrape et il demande à rejoindre une usine de production de shampooing, à Rambouillet. Là il découvre les logiciels de planification, les discussions avec les équipes de nuit – et surtout le plaisir d’être utile.
L’ingénieur qui ne voulait pas en être un se découvre finalement un goût prononcé pour la mécanique humaine. Ce goût du concret ne l’empêche pas de garder le sens de la stratégie : lorsqu’il quitte L’Oréal, c’est pour plonger dans la finance, au sein d’un fonds de LBO, Alpha Private Equity. Il y apprend à racheter des entreprises, à les redresser, à les faire grandir. Deux années passées à Milan achèvent de lui donner le goût de l’entreprenariat quand, en 2010, le hasard du calendrier place sur sa route Linvosges, une maison que son père avait dirigée vingt ans plus tôt. Thomas s’y installe à son tour, bouclant sans l’avoir voulu un cercle familial. Il savoure notamment le plaisir de choisir, sur échantillon, les futurs habillages de lit.
Des couverts au champagne
Quelques années plus tard, il reprend Guy Degrenne, marque mythique mais à bout de souffle. L’expérience sera rude : usines à fermer, équipes à réorganiser, solitude du dirigeant. Elle lui apprend aussi la résilience, notamment quand il est limogé du jour au lendemain, après un désaccord avec son actionnaire principal. Après cet épisode industriel, il prend le temps de réfléchir à la suite. Il sait ce qu’il aime : les marques porteuses d’histoire, les entreprises ancrées dans l’international, les enjeux de distribution. Le secteur des vins et spiritueux s’impose peu à peu.
“Par habitant, on boit davantage de champagne aux Antilles qu’en France métropolitaine.”
Par le jeu du réseau, il rencontre Philippe Schaus, alors président de Moët Hennessy, qui avait lui aussi dirigé Guy Degrenne. L’échange est concluant : Schaus lui propose de prendre la direction de la région Amérique latine et Caraïbes. Les débuts s’annoncent cocasses : « Il connaît le secteur ? – Non. L’Amérique du Sud ? – Non plus. Il parle espagnol, au moins ? – Pas davantage. » La plaisanterie circule en interne, mais le pari se révèle gagnant. Mulliez apprend vite, sillonne le continent, découvre la diversité des marchés et la vitalité des équipes locales. Malgré la Covid qui retarde son installation à Mexico, il prend goût à ce poste exigeant et chaleureux. On apprend au passage que, par habitant, on boit davantage de champagne aux Antilles qu’en France métropolitaine.
L’héritage de la Veuve
Après trois ans et demi à parcourir le continent américain, il prend la direction de la région Europe, Afrique et Moyen-Orient. De Lagos à Dubaï, il découvre d’autres manières de célébrer le champagne et le cognac, affinant sa vision d’un luxe à la fois mondial et local. On lui propose alors de prendre la tête de la maison Veuve Clicquot. Il accepte avec enthousiasme, séduit par la figure de celle qui, au XIXe siècle, inventa le premier champagne rosé d’assemblage et fit traverser ses bouteilles jusqu’en Russie malgré le blocus napoléonien. Mulliez voit dans cette histoire une source d’inspiration : préserver un héritage tout en adaptant la maison à un monde où le climat et les droits de douane sont autant de défis.
L’aîné de ses quatre enfants vient d’intégrer l’X. L’histoire ne dit pas s’ils sont allés fêter cela à la Tour d’Argent – gageons au moins qu’ils auront ouvert une bonne bouteille !




