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Sobriété et décroissance 

Dossier : Sobriété | Magazine N°814 Avril 2026
Par Alain GRANDJEAN (75)

La sobriété est souvent considérée comme source de décroissance du PIB, donc comme une menace contre notre modèle social, et en tant que telle comme néfaste. Cette opinion est portée par des groupes d’intérêt dont les intentions ne sont pas pures. Elle fait mine d’ignorer que le PIB est un indicateur très imparfait notamment au regard du bien-être social, qu’on peut le faire croître alors que les flux de matières et de pollution diminuent et qu’il ne fait que refléter des hypothèses déformantes en matière de prix et de revenus. Il convient d’adopter des « métriques » alternatives ou complémentaires au PIB, qui mesurent mieux les vertus de la sobriété. 

La décarbonation de nos économies, et plus généralement sa transformation pour qu’elle soit contenue dans les limites planétaires, suppose l’activation de plusieurs leviers : efficacité, développement de technologies propres (donc bas carbone), mais aussi sobriété. Une certaine sobriété (le terme anglais sufficiency étant plus adéquat : terme recommandé par le GIEC dans ses derniers rapports et abondamment mis en avant) est en effet nécessaire, qu’elle concerne nos machines ou nos modes de vie. En particulier aucun scénario pour les pays développés et la France ne peut atteindre la neutralité carbone aux environs de 2050 sans baisse de la consommation d’énergie.

Le PIB, notion critiquable

La sobriété est cependant considérée comme une source de décroissance du PIB, donc une menace pour le modèle social et économique, car elle remettrait en cause la création de richesse et l’emploi. Après avoir expliqué les raisons de cette opinion et par quelles catégories d’acteurs elle est portée, nous la nuancerons. Nous rappellerons que le PIB n’est pas un indicateur de bien-être social, que sa croissance se découple dans certains pays de celle des flux de matières et de polluants, et qu’enfin son contenu tout comme les prix relatifs avec lesquels il est construit peuvent évoluer fortement dans un monde qui respecte les limites planétaires.

La sobriété comme cause de décroissance

Que la sobriété soit cause de décroissance est une position partagée par certains think tanks et par une partie du patronat, qui voient donc dans la sobriété une régression. Mais elle est aussi, d’un autre côté de l’opinion, portée par certains partisans de la décroissance qui, au contraire, font de la décroissance un projet de société, et le seul qui soit compatible avec le respect des limites planétaires. D’autres enfin font le constat de l’impossibilité d’un découplage entre PIB et respect des limites planétaires et en tirent des conclusions pessimistes sur l’avenir. Dans tous les cas, cette relation entre sobriété et décroissance s’appuie sur trois arguments.

D’abord, la sobriété conduit à consommer moins, or la consommation est une composante essentielle du PIB et de sa croissance. Donc consommer moins c’est faire moins de PIB. Ensuite, le PIB c’est la production (cette vision du PIB est simplificatrice, nous y reviendrons plus loin) que la sobriété conduit à réduire. Dans ce deuxième raisonnement, la sobriété est supposée faire baisser la production considérée implicitement comme matérielle, ou à base fortement matérielle, dans le cas par exemple du numérique et de l’IA dont il est bien connu maintenant qu’ils ont une empreinte carbone et matière très significative (voir les rapports du Shift project https://theshiftproject.org/publications/deployer-sobriete-numerique/ et  https://theshiftproject.org/publications/intelligence-artificielle-centres-de-donnees-rapport-final/). Enfin il est bien établi que la consommation d’énergie évolue positivement avec le PIB. Réduire la consommation d’énergie conduit à une baisse du PIB ou à sa moindre hausse (voir https://www.ofce.sciences-po.fr/pdf/pbrief/2022/OFCEpbrief110.pdf). Cette corrélation entre énergie et PIB évolue elle-même dans le temps comme on va le voir. Venons-en maintenant aux contre-arguments.

