Nidec ASI, stockage d'énergie

« Stocker l’énergie pour libérer les réseaux »     

Dossier : Vie des entreprises | Magazine N°813 Mars 2026
Par Franck GIRARD

De la sidérurgie aux systèmes de stockage d’énergie géants, Nidec ASI s’est hissé en une décennie parmi les leaders européens d’une industrie devenue stratégique. Franck Girard raconte cette mutation fulgurante et les défis technologiques, humains et géopolitiques qui redessinent les réseaux électriques mondiaux. Entretien avec Franck Girard (Nidec ASI sas), pionnier européen du stockage d’énergie.

Au départ, Nidec ASI France n’était pas du tout positionné sur le stockage d’énergie. Comment avez-vous opéré ce virage ?

Notre ADN vient de l’industrie lourde. Nous fournissions moteurs électriques, électronique de puissance, automatismes, supervision… pour des process exigeants, notamment en sidérurgie. C’est un univers où les installations doivent fonctionner 24h/24, sans marge d’erreur, dans des environnements extrêmes. Cette culture technique et opérationnelle nous a énormément servi pour la suite.

Le choc Lehman Brothers, puis la crise économique du début des années 2010, ont mis un coup d’arrêt à de nombreux investissements industriels. En parallèle, un phénomène nouveau prenait de l’ampleur : l’essor rapide du solaire, surtout en Italie, où nous étions très présents. Nous avions les compétences clés (l’électronique de puissance) et nous avons vu arriver la vague. Nous avons donc réorienté une partie de nos équipes et de nos capacités d’ingénierie vers les convertisseurs solaires.

Puis il y a un deuxième tournant qui a enfoncé le clou de cette transition que vous aviez déjà commencé à opérer…

Oui, ensuite est arrivée une opportunité majeure en 2012 : le premier appel d’offres de la CRE (Commission de Régulation de l’Énergie) sur les zones non interconnectées. C’était une idée simple et révolutionnaire : combiner centrales photovoltaïques et batteries lithium-ion pour contrecarrer l’instabilité de la production solaire. Nous avons gagné une grande partie de cet appel d’offres avec Akuo Energy. Nous sommes alors devenus les premiers au monde à déployer des systèmes de stockage à l’échelle du mégawatt pour lisser l’intermittence solaire. C’est vraiment le point de bascule. À partir de là, tout s’est accéléré.

Concrètement, comment un système de stockage stabilise-t-il un réseau électrique ?

Imaginez un champ photovoltaïque dans une zone insulaire comme la Réunion ou la Corse. Un nuage passe : vous perdez plusieurs mégawatts en quelques secondes. Sans amortisseur, le réseau subit un choc, et comme il est isolé, il n’a aucune « inertie » pour encaisser la variation.

La batterie joue alors trois rôles. Le lissage instantané : quand la production chute, elle compense ; quand elle augmente trop vite, elle absorbe. Le report d’énergie : elle stocke le surplus de midi pour la pointe du soir, quand il fait nuit mais que la demande explose. Et la protection du réseau : elle évite les variations brutales qui fatiguent l’infrastructure et peuvent provoquer des microcoupures.

“ La batterie n’est pas un gadget : c’est un acteur du réseau.” 

Pendant les premières années, la majorité des projets étaient colocalisés avec des centrales solaires ou éoliennes. Puis est arrivée la nouvelle génération : les projets stand-alone, connectés directement au réseau haute tension.

À ce stade, la batterie devient un outil système : elle peut fournir de la réserve primaire, via le contrôle de la fréquence, une réserve capacitaire, et même faire du trading d’électricité intra-journalier. C’est un changement complet de paradigme. Nous ne sommes plus dans le stockage de confort, mais dans le pilotage dynamique du réseau électrique.

Quels ont été les projets les plus structurants de votre développement ?

Il y en a plusieurs. Après les ZNI françaises, l’un des jalons majeurs a été l’Allemagne, vers 2016. Nous avons équipé six sites pour STEAG, avec des systèmes de 15 MW / 23 MWh installés dans des centrales à charbon et à gaz. L’objectif était clair : fournir une réserve primaire ultra-réactive.

