Santé mentale et outils numériques : l’exemple de Singapour

Le gouvernement de Singapour a lancé en 2023 un programme ambitieux consacré à la santé mentale jusqu’alors insuffisamment prise en charge et largement orientée vers les soins aigus. L’approche choisie est systémique, prenant en considération l’ensemble des parties prenantes, et repose en grande partie sur l’utilisation des outils numériques. Le succès est impressionnant, avec une forte adoption débouchant sur des parcours de soins et d’accompagnement novateurs et proches de la population. Un pari pragmatique et humain, à rebours des approches « tout-technologique », qui pourrait inspirer bien au-delà de l’Asie.
Historiquement, la situation en matière de santé mentale à Singapour présentait de nombreux défis. Elle a été marquée par un fort tabou culturel, un contexte de pression universitaire et professionnelle intense, ainsi que par des infrastructures de soins insuffisantes, dominées par des services hospitaliers pointus mais inadaptés aux besoins des jeunes en particulier. Dès 2012, la santé mentale est reconnue comme une priorité de santé publique, avec le lancement du Community Mental Health Masterplan. Toutefois, ces premières mesures restent limitées et la crise de la Covid-19, accompagnée de restrictions longues et strictes, aggrave fortement la situation. Un groupe interministériel est alors constitué avec une mission de surveillance et de formulation de recommandations. Les indicateurs sont préoccupants, notamment chez les jeunes, dont près d’un sur trois serait touché par l’anxiété ou la dépression.
Un pilier de la politique de santé publique à Singapour
Consciente de l’impact économique et sociétal, la cité-État, déjà pionnière en santé publique, décide d’engager une réponse ambitieuse en annonçant, fin octobre 2023, la National Mental Health and Well-Being Strategy. Au cœur de cette transformation systémique et à grande échelle, le numérique joue un rôle central, en cohérence avec la stratégie de « Smart Nation ». Le plan de transition est planifié sur deux ans, avec des objectifs fixés à l’horizon 2030, privilégiant non seulement l’innovation mais surtout sa mise en œuvre durable. Le retard initial devient ainsi une occasion de concevoir un modèle largement numérique du futur. Résidente à Singapour depuis quatorze ans et, ces trois dernières années, directrice régionale d’une start-up de santé mentale numérique, j’ai pu être à la fois témoin et actrice de cette transformation.

Une approche systémique
La stratégie nationale inclut la révision de l’ensemble du système de santé, avec la volonté de passer d’un modèle de soins fragmenté et organisé autour des « crises » à une prise en charge continue fondée sur la prévention et la prédiction ainsi qu’à une meilleure intégration de la santé mentale dans la médecine générale et la pédiatrie. Mais le plan mobilise aussi le système éducatif, le monde du travail, la recherche, les institutions et les communautés. Cette approche systémique élargit considérablement les usages du numérique, depuis la généralisation d’outils existants comme la téléconsultation jusqu’à des applications de pointe, notamment en neurosciences. Fait notable, les usages non cliniques sont aujourd’hui majoritaires.
“Partir de besoins et problèmes concrets et définir comment le numérique peut y répondre, plutôt que l’inverse.”
Et l’approche est résolument pragmatique : partir de besoins et problèmes concrets et définir comment le numérique peut y répondre, plutôt que l’inverse. L’objectif reste l’impact mesurable. Le déploiement s’appuie sur une démarche itérative : expérimenter avec des projets pilotes, apprendre et ajuster la solution, puis passer à l’échelle. Dans la santé mentale en particulier, une intervention pourtant validée dans le cadre d’un essai clinique pourra rencontrer des obstacles importants d’adoption et de déploiement sur le terrain. Dans ce cadre, un panel d’initiatives diversifiées a émergé. Le numérique est omniprésent, rendant possible l’accès 24/7 à des services en toute discrétion, un service de proximité assuré par des personnes non spécialisées et des dispositifs plus adaptés aux jeunes. Surtout, il agit comme un puissant facteur de démultiplication, permettant généralisation, efficience et rapidité d’action.
La formation continue et la supervision
Environ un tiers des médecins de famille et praticiens de polycliniques (100 % d’ici 2030) ont déjà suivi un programme de formation en santé mentale d’un an, grâce à un format hybride et flexible. Il vise à renforcer leurs capacités d’identification, de diagnostic et de prise en charge des troubles légers à modérés dans la population générale. Par ailleurs, le numérique facilite la supervision du personnel non spécialisé sur le terrain. Le gouvernement planifie ainsi de former 100 000 travailleurs de première ligne, enseignants, travailleurs sociaux ou encore services d’urgence à reconnaître les besoins en santé mentale et à y répondre. Des plateformes dédiées permettent un accès rapide à des experts pour les situations complexes et l’orientation des parcours, favorisant des interventions précoces et locales.