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La sobriété n’est pas en soi un mal économique

Rappelons tout d’abord que le PIB n’est pas et n’a jamais été un indicateur de « bien-être social », de « bonheur collectif » ni de durabilité. Ce constat est bien connu des comptables nationaux. C’est ainsi qu’André Vanoli écrit : « Le PIB fait partie du domaine des moyens et ne saurait en aucune manière, quelle que soit la façon dont on peut chercher à le corriger, constituer un indicateur du résultat de l’utilisation effective des biens et services, individuels ou collectifs, par ceux qui en bénéficient (parfois en souffrent). Il ne saurait être un indicateur de bien-être. »

Ce point de vue est partagé par des économistes réputés. Citons par exemple l’article (Costanza, R., Eastoe, J., Hoekstra, R., Kubiszewski, I., & O’Neill, D. W. 2025), « Beyond growth – why we need to agree on an alternative to GDP now », paru dans la revue Nature qui critique l’usage du PIB comme mesure du progrès national et appelle à une refonte des systèmes de mesure pour guider les politiques publiques vers un modèle postcroissance, axé sur la prospérité durable plutôt que sur l’accumulation matérielle.

Cet article s’inscrit dans la continuité des travaux de la commission Stiglitz-Sen-Fitoussi (2009) et d’appels récents, comme la conférence « Beyond Growth » organisée par le Parlement européen en 2023. Rappelons qu’une loi promulguée en 2015 a imposé au gouvernement français de rendre compte annuellement de son action au filtre d’indicateurs complémentaires au PIB. Dès lors que le PIB est remis à sa place, sa baisse ne peut être considérée comme une preuve que la sobriété est un mal écono­mique absolu.

Découpler PIB et pollution

Mais, par ailleurs, la croissance du PIB est souvent associée de manière mécanique à celle de polluants dont les gaz à effet de serre. En fait, pour ce qui concerne les GES, un découplage relatif (baisse du ratio GES/PIB) et parfois absolu s’observe dans certains pays. Prenons l’exemple français. En 2024, les émissions de gaz à effet de serre des activités économiques (hors émissions directes des ménages) de la France reculent de 1,1 %, alors que le produit intérieur brut progresse de 1,2 % en euros constants. Ce cas n’est pas isolé.

Selon le dernier rapport du GIEC, par exemple, entre 2015 et 2018, 23 pays ont réussi un découplage absolu entre PIB et émissions territoriales, et 14 entre PIB et émissions imputables à leur consommation. Une étude récente publiée dans The Lancet observe un découplage dans onze pays à hauts revenus entre 2013 et 2019. Certes, ce découplage est encore insuffisant et au niveau mondial il n’est que relatif, mais il ne peut s’obtenir qu’en mobilisant les trois leviers évoqués ci-dessus, dont la sobriété.

Des retraitements déformants

Évoquons maintenant l’argument final. Le PIB est un indicateur macroéconomique dont la construction est complexe et qui repose sur de nombreuses conventions. En particulier, le calcul de la croissance en volume du PIB repose sur un calcul de hausse des prix. Le PIB est d’abord mesuré à prix courants, c’est-à-dire en valeur nominale. Il est ensuite converti en PIB en volume par un traitement statistique élaboré (voir cette note de la direction générale du Trésor : https://www.tresor.economie.gouv.fr/Articles/a006b7f0-d960-4d36-aa13-3613ca62cbe3/files/732452e1-60e6-4e0f-afc1-bbe4412ef1b4)visant à neutraliser l’effet de l’inflation, afin de mesurer l’évolution réelle de l’activité économique.

Pour réaliser ces calculs, l’Insee doit traiter une difficulté évidente qui consiste à faire la part pour un produit entre la hausse intrinsèque des coûts (liée à ceux des matières premières, salaires, énergie…), l’effet qualité (produit objectivement meilleur) et celui d’un changement de valeurs perçues (le fait que la société accorde plus ou moins d’importance à un bien). D’une année sur l’autre, la méthode est assez solide. Mais, quand on raisonne sur le temps long, la déformation des valeurs perçues, donc des prix relatifs (prix d’un bien par rapport à un autre), peut entraîner des effets significatifs sur le PIB indépendamment des contenus matériels ou énergie des produits et services valorisés.

