Sophie de Nadaillac : l’alliance entre marchés cotés et private equity

Lazard Frères Gestion (LFG) fait figure d’exception dans le paysage français des sociétés de gestion d’actifs. Spécialisée sur les marchés cotés, la filiale du groupe Lazard a noué depuis deux ans un partenariat avec Elaia, société française de private equity. Ainsi, LFG peut désormais offrir à ses clients une double expertise sur les marchés cotés et non-cotés. Sophie de Nadaillac, présidente de LFG, fait partie des initiateurs de ce rapprochement stratégique. Nous lui avons posé nos questions.
Pouvez-vous nous présenter Lazard Frères Gestion en quelques mots ?
Au sein du groupe Lazard, Lazard Frères Gestion est l’entité française spécialisée dans le domaine de la gestion d’actifs. À fin 2025, nous gérions 45 milliards d’euros, notamment via des fonds (OPC) investis sur les marchés actions et/ou obligataires, ainsi que sous forme de mandats de gestion pour notre clientèle privée. Celle-ci se compose principalement d’entrepreneurs à qui nous offrons un accompagnement patrimonial complet (investissement et ingénierie patrimoniale notamment).
Comment est apparu l’intérêt de LFG pour le monde du private equity ?
Nous constations un intérêt croissant de nos clients vis-à-vis de l’univers du private equity. Nous avons donc décidé d’étendre nos activités à ce domaine au début des années 2020. Ainsi, nous avons créé un pôle dédié à la gestion de « fonds de fonds » de private equity. Cette approche permet à nos clients d’accéder à un ensemble de fonds d’investissement habituellement destinés à des investisseurs institutionnels, avec un ticket d’entrée beaucoup plus accessible grâce à la mutualisation des sommes investies. C’est une solution qui a l’avantage d’offrir une bonne diversification des investissements en étant à mi-chemin de la gestion d’OPC, que nous connaissons bien, et du private equity.
Vous avez ensuite décidé d’aller un cran plus loin dans le domaine du private equity en vous rapprochant d’Elaia ?
Exactement, car l’idée était aussi de proposer à nos clients un accès direct à des fonds de private equity sans cette approche « fonds de fonds », de manière à bénéficier d’une maîtrise totale des choix d’investissements. Nous avons alors eu l’opportunité de rencontrer Xavier Lazarus, dirigeant d’Elaia. L’entente a été immédiate, tant en matière de vision stratégique que de culture d’entreprise. Nous avons donc opté pour un rapprochement avec Elaia : en 2024, Lazard a acquis 25 % du capital d’Elaia et nous avons lancé une joint-venture, Lazard Elaia Capital. Cette stratégie a permis à LFG de gagner beaucoup de temps en s’associant à une équipe expérimentée bénéficiant d’un excellent track record.
Ce rapprochement a-t-il été favorisé du fait qu’Elaia et Lazard Frères Gestion investissent dans des domaines semblables ?
Non, au contraire, notre spectre d’investissement est assez différent. Lazard Frères Gestion peut investir dans des entreprises de tous les secteurs, tandis qu’Elaia et notre joint-venture Lazard Elaia Capital se concentrent dans les domaines de la tech et des biotechs.
Vous évoquiez pourtant une vision stratégique commune, de quoi s’agit-il ?
Cette vision commune concerne le secteur de la tech. Dans ce domaine, de nombreuses sociétés à la pointe de l’innovation sont non-cotées, comme par exemple OpenAI ou MistralAI en France. Elles peuvent par ailleurs atteindre des valorisations équivalentes à celles qui s’observent sur les marchés cotés. Ainsi, les frontières entre sociétés cotées et non-cotées s’effacent dans le domaine de la tech. Pour cette raison, il nous semblait important de repousser les frontières habituelles pour être en mesure d’accompagner ces sociétés à tous les stades de leur développement, de l’« early stage » (jeunes entreprises) au « late stage » (entreprises matures) en private equity, jusqu’aux sociétés cotées.
“ Les frontières entre sociétés cotées et non-cotées s’effacent dans le domaine de la tech.”
Elaia est historiquement un investisseur « early stage », tandis que LFG se concentre sur les sociétés cotées. La création de notre joint-venture Lazard Elaia Capital, spécialisée sur les profils « late stage », a permis de créer un continuum entre nos deux sociétés pour être en mesure d’investir dans toutes les entreprises de la tech, quel que soit leur taille ou leur statut. Nous pensons que cela devrait constituer un formidable levier de création de valeur en multipliant les opportunités d’investissements.