L’IA comme outil d’évaluation, de triage et de prédiction
Certains hôpitaux recourent à l’IA afin de prioriser les patients à risque, orienter les parcours de soins et assurer une première disponibilité en 24/7. Des algorithmes prédictifs intégrés aux dossiers des patients permettent d’anticiper, à partir de données structurées, jusqu’à quatre semaines à l’avance, certaines crises de santé mentale, ouvrant la voie à des actions préventives ciblées. Le programme HOPES (Holistic and Integrated Programme for Early Screening) s’appuie sur le phénotypage numérique : des montres connectées collectent passivement des données sur le sommeil, les niveaux d’activité ou la variabilité de la fréquence cardiaque. Ces données anonymisées sont analysées par des algorithmes afin d’identifier de façon proactive les personnes à risque, en liaison avec les polycliniques et les équipes de recherche. Cette approche intégrée permet de faciliter le dépistage précoce et de personnaliser les interventions en santé mentale au sein des communautés et des établissements de soins primaires.
Un parcours de soins intégré, personnalisé et hybride
Pour répondre à la fragmentation historique des prises en charge, souvent éprouvantes pour les patients et leur famille, Singapour déploie la plateforme Digital Mental Health Connect (DMHC). Celle-ci vise à faciliter le partage d’informations et la coordination des soins entre plus de 450 établissements de soins et services sociaux. L’objectif est de garantir une continuité des soins, adaptés aux besoins, aux préférences et au niveau de risque des patients, une question cruciale dans des parcours rarement linéaires. En parallèle, au-delà de l’essor des plateformes de télésanté, les programmes numériques de bien-être et les thérapies numériques se multiplient. Ces solutions offrent discrétion, rapidité d’accès, coûts réduits, et pallient la pénurie de thérapeutes. De nombreuses solutions de TCC (thérapie cognitivo-comportementale) numériques, reposant sur des protocoles cliniques validés, combinent temps avec un thérapeute et parcours numérique guidé et personnalisé.
À l’école et en entreprise
Les établissements scolaires et universitaires ont introduit des applications de bien-être et de gestion du stress sur mobile, des chatbots de première assistance et des dispositifs d’alerte pour repérer précocement la détresse psychologique. Dans le monde professionnel, les employeurs déploient des outils de suivi du climat psychosocial, des dispositifs de coaching et de counseling numérisés (EAP), des formations en ligne pour managers et des outils d’auto-assistance pour les salariés. Une tendance notable est l’essor du coaching asynchrone, proposé notamment via WhatsApp.
L’initiative Mindline.sg
Pour répondre au besoin d’un accès simple, direct et centralisé aux ressources de bien-être et de santé mentale, Singapour a développé Mindline.sg, accessible aux six millions de résidents. Conçue comme un point d’entrée unique, la plateforme propose un espace anonyme et sécurisé, offrant une interface conviviale accessible via mobile et web. Son objectif est de doter chacun d’outils, de connaissances et de parcours adaptés pour mieux gérer sa santé mentale et, si nécessaire, accéder à une aide professionnelle. Elle participe également à briser les tabous et encourage une démarche proactive de prévention. Ses principales fonctionnalités sont les suivantes :
Des outils d’autoévaluation cliniquement validés, générant recommandations et plans d’action personnalisés.
Un chatbot IA doté d’intelligence émotionnelle, disponible 24/7, guidant les utilisateurs à travers différents exercices notamment fondés sur la TCC ; il offre un espace permettant aux individus de partager leurs émotions et fournit un soutien immédiat, particulièrement utile pour ceux qui hésitent à demander de l’aide.
Plus de 500 ressources d’auto-assistance, aux formats variés et interactifs, adaptées aux besoins individuels : développement personnel, gestion des émotions, jeunes, au travail, relations, finances…
Un outil d’orientation du parcours de soins, pour localiser les services appropriés et accéder à des consultations vidéo avec des psychologues agréés, directement sur la plateforme.
Un forum communautaire modéré par des thérapeutes, favorisant l’entraide et l’échange entre pairs dans un cadre sûr. Ce dispositif est particulièrement apprécié des jeunes (« let’s talk »).
Mindline.sg illustre l’approche singapourienne : utiliser le numérique pour lever les barrières d’accès à l’information, au soutien et aux soins, et proposer un parcours à la fois engageant, confidentiel et simple, couvrant l’ensemble du continuum entre prévention et soins.
Quel impact pour Mindline.sg ?
En deux ans, la plateforme a reçu 500 000 visiteurs et enregistre aujourd’hui environ 50 000 visiteurs mensuels. Près de 800 000 exercices ont été réalisés ; 80 % des utilisateurs du chatbot déclarent en avoir retiré un bénéfice. Parmi les personnes identifiées à risque sévère, un quart a accepté un contact immédiat avec les services d’urgence.
