Servane Gueben-Venière, fondatrice de Keyros : des cartes au service des territoires « Nous sommes en train de développer trois preuves de concept »
Pour commencer, qui es-tu aujourd’hui et comment es-tu arrivée à cette démarche entrepreneuriale ?
Je suis Servane Gueben-Venière, docteur en géographie, passionnée et spécialisée dans la gestion des risques et des crises. À l’issue d’une thèse sur les risques littoraux face aux changements climatiques en Europe du Nord-Ouest, j’ai poursuivi dans la recherche en géographie sur la gestion de crise pendant dix ans. Au cours de ces années, j’ai pu observer le travail qui était mené au sein de multiples cellules de crise à l’échelle locale et à l’échelle interministérielle.
J’y ai observé le travail fourni par de nombreux acteurs (organisations publiques, opérateurs de réseaux, etc.) dans des contextes très divers, comme l’environnement, l’industrie, la sécurité civile avec les attaques terroristes, la santé, avec notamment la pandémie de Covid-19, etc. J’en suis arrivée au constat que les cartes utilisées par les cellules de crise sont statiques, figées dans le temps, sans aucune interaction entre de multiples données complexes et parfois même seulement en version papier.
Ce cadre de travail ne permet pas aux experts d’avoir le temps d’avance nécessaire à leur prise de décision dans de bonnes conditions pour dérouler la mise en œuvre de plans d’action.
Résultat de ce manque d’efficacité : les cartes sont très peu consultées et exploitées, et pourtant, à l’unanimité, tous ces acteurs affirment qu’il est impossible de gérer une crise sans carte.
À partir de ce constat, j’ai compris que ce support cartographique avait fortement besoin d’évoluer pour s’adapter aux réels besoins des acteurs du terrain.
Je suis passée du statut de chercheuse à chercheuse-entrepreneuse, avec la création de la start-up Keyros en 2020 et trois ans encore de pur travail de R & D dans la perspective d’une application sur le marché. La première version de la solution « Projections » est née.

Votre techno aujourd’hui en une punchline ?
Notre solution brevetée « Projections » permet d’anticiper les risques pour mieux gérer les crises et réduire les impacts des aléas, notamment météorologiques extrêmes, sur les territoires, les organisations et les activités.
Pourquoi ce projet ?
La question cruciale en gestion de crise d’envergure réside dans la temporalité et son articulation indissociable avec l’espace : à partir de quand faut-il agir ? Dans quel ordre et dans quelles zones ?
Notre plateforme offre justement cette vision temporalisée en temps réel de la situation ; les données scientifiques et opérationnelles personnalisées de nos clients et partenaires sont intégrées au sein de notre plateforme Projections et traduites en stratégie pour mettre en regard tous les plans d’action possibles ; et ainsi faciliter les meilleurs choix à faire pour agir le plus rapidement possible et de façon optimale.
Notre plateforme est commercialisée depuis un an pour les acteurs publics tels que des établissements publics territoriaux (Paris Est Marne & Bois, Paris Ouest La Défense), des collectivités territoriales (Durance Lubéron Verdon Agglomération, Communauté de communes d’Encens…), des départements (le Doubs, par exemple).
L’objectif est celui de la résilience de nos territoires et de l’interopérabilité de notre société. Face à l’accélération des dérèglements, à des risques de tout ordre et à l’interconnexion des phénomènes, nos sociétés ne peuvent plus se contenter de réagir : elles doivent anticiper. Notre plateforme permet de passer d’une gestion de crise subie à une stratégie territoriale opérationnelle agile, garantissant ainsi la continuité des services essentiels, la sécurité des populations, tout en limitant l’impact financier et en préservant la cohésion sociale, souvent mise à mal lors de situations d’urgence.
Quelques chiffres qu’il te semble pertinent de mettre en avant ?
- 417 milliards de dollars en 2024, c’est le coût des événements météorologiques extrêmes à l’échelle mondiale, soit 2,5 fois plus qu’en 2004 (source : Munich Re).