Avez-vous les mêmes méthodes d’investissement sur les marchés cotés et non-cotés ?
Nous avons une philosophie d’investissement commune. Celle-ci repose sur une analyse rigoureuse des fondamentaux des entreprises, accompagnée de rencontres et d’échanges avec les équipes de direction pour comprendre leur vision. Cela nous permet d’identifier des sociétés de qualité disposant selon nous d’un fort potentiel à long terme, tout en restant très attentifs aux niveaux de valorisations pour conserver une solide marge d’appréciation. Elaia, qui se concentre sur des sociétés beaucoup plus jeunes, porte une attention toute particulière à la vision et à la stratégie des équipes dirigeantes, car contrairement aux sociétés cotées, les sociétés financées en « early stage » sont rarement déjà rentables au moment de leurs levées de capitaux.
Il faut aussi souligner que l’une des clés de différenciation d’Elaia est également sa volonté d’identifier des entreprises dont le modèle économique repose sur l’exploitation de données propriétaires. Lorsqu’une société développe une base de données unique, difficilement réplicable, elle bénéficie souvent d’un avantage compétitif durable. Cette dimension prend tout son sens dans le domaine de la tech où l’accès à la « data » est souvent le nerf de la guerre.
En-dehors de la tech, y a-t-il d’autres axes qui vous semblent être des thèmes d’avenir en matière d’investissement ?
Oui, nous avons notamment de fortes convictions sur le thème de la souveraineté européenne, au cœur des débats depuis 2025. La souveraineté n’est pas un concept protectionniste : c’est un levier de compétitivité. Nous sommes persuadés que les entreprises qui permettent à l’Europe de réduire ses dépendances disposent désormais d’une visibilité renforcée dans le contexte actuel. Chez LFG, nous avons d’ailleurs lancé un fonds dédié à cette thématique, investi en actions. Notre joint-venture Lazard Elaia Capital se concentre quant à elle dans l’investissement sur des sociétés non-cotées européennes de la deep tech. Pour nous, les plus belles opportunités se trouvent aujourd’hui en Europe, même si les investisseurs n’en sont souvent pas pleinement conscients.
Les marchés sont également marqués par l’essor croissant des ETF. Est-ce un segment qui vous intéresse ?
Nous sommes longtemps restés éloignés du marché des ETF car il ne permettait pas de mettre en œuvre ce qui fait notre valeur ajoutée : sélectionner des entreprises pour la qualité de leurs fondamentaux, avec l’objectif de surperformer à long terme.
Répliquer la performance d’un indice de marché implique d’embarquer tous ses biais : surpondération de certaines valeurs ou de certains secteurs, concentration géographique souvent peu optimale, etc. Ce n’est pas notre philosophie. Mais la situation a changé avec l’émergence encore assez récente des ETF actifs, qui permettent justement de répondre à ces problèmes. Cette approche permet de créer des paniers de valeurs élaborés à partir d’une analyse fondamentale.
C’est donc un marché auquel nous nous intéressons : bien que Lazard Frères Gestion n’ait pas lancé d’ETF actifs, notre société-sœur américaine Lazard Asset Management a franchi cette étape en 2025 et gère déjà plus d’un milliard de dollars sur ce type de produits qui nous semblent effectivement voués à un bel avenir.
Pour terminer sur une note plus personnelle, vous êtes présidente de LFG depuis 2026. Selon vous, est‑il plus difficile d’atteindre cette position lorsque l’on est une femme ? Quelle place accordez‑vous au leadership féminin chez LFG ?
La finance est longtemps restée un univers très masculin, peu ouvert aux femmes. Heureusement les choses changent. Aujourd’hui, les femmes représentent 44 % des effectifs de LFG. J’ai moi‑même été la première femme associée-gérante de LFG, puis membre du comité exécutif à partir de 2018, et j’ai été rejointe en 2023 par notre directrice de la gestion obligataire au sein de ce comité. J’ai à cœur que cela ne soit pas une exception. L’enjeu est de faire émerger davantage de talents féminins et surtout de montrer qu’on peut accéder à ces responsabilités sans renoncer à son équilibre personnel.
En bref
Lazard Frères Gestion est la société de gestion d’actifs du groupe Lazard en France. Elle bénéficie, pour accompagner ses clients, de tous les savoir-faire d’une grande maison de gestion adossée à un puissant groupe international.
