Teréga trace sa voie vers un réseau 100 % décarboné

Teréga trace sa voie vers un réseau 100 % décarboné

Dossier : Vie des entreprises | Magazine N°809 Novembre 2025
Par Carolle FOISSAUD (X86)

À l’heure où la souveraineté énergétique et la transition bas-carbone s’imposent comme priorités nationales et européennes, Teréga déploie sa feuille de route. L’ETI du Sud-Ouest entend jouer un rôle clé dans l’intégration des gaz verts, l’essor de l’hydrogène et la gestion du CO₂.

Comment décririez-vous la mission fondamentale de Teréga et ce qui définit son identité en tant qu’acteur stratégique du transport et du stockage de gaz, au service de la transition énergétique et de la souveraineté énergétique des territoires ?

Teréga est avant tout un acteur de service public, garant de la sécurité d’approvisionnement énergétique. Depuis 80 ans, l’entreprise développe et exploite des infrastructures de transport et de stockage de gaz dans le quart Sud-Ouest de la France, en Nouvelle-Aquitaine et en Occitanie. Ce rôle implique une forte responsabilité : être disponible à tout moment, assurer la continuité de service et garantir la sécurité des réseaux.

Mais l’identité de Teréga ne se limite pas à son rôle d’opérateur. Elle repose sur ce que nous appelons « l’esprit gazier » : une culture de l’engagement, de la réactivité et du professionnalisme. Cet état d’esprit anime les équipes au quotidien, qu’il s’agisse de gérer une crise, de développer de nouvelles solutions ou de travailler en proximité avec les territoires et les clients.

“Notre ambition est claire : devenir un hub énergétique 100 % décarboné à l’horizon 2050.”

Teréga se distingue aussi par sa taille intermédiaire : c’est une ETI d’environ 500 M€ de chiffre d’affaires, avec 150 M€ investis chaque année, ce qui en fait un acteur majeur pour le développement local. Tout en restant profondément ancrée sur son territoire, l’entreprise s’inscrit dans une vision nationale et européenne, avec une participation à des projets structurants comme H2Med, le corridor hydrogène de la péninsule ibérique à l’Allemagne en passant par la France. À terme, notre ambition est claire : devenir un hub énergétique 100 % décarboné à l’horizon 2050.

Votre plan Gaïa 2035 vise à faire de Teréga un hub énergétique 100 % décarboné d’ici 2050. Pouvez-vous nous expliquer comment cette feuille de route structure vos actions pour intégrer les gaz verts et adapter vos réseaux aux nouvelles énergies ?

Gaïa 2035 est notre feuille de route stratégique. Elle repose sur trois composantes complémentaires : le biométhane, l’hydrogène et le CO₂.

Le biométhane connaît une montée en puissance rapide. Dans le cadre régulé, Teréga déploie des rebours, ce sont des installations permettant de récupérer le gaz produit par les méthaniseurs quand il n’est pas consommé en local et de le réinjecter dans les réseaux de transport. Trois sont déjà en service, deux sont en construction, et nous en prévoyons une quinzaine d’ici 2035. En parallèle, via Teréga Solutions, nous accompagnons directement les agriculteurs dans la construction de méthaniseurs de petite ou moyenne taille. Nous prenons en charge les études, le financement et la construction, qu’ils remboursent ensuite sous forme de loyer sur 15 ans, garantissant ainsi un modèle durable et accessible.

Mais l’avenir énergétique ne se jouera pas uniquement sur le biométhane. L’hydrogène constitue un autre levier de décarbonation. Nous participons au projet européen BarMar, qui reliera Barcelone à Marseille par la mer, et développons en parallèle un réseau régional d’hydrogène ainsi que des capacités de stockage hydrogène en cavités salines. Ces projets sont essentiels pour irriguer un tissu industriel local qui vont consommer de l’hydrogène et du CO₂ biogénique pour produire des e-fuels destinés au maritime ou à l’aérien.

Le CO₂, justement, est le troisième pilier : nous travaillons à des solutions de captage avec les industriels, et développons un réseau de transport et de stockage. L’enjeu est double : gérer le CO₂ fatal, destiné à l’enfouissement, et valoriser le CO₂ biogénique pour la production de carburants synthétiques.

