Thibault Julliard (X17), le goût de la liberté

La première surprise que réserve une discussion avec Thibault Juillard tient au vocabulaire même des mathématiques qu’il pratique. On y croise un Groupe Monstre, qui rappelle que l’abstraction peut avoir le goût du romanesque, et une conjecture au nom délicieusement poétique, Moonshine, désignant une mystérieuse correspondance entre ce Monstre et des fonctions modulaires. Car les mathématiques, loin d’être seulement une affaire de calcul, savent aussi cultiver un goût pour les liens cachés entre des mondes que tout semble opposer !
Thibault Juillard naît en 1996 à Dijon, dans une famille a priori éloignée des grandes filières universitaires. Sa mère, d’ascendance espagnole, a longtemps travaillé dans l’entretien – hôpitaux, écoles – avant d’être engagée dans un magasin de chaussures ; son père est électricien à la SNCF, d’abord sur les chantiers, aujourd’hui dans des fonctions d’organisation et de supervision. Il est l’aîné de trois frères.
Un choix très personnel
Enfant, on lui offre une « ardoise magique ». Sous la dictée de ses parents, il y trace des additions, des soustractions, des formules qu’il ne comprend pas encore, mais qu’il trouve belles. Adolescent, ses passions sont celles d’un nerd assumé (ndlr : personne qui est passionnée de sciences et techniques, notamment d’informatique, et qui y consacre la plus grande partie de son temps) : l’astronomie, la mythologie grecque. Il pense un temps faire médecine. Le monde des classes préparatoires est assez éloigné de son univers familial : des camarades de terminale le convainquent pourtant ; le mari de sa marraine, un ingénieur, se charge de lever les interrogations parentales.
La prépa, toujours à Dijon, lui laisse de bons souvenirs. Il vise haut : l’X ou les ENS. Pas pour devenir ingénieur, mais parce qu’il se rêve enseignant, ou mathématicien. En 3/2, admis à CentraleSupélec, il y passe un mois à peine. L’intuition est claire : ce n’est pas là qu’il doit être. Il demande donc à revenir en prépa. « J’ai un peu pleuré, et on m’a repris », dit-il dans un sourire. En 5/2, l’X tombe presque par surprise. Il hésite avec l’ENS Cachan, mais là-bas l’accueil lui paraît froid. Un homme joue alors un rôle décisif : Michel Gonin, directeur du concours, qui l’incite à choisir Polytechnique.
Un chemin à tracer
Le service civique l’emmène au Maroc, à Rabat, où il aide des élèves à préparer les concours. Première vraie expérience loin de ses parents. Il découvre le tourisme, la programmation web, une forme d’autonomie tranquille.
De retour à Palaiseau, il s’inscrit à la section escalade, mais se sent vite débordé par tout ce qu’il faudrait faire, voir, comprendre. Certaines évidences lui échappent, certains codes aussi. Le rythme est difficile à tenir, les résultats moyens. Il trouve ailleurs des respirations : concerts, bal de l’X, visites passionnées – chez Ubisoft, ou dans les sous-sols du Louvre, au laboratoire des musées de France. Il écrit aussi. Dans l’InfoKès, des articles politiques, parfois mordants. Il s’indigne par exemple qu’on propose aux élèves de jouer les figurants en Grand Uniforme lors d’un mariage princier, quand on reproche à d’autres d’avoir manifesté en GU avec les Gilets jaunes. Il y voit une incohérence, presque une faute morale. Peu après, une affiche du Binet XY, détournant un graff de Banksy montrant deux policemen s’embrassant, lui vaut une convocation par la direction générale, mais il est alors soutenu par le commandant de promotion.
La voie du chercheur
La quatrième année le mène à l’EPFL, à Lausanne. Parcours très diversifié, dit-il : une façon de repousser encore le moment du choix. Il y goûte une liberté nouvelle, accentuée par le confinement : apprendre à son rythme, habiter une belle colocation, approfondir enfin ce qui l’attire vraiment. Au second semestre, il se spécialise en théorie de Lie et géométrie algébrique. La suite est logique : une thèse de mathématiques à Orsay, financée par l’École, sous la direction d’Anne Moreau. Elle porte sur les W-algèbres, des structures exotiques conçues pour décrire des symétries complexes. Thibault montre qu’on peut passer de l’une à l’autre par étapes, révélant que des objets très différents sont en réalité profondément liés.
“Le métier de chercheur est un métier très social.”
Il aime la vie de chercheur : les colloques au Brésil, au Canada, en Croatie ; les discussions sans fin. « Le métier de chercheur est un métier très social », dit-il. « Les conférences sont comme des colonies de vacances : on vit en promiscuité avec des gens qu’on ne reverra pas souvent, mais qui partagent exactement les mêmes centres d’intérêt. » Il soutient sa thèse en 2025. Peu après, Sven Möller, mathématicien à peine plus âgé que lui, lui propose un postdoc à Hambourg. Il accepte, même s’il ne parle pas allemand.
Une vie pas si facile…
Il espère désormais devenir maître de conférences le plus vite possible. Les places sont rares, la pression forte. « Les mathématiciens ne veulent pas être mis en concurrence, mais le système les y met. » À l’X, on lui avait laissé entendre qu’il se trouvait « au dernier sommet avant une vie facile ». Il sourit : « peut-être pour d’autres ». Il ajoute pourtant : « Même si je n’ai pas choisi la voie de la facilité, je ne me vois pas faire autre chose. J’aime la liberté des emplois du temps, la stimulation intellectuelle entre collègues. Mais je sais le prix que je paye pour en profiter. »
Dans ce contexte tendu, Thibault décrit la communauté des mathématiciens comme globalement ouverte sur les questions d’inclusivité liées au genre et à l’orientation sexuelle. En couple avec un autre mathématicien de sa promotion, il n’a pas rencontré de difficultés personnelles majeures, mais il s’engage néanmoins dans des actions de sensibilisation : place des femmes dans les sciences, accueil des personnes trans, lutte contre les violences sexistes et sexuelles. « Avoir fait ma thèse sous la direction d’une femme, savoir que d’autres mathématiciens homosexuels sont visibles et reconnus, tout cela ne change pas fondamentalement ma vie », dit-il. « Mais cela m’aide à me sentir à ma place. »