Puis nous avons remporté une partie significative de l’EFR britannique, un appel d’offres lancé par National Grid. Avec EDF Energy UK, nous avons installé un système de 49 MW / 37 MWh (le plus gros projet de ce type à l’époque en Angleterre) dans la plus grande centrale à gaz anglaise. Le Royaume-Uni reste d’ailleurs aujourd’hui le marché européen le plus dynamique, à cause de sa forte pénétration en éolien offshore.

Cette dynamique internationale nous a permis d’atteindre des chiffres qui parlent d’eux-mêmes : plus de 160 projets livrés, dans 27 pays, représentant plus de 3,5 GW de puissance et 8 GWh d’énergie cumulée. 3,5 GW, c’est l’équivalent de trois réacteurs nucléaires (hors EPR). Cela donne une idée du rôle que peuvent jouer ces installations dans l’équilibre d’un réseau national.

Comment cette mutation du système énergétique transforme-t-elle les métiers de l’ingénieur ?

C’est simple : on passe d’un système centralisé, prévisible, piloté par quelques grandes centrales, à un système décentralisé, composé de milliers de sources intermittentes. Hier, les opérateurs réseaux devaient prévoir la demande. Aujourd’hui, ils doivent prévoir la demande ET la production, qui dépend de la météo… et parfois de milliers d’unités individuelles, jusqu’à une installation solaire en toiture. Les réseaux doivent donc devenir : plus intelligents, plus automatisés, plus flexibles, plus numériques, et beaucoup plus surveillés. Le stockage est la pièce manquante pour faire fonctionner ce puzzle en temps réel.

Nidec recrute beaucoup. Quels talents recherchez-vous ?

Nous sommes en croissance très forte : plus de 50 recrutements par an. Nous cherchons des profils variés : automaticiens, électrotechniciens, ingénieurs en électronique de puissance, data & contrôle-commande, ingénieurs système, cybersécurité industrielle. Pourquoi autant ? Parce que le stockage devient un secteur structurant, au croisement entre énergie, industrie et numérique. Pour un ingénieur, c’est un terrain où l’on peut avoir un impact direct sur la transition énergétique, tout en travaillant sur des technologies de pointe.

Vous insistez également sur les enjeux de souveraineté technologique. Que voulez-vous dire ?

Un réseau électrique est une infrastructure critique. Lorsqu’un onduleur peut injecter ou absorber de l’énergie, il influence directement la stabilité du système. Tant qu’il s’agissait d’importer seulement des cellules batterie, ce n’était pas un problème : une cellule est un objet passif.

Mais aujourd’hui, plusieurs acteurs chinois proposent des systèmes complets : batteries + onduleurs + supervision + contrôle à distance. Cela veut dire que des équipements de contrôle d’énergie étrangers peuvent être connectés à des nœuds à 220 kV voire 400 kV du réseau européen tout en étant contrôlables à distance ! C’est un enjeu stratégique majeur. Il en va quelque part de notre indépendance énergétique. Une étude de la Commission européenne l’a révélé : 78 % de l’énergie photovoltaïque en Europe transite aujourd’hui par des onduleurs chinois. Ce n’est plus une question commerciale. C’est une question de résilience nationale.

Que souhaitez-vous que les lecteurs retiennent de cet entretien ?

Que le stockage d’énergie est une technologie clé pour réussir la transition énergétique. On ne peut pas massivement électrifier les usages sans stabiliser les réseaux. On ne peut pas massivement développer les renouvelables sans intégrer la flexibilité. Et surtout : c’est une aventure industrielle, technologique, mais aussi humaine. Chez Nidec, nous sommes fiers de contribuer à cette transformation, et nous avons besoin des ingénieurs qui veulent la construire. Le futur des réseaux électriques est en train de s’écrire maintenant. Et il se jouera beaucoup grâce au stockage.  


Nidec ASI en bref

Nidec ASI est un spécialiste mondial de l’électronique de puissance et des systèmes de conversion d’énergie. L’entreprise conçoit et déploie des solutions critiques pour l’industrie, les réseaux électriques et les énergies renouvelables, avec plus de 160 projets de stockage livrés dans 27 pays.

https://www.nidec.com

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