Tous ces projets bénéficient d’une reconnaissance européenne comme « projets d’intérêt commun », ce qui permet d’obtenir jusqu’à 50 % de cofinancement via le mécanisme CEF « Connecting Europe Facility ». Concrètement, nous visons 5 % de gaz renouvelable dès 2025, 20 % en 2035, et 100 % de gaz vert en 2050.

Votre programme Recherche et Innovation : un autre volet de la contribution à la décarbonation ?

La R&I est un axe central de notre stratégie, adossé à un programme validé par la CRE et intégré dans notre tarif régulé. Elle ne se limite pas aux grands projets emblématiques : elle inclut aussi des innovations incrémentales qui améliorent en continu la performance de nos infrastructures.

Le projet le plus marquant est celui du retrofit de canalisations pour transporter de l’hydrogène. Dans certaines zones où le gaz naturel sera en déclin, nous pourrons reconvertir des conduites existantes. Une expérimentation est en cours près de Bordeaux, avec un écosystème complet : production d’hydrogène, canalisation dédiée et valorisation en e-fuels. C’est une étape cruciale vers la massification de l’hydrogène.

D’autres volets concernent la réduction des émissions fugitives, notamment de méthane. Nous explorons aussi des solutions numériques pour renforcer la sécurité industrielle, optimiser la maintenance prédictive et allonger la durée de vie des actifs. L’innovation, chez Teréga, se conçoit comme un levier d’efficacité, de durabilité et de compétitivité.

En quoi vos solutions numériques et techniques permettent-elles de conjuguer efficacité opérationnelle et sobriété carbone ?

Nous combinons deux approches : le numérique et les technologies de terrain.

Sur le plan numérique, nous avons déployé des outils de pilotage en temps réel permettant d’optimiser la consommation énergétique de nos compresseurs et de réduire au minimum les émissions associées. Ces systèmes s’appuient sur l’analyse de données et l’automatisation pour ajuster en permanence nos opérations.

Sur le plan technique, nous avons développé des dispositifs innovants comme Mobile COMP et Mini Mobile COMP : ce sont des unités mobiles capables de récupérer le méthane lors des opérations de maintenance et de le réinjecter dans le réseau, plutôt que de l’émettre dans l’atmosphère. Nous avons déjà deux camions en service, ce qui représente une réduction significative de nos émissions.

Ces solutions sont emblématiques de notre démarche : concilier exigence opérationnelle, réduction des émissions et innovation pragmatique, au service de la performance industrielle et de la transition énergétique.

Face aux enjeux à venir, quels sont les principaux défis pour Teréga, et comment vous y préparez-vous concrètement ?

Nos défis sont multiples et s’inscrivent dans le temps long.

Le premier est de maintenir notre excellence opérationnelle. La sécurité industrielle, la fiabilité des infrastructures et la cybersécurité sont non négociables. Comme dans le nucléaire, un seul incident pourrait mettre en péril toute la filière. Notre crédibilité auprès des élus, des partenaires et du grand public repose sur ce professionnalisme irréprochable.

Le deuxième défi est l’acceptabilité. Les projets hydrogène et CO₂ ne pourront voir le jour sans un dialogue constant avec les territoires. Nous rencontrons élus, préfets, collectivités et riverains pour expliquer nos démarches, répondre aux questions et démontrer la rigueur de nos études de sécurité. L’acceptabilité se construit dans la transparence et la proximité.

Le troisième défi est climatique : réduire de 34 % nos émissions entre 2021 et 2030, soit plus de 50 % si l’on prend 2017 comme référence. Cela suppose une amélioration continue, avec des projets comme le Mini Mobile COMP et des innovations en R&I.

Enfin, il y a le défi économique et réglementaire. Il faudra mettre en place un cadre de régulation adapté pour l’hydrogène et le CO₂, définir un partage des risques entre opérateurs et pouvoirs publics, et instaurer une fiscalité locale comparable à celle qui existe pour le gaz naturel. L’État doit avancer sur la transposition du « paquet gaz » européen et sur la loi Gremillet, notamment qui donne à la CRE les compétences H2 nécessaires. Sans ce socle, nous ne pourrons sécuriser les financements et contractualiser avec nos clients sur le long terme.

En somme, le plan est tracé. L’enjeu désormais est la mise en œuvre, avec une mobilisation de toute la « maison Teréga » : opérationnels, financiers, commerciaux et développeurs. Chacun apporte sa pierre à l’édifice pour que la transition énergétique prenne corps sur le terrain.  

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