Souveraineté et innovation : la voie française de l’identité numérique

Souveraineté et innovation : la voie française de l’identité numérique

Dossier : Vie des entreprises | Magazine N°810 Décembre 2025
Par Anne-Gaëlle BAUDOUIN

Face aux géants du numérique, la France trace sa propre voie. Avec l’application France Identité, France Titres, l’Agence nationale des titres sécurisés, mise sur une souveraineté totale des données et une innovation maîtrisée. Anne-Gaëlle Baudouin, préfète, directrice générale de France Titres, en dévoile les ambitions et les choix technologiques.

Comment France Titres définit-elle aujourd’hui la notion de souveraineté numérique dans ses missions, et en quoi cela oriente-t-il vos choix technologiques et organisationnels ?

Pour France Titres, la souveraineté numérique repose avant tout sur la maîtrise totale de la diffusion et de la protection des données d’identité des Françaises et des Français. C’est le principe fondateur qui guide l’ensemble de nos décisions technologiques et organisationnelles.


“ La souveraineté numérique, c’est la maîtrise totale de la protection des données d’identité des citoyens.”

Concrètement, avec l’application France Identité, cette approche se traduit par un modèle unique : les données d’identité des usagers ne sont jamais stockées sur les serveurs du ministère de l’Intérieur mais uniquement dans l’application, sur le téléphone de l’usager. Ce choix donne à chacun un contrôle direct sur ses données, avec la possibilité de les supprimer à tout moment, y compris à distance en cas de perte ou de vol du téléphone.

L’hébergement technique de l’application repose exclusivement sur le cloud PI du ministère de l’Intérieur, dans ses propres data centers, avec un cloisonnement strict qui garantit une étanchéité totale vis-à-vis des autres applications.

Quels leviers mettez-vous en place pour réduire la dépendance aux fournisseurs étrangers (cloud, logiciels, cybersécurité) et favoriser l’usage de solutions européennes ou françaises ?

France Titres limite sa dépendance aux fournisseurs étrangers en s’appuyant exclusivement sur des solutions souveraines, en commençant par son infrastructure. Historiquement, les applications de l’Agence sont pour beaucoup hébergées dans des data centers qui lui appartiennent. 

S’agissant de l’application France Identité, les serveurs sont hébergés dans les data centers du ministère de l’Intérieur via le cloud PI, sans recours à des prestataires extra-européens.

La cybersécurité est assurée par une équipe interne, en lien étroit avec l’ANSSI qui procède à des audits réguliers. France Identité a obtenu la certification de sécurité de premier niveau et satisfait au règlement eIDAS pour le niveau de garantie élevé, faisant d’elle la première identité numérique française à atteindre ce standard.

Au niveau européen, elle a également été notifiée par la Commission comme identité numérique de niveau élevé, avec une reconnaissance unanime des États membres, ce qui valide la qualité de nos choix technologiques.

Enfin, pour renforcer la transparence et limiter tout risque lié à des solutions opaques, France Titres a ouvert un bug bounty public et prévoit la publication du code source de l’application.

Comment concilier l’exigence de souveraineté numérique avec l’innovation rapide du secteur, notamment face à la domination des grands acteurs internationaux ?

Nous ne considérons pas souveraineté et innovation comme deux notions opposées : au contraire, elles se renforcent mutuellement. La souveraineté numérique crée les conditions de confiance et de maîtrise indispensables pour innover durablement, tandis que l’innovation permet d’enrichir les usages et d’accroître l’attractivité de solutions souveraines face aux grandes plateformes internationales.

Concrètement, cette articulation repose sur deux axes.

  • Sur le plan technique, France Titres a fait le choix d’une architecture totalement souveraine, hébergée et opérée en France, garantissant un haut niveau de sécurité et d’indépendance.
  • Sur le plan fonctionnel, nous innovons en continu pour proposer de nouveaux services aux citoyens et aux acteurs économiques, tout en préservant notre autonomie numérique.

Pour l’application France Identité, c’est ainsi que sont apparus des outils comme le justificatif d’identité à usage unique, qui remplace la photocopie de carte d’identité, ou la possibilité de disposer d’une version numérique sécurisée de ses titres (carte d’identité, permis de conduire, carte grise). L’objectif est de compléter les démarches existantes et d’en créer de nouvelles, tout en maintenant un haut niveau de confiance.

Par ailleurs, nous nous inscrivons pleinement dans les grands chantiers européens. Après avoir coordonné le consortium Potential pendant deux ans pour tester l’interopérabilité des solutions d’identité numérique, France Titres pilotera le nouveau consortium Aptitude, consacré à des usages liés au voyage et au paiement. Ces projets européens illustrent bien notre conviction : il est possible de développer des solutions innovantes, ouvertes et interopérables, tout en restant fidèles à une approche souveraine et exigeante.

En matière d’identité numérique et de services administratifs, quelles garanties pouvez-vous donner aux citoyens pour assurer une protection maximale de leurs données personnelles ?

La protection des données des usagers est au cœur de France Identité. La première garantie est que l’application ne conserve aucune donnée sur les serveurs de l’État : toutes les informations d’identité sont stockées uniquement dans le téléphone de l’usager.

Celui-ci garde un contrôle total, avec la possibilité de supprimer ses données à tout moment, soit en désinstallant l’application, soit via le site internet de France Identité en cas de perte ou de vol de son téléphone.

La robustesse technique est régulièrement vérifiée par des audits de l’ANSSI, qui ont permis d’obtenir la certification CSPN, puis la conformité au règlement eIDAS pour le niveau de garantie élevé. La CNIL, associée dès le lancement du projet, a également rendu un avis favorable.

Enfin, afin de garantir transparence et confiance, deux bug bounties successifs – auprès de hackers éthiques, puis du grand public – ont été organisés, sans qu’aucune faille critique n’ait été détectée.

Quels sont, selon vous, les prochains défis majeurs pour renforcer la souveraineté numérique de l’État et des citoyens, et quelle place France Titres souhaite y occuper dans les cinq à dix prochaines années ?

Le défi le plus structurant est la mise en œuvre d’eIDAS 2 et du portefeuille européen d’identité (EUDI Wallet), qui doit devenir un outil incontournable pour les citoyens européens d’ici 2026. Ce portefeuille ouvrira la voie à de nouveaux usages, au-delà de l’identification administrative : démarches bancaires, paiements sécurisés, interactions transfrontalières…

Dans ce cadre, France Titres entend consolider son rôle de garant de l’identité numérique régalienne en France et contribuer activement à l’interopérabilité à l’échelle européenne.


“ Notre ambition est claire : occuper une place centrale dans la construction d’une identité numérique sécurisée, souveraine et innovante, en France comme en Europe.”

Un autre enjeu majeur sera la lutte contre la fraude et l’usurpation d’identité, qui nécessitera de développer des solutions toujours plus robustes et accessibles. Enfin, la transparence restera une priorité, avec notamment l’ouverture prochaine du code source.

Notre ambition est claire : occuper une place centrale dans la construction d’une identité numérique sécurisée, souveraine et innovante, en France comme en Europe.  

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