- Dans 80 % de ces événements extrêmes, il est pourtant possible de réduire les coûts de leurs conséquences en anticipant leurs impacts.
- 350 utilisateurs de notre solution Projections au cours des formations à l’anticipation en gestion de crise proposées par l’IHEMI (Institut des hautes études du ministère de l’Intérieur), ce qui représente une quarantaine de préfectures.

L’X, une brique de ton aventure ?
L’incubateur X-UP de l’École polytechnique a été un acteur déterminant dans ma recherche d’un nouvel associé. J’ai ainsi pu être mise en relation avec un excellent profil, Nicolas Juguet, qui est aujourd’hui CTO et partie prenante dans la société depuis 2024. Avec son arrivée, l’entreprise a pris un nouvel essor en passant d’une preuve de concept à une plateforme opérationnelle aux multiples fonctions.
Être entourée de start-up technologiques multiculturelles, pendant ce temps d’incubation de dix mois, qui portent toutes le développement de solutions innovantes d’intérêt général, a été pour moi très stimulant, porteur et constructif. J’ai vraiment vécu ce sentiment d’appartenance à une communauté d’acteurs aux valeurs communes d’engagement pour le changement à impact.
Les partages d’expériences authentiques, aussi bien dans les difficultés parfois très fortes que dans les victoires au quotidien, ont été très inspirants également et le reflet de la réalité que l’on ne dit pas assez. La réussite réside tout autant dans les échecs que dans les succès !
Un souvenir marquant à l’échelle de tout ton parcours qui, avec le recul, a peut-être joué un rôle dans ton aventure avec Keyros ?
En 2016, j’ai observé l’exercice européen EU Sequana de gestion de crise liée à une crue majeure de la Seine en Île-de-France. Deux mois plus tard, je me suis entretenue avec une personne qui venait tout juste de prendre son poste lié directement avec la planification, en relation avec la gestion d’une crue majeure en Île-de-France.
Au même instant, la crue de juin 2016 a fait trembler nombre d’organisations ; le RER C longeant la Seine était à deux doigts d’être inondé. Je me suis mise un instant à la place de cette personne qui n’avait pas pu participer à l’exercice, car arrivée juste après, et je me suis dit qu’il fallait inventer un outil qui permette, à n’importe quel profil et n’importe quelle expérience, œuvrant dans une cellule de crise, de comprendre en un clin d’œil non seulement la situation en cours, mais aussi les conséquences de la situation à venir, pour lui donner les moyens d’anticiper et d’agir en conséquence.
Où va Keyros ?
Notre objectif à moyen terme est double : accroître notre marché d’acteurs publics et nous adresser aux industriels à l’échelle nationale et européenne. Nous sommes en train de développer trois preuves de concept avec un acteur de la grande distribution, un site industrialo-portuaire et un opérateur de réseau.
Nous travaillons également à introduire de l’intelligence artificielle pour fluidifier l’interaction homme-machine et élargir nos cibles. Dans ce cadre, nous collaborons avec la région Île-de-France en partenariat avec Bpifrance à travers le dispositif Innov’up.
Enfin, nous voulons intégrer à notre solution des données sur le plus long terme, afin d’offrir un lien entre le temps court de la gestion de crise et le temps long d’anticipation de la gestion des risques climatiques.
Un message pour les alumni ?
La question qui m’a toujours accompagnée dans mon cheminement en tant qu’entrepreneuse est le « pourquoi ces paroles me sont dites et pourquoi maintenant ? » ; qu’est-ce qui, dans ces propos, tout profil et tout sujet confondus, peut m’aider à avancer ? J’essaye toujours, en écoute active, d’analyser en profondeur le discours de mes interlocuteurs, tout en les mettant en relation avec mes intuitions et surtout en les préservant. Ce qui me permet de faire la part des choses, de penser de façon constructive, pour faire avancer mes projets.