La sobriété comme facteur de hausse du PIB

Au total il apparaît clairement qu’on ne peut donc projeter à ces horizons le PIB sans précaution et sans tenir compte des évolutions des prix relatifs ni de celles du lien entre énergie et PIB. Concrètement un monde sobre et propre peut valoriser plus fortement des activités à faible intensité énergétique ou carbone et dévaloriser les activités à forte intensité.

“Un monde sobre et propre peut valoriser plus fortement des activités à faible intensité énergétique ou carbone.”

Si l’on prend l’exemple du climat, l’introduction d’un signal prix carbone de niveau suffisant pourrait contribuer à cette déformation des préférences et des choix collectifs, tout en décourageant les activités fortement émissives et en stimulant celles qu’ils le sont faiblement. Si la croissance des activités bas carbone en volume et en valeur est supérieure à la décroissance des activités carbonées, leur agrégation peut conduire à une hausse du PIB.

Le PIB sous l’angle des revenus

Cet argument peut se présenter en voyant le PIB sous l’angle des revenus. Le PIB peut en effet être considéré comme la somme des revenus distribués par les unités résidentes au titre de leur contribution à la production : rémunérations des salariés, impôts sur la production et les importations nets des subventions, excédent brut d’exploitation et revenu mixte.

Pourquoi serait-il fatal que les salaires et les profits des entreprises publiques et privées, administrations et associations soient directement fonction de leur impact négatif sur les limites planétaires ? Pourquoi le revenu du PDG d’une multinationale pétrolière est-il nécessairement infiniment plus élevé que celui d’une infirmière ou d’un éboueur, qui nous apportent chaleur humaine et un service essentiel comme on l’a vu pendant la crise de la Covid ? Ne peut-on penser que ces écarts vont (ou au moins pourraient) se réduire en faveur des métiers et des activités « sobres et propres » (ou facilitant sobriété et propreté) ?

Certes une telle déformation des revenus et des prix relatifs ne peut se faire en un clin d’œil. La période de transition que nous vivons le montre bien. Y cohabitent l’ancien et le nouveau monde, tout comme s’observent de violents conflits de valeurs et de visions entre les tenants et bénéficiaires du monde carboné et sans limites et les promoteurs d’un monde sobre et propre. Dans ce contexte il n’est pas étonnant que les raisonnements et calculs à court terme montrent une certaine ambiguïté à la fois sur l’impact de la sobriété et sur le découplage.

Enfin la Révolution !

Mais une véritable révolution est en cours qui nous conduira à la fois à adopter des « métriques » alternatives ou complémentaires au PIB, plus conformes aux nécessaires aspirations collectives et à une mesure des flux par le PIB qui cesse de pénaliser nos efforts de sobriété. Ainsi, l’Insee a ouvert le bal en publiant fin 2024 des « comptes nationaux augmentés » qui proposent un indicateur de produit intérieur et un indicateur d’épargne nationale « ajustés », c’est-à-dire nets des coûts implicites entraînés par les émissions courantes de gaz à effet de serre. L’OCDE a lancé fin 2025 la publication d’un observatoire des données sur le bien-être : il comprend trois tableaux de bord interactifs et plus de 80 indicateurs relatifs au bien-être, à partir des dernières données comparables à l’échelle internationale sur les résultats actuels en matière de bien-être, les écarts entre groupes de population et les principales ressources qui définiront le bien-être à l’avenir


Références :

  • Vanoli (André), Une histoire de la comptabilité nationale, La découverte, 2002.
  • Vanoli (André), À propos du rapport de la commission sur la mesure des performances économiques et du progrès social. Le point de vue d’un comptable national à la retraite, Insee (2009).
  • Costanza (R.), Eastoe (J.), Hoekstra (R.), Kubiszewski (I.) & O’neill (D. W.), « Beyond growth – why we need to agree on an alternative to GDP now », Nature, 2025, 647(8090), 589-591

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