Une collaboration étroite entre gouvernement, recherche et industrie
Le succès du modèle singapourien repose sur une collaboration étroite et ouverte entre l’ensemble des acteurs de l’écosystème. Cette dynamique collective est essentielle pour stimuler l’innovation, assurer des déploiements efficaces, favoriser une adoption fluide des solutions et permettre un passage rapide à l’échelle. Ces partenariats public-privé, très orientés résultats, soutiennent ainsi une mise en œuvre pragmatique et performante. Singapour bénéficie également d’un écosystème universitaire et scientifique de premier plan, avec une recherche dotée de moyens et de financements importants. Les institutions collaborent directement avec les start-up pour valider l’efficacité clinique des solutions numériques, leur sécurité et leur adaptation culturelle. Parallèlement les entreprises, historiquement moins investies dans les questions de santé mentale qu’en Europe, s’engagent désormais davantage, contribuant à impulser des transformations majeures des pratiques.
Le rôle moteur de l’État
Partant du constat que les problèmes de santé mentale ne peuvent être résolus en intervenant sur un seul système isolé, le gouvernement de Singapour s’est imposé comme un acteur moteur de la transformation collective. À la fois régulateur et catalyseur, il pilote une dynamique de changement systémique fondée sur la reconnaissance du caractère transversal de la santé mentale.
“Le gouvernement s’est imposé comme un acteur moteur de la transformation collective.”
Il brise les silos et favorise la coordination entre les différents acteurs : gouvernement, institutions de santé, structures éducatives, recherche, entreprises, start-up. Il définit et régule les mécanismes de certification et d’exigences pour garantir la qualité des solutions, y compris pour les outils numériques de prévention. Le gouvernement de Singapour finance des programmes pilotes, l’intégration de plateformes numériques dans les hôpitaux ou encore la formation des psychologues aux outils numériques. Il veille enfin à une inclusivité effective : outils multilingues, accessibles et culturellement adaptés.
Maturité numérique, données et éthique
La smart nation Singapour se caractérise par une forte maturité numérique, avec des taux de pénétration de smartphones élevés et des usages quotidiens du numérique plus avancés qu’en Europe, facilitant l’adoption rapide des initiatives numériques. Les questions de confidentialité et de protection des données autour de la santé mentale demeurent néanmoins particulièrement sensibles dans un contexte de stigmatisation historique ancrée. La confiance constitue le fondement de toute solution et se construit dans la durée.
L’usage du numérique exige la conformité aux standards en vigueur à Singapour, PDPA (Personal Data Protection Act), proche du RGPD. Le recueil du consentement est systématique et la gestion des données et les limites de l’IA dans la relation thérapeutique doivent être clarifiées en amont. Les programmes mentionnés illustrent cette exigence : l’anonymat est à la base de la plateforme Mindline.sg, au prix d’une personnalisation et de capacités d’analyse limitées ; dans le programme HOPES, les données sont encryptées et anonymisées avant d’être envoyées sur le cloud et analysées.
Un laboratoire d’innovation dont s’inspirer
Il est frappant d’observer la rapidité des progrès réalisés en deux ans et le développement d’un écosystème dynamique et innovant, terreau d’une multitude d’initiatives. Le pays a réussi à conjuguer innovation technologique, approche systémique et déploiement pragmatique. Le numérique est omniprésent dans ces nouveaux modèles visant à moderniser le narratif et l’expérience de chacun : plateforme de collaboration, parcours intégrés, formation en ligne, outils de supervision, accessibilité 24/7, e-triage, auto-assistance, thérapie hybride, personnalisation et phénotypage numérique, algorithmes prédictifs. Si les contextes diffèrent, les questions sont universelles : évolution des besoins, nécessité de transformer les modèles de soins et potentiel du numérique. Sans transposition mécanique, l’expérience singapourienne constitue une source d’inspiration solide pour repenser des stratégies adaptées au contexte européen.
Pour aller plus loin :
- https://www.moh.gov.sg/others/resources-and-statistics/national-mental-health-and-well-being-strategy–2023-
- https://www.mindline.sg/about ; https://www.moht.com.sg/our-programmes/mindline-sg/
- https://www.straitstimes.com/singapore/health/depression-anxiety-stress-1-in-3-youth-in-s-pore-had-had-very-poor-mental-health-says-imh-survey
- https://www.channelnewsasia.com/singapore/mental-health-week-primary-care-doctors-general-practitioners-polyclinics-wellbeing-services-4670431#:~:text=SINGAPORE:%20About%20480%20general%20practitioners%20(GPs)%20across,an%20extensive%20support%20network%20around%20the%20community
- https://www.nature.com/articles/s41591-022-01811-5






1 Commentaire
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Merci beaucoup Quitterie, très beaux retours d’expérience. As-tu aussi des exemples de ce qui peut se faire en Asie du côté de la prise en compte des démences auprès des personnes âgées ? (le continent a une démographie très contrastée, et sans doute des populations vieillissantes… ce qui peut éclairer aussi les politiques publiques en France dans laquelle ces problèmes sont aigus en ce moment -générations d’après guerre-). Merci d’avance