SAGE : les nouveaux métiers de la confiance


Interview croisée d’Arnaud Petit, Directeur Général Sage France & Europe du Sud, et Mickaël Mina, Directeur de la stratégie IA pour la France et l’Europe du Sud.
L’intelligence artificielle promet de transformer en profondeur les fonctions financières. Sur le terrain, où en est-on réellement ?
Arnaud Petit : Rappelons d’abord ce qu’est Sage : un éditeur de logiciels de gestion implanté en France depuis quarante ans, dont les solutions font tourner chaque jour la comptabilité, la paie et la trésorerie de centaines de milliers d’entreprises françaises. Nous assistons à une transformation de fond. L’intelligence artificielle ne remplace pas le logiciel, elle en redéfinit le rôle. Il faut distinguer deux dynamiques : une IA intégrée, qui enrichit les solutions existantes et en augmente la valeur, et une IA plus généraliste, susceptible de redéfinir certains usages en profondeur. Dans ce contexte, notre rôle, en tant qu’éditeur, est d’orchestrer cette évolution en garantissant cohérence, continuité et confiance pour les entreprises. Un exemple très concret arrive d’ailleurs dès le 1er septembre 2026 : la généralisation de la facturation électronique. En normalisant la donnée financière, elle constitue le socle qui rend l’IA réellement opérante, on passe d’une IA qui produit du texte à une IA qui agit sur les processus.
Mickaël Mina : La technologie, elle, est prête. Les modèles fonctionnent, les démonstrations sont convaincantes. Aujourd’hui, un agent capable de préparer une clôture ou de rédiger un commentaire de gestion n’a plus rien d’exceptionnel. La difficulté se situe ailleurs : qui valide ce que produit l’IA ? Qui en porte la responsabilité devant un commissaire aux comptes ? Qui arbitre lorsqu’un gain n’est pas mesurable ? Dans les faits, la partie la plus complexe de l’IA n’est presque jamais la technologie elle-même.
Justement, quels nouveaux métiers voyez-vous émerger ?
Arnaud Petit : Avant même les métiers, ce sont les organisations qui changent. La finance a longtemps vécu en silos. La comptabilité d’un côté, la donnée de l’autre, la technologie ailleurs. La valeur se déplace désormais à l’intersection des trois, et elle appelle des profils capables d’en parler les trois langages. Le métier ne disparaît pas : il se recompose autour de la donnée.
Mickaël Mina : On voit émerger une nouvelle génération de fonctions : Chief AI Officer, Head of AI, AI gouvernance lead. Des rôles inexistants il y a trois ans, désormais présents en comité de direction. Mais le métier le plus structurant que je vois dans la finance est sans doute celui de Finance Engineer. C’est un profil hybride, qui construit les flux de données de bout en bout, teste les outils d’IA, identifie leurs limites, conçoit des usages opérationnels et produit de la valeur concrète. Il parle deux langues, celle du tableur et celle de l’interface de programmation. La finance découvre qu’elle a désormais besoin d’ingénieurs.
Vous insistez sur la gouvernance et la culture. Où se situent aujourd’hui les principaux freins ?
Arnaud Petit : Tout commence et finit par la valeur créée. Une IA qui ne se traduit pas en temps gagné, en erreurs évitées et en décisions mieux prises n’apporte rien : elle impressionne et coûte, mais elle ne transforme pas. Chez Sage, nous demandons à chaque projet de faire la preuve de son utilité par des résultats mesurables, pas par des promesses.
Mickaël Mina : Nous avons fait les mêmes erreurs que beaucoup d’entreprises : distribuer des licences en pensant que l’usage suivrait. En réalité, un outil seul ne transforme rien. La plupart des organisations n’exploitent encore qu’une fraction des capacités disponibles. Le management intermédiaire joue un rôle décisif dans l’adoption. Et il faut aussi apprendre à dire non : tous les cas d’usage ne justifient pas le recours à l’IA. Parfois, la meilleure IA reste de ne pas en faire.
Journaliste : L’intelligence artificielle accentue-t-elle les écarts entre générations ?
Arnaud Petit : Le risque est réel, mais il se renverse. D’un côté, des seniors qui possèdent le jugement métier, et de l’autre, les juniors qui manient ces outils avec une aisance naturelle. La tentation serait de les opposer mais l’intérêt est de les faire travailler ensemble, que l’expérience guide l’outil, et que l’outil ouvre l’expérience. C’est moins une fracture à craindre qu’un transfert à organiser, dans les deux sens.
Mickaël Mina : Le point de tension concerne surtout les juniors. Ils apprenaient historiquement par des tâches de routine, précisément celles que l’IA automatise en premier. Si ces étapes disparaissent, il faut repenser en profondeur les parcours d’apprentissage. À l’autre extrémité, les profils expérimentés s’interrogent sur leur place et leur valeur à moyen terme. C’est l’ensemble des trajectoires professionnelles qui doit être redéfini.
Journaliste : La nouvelle génération a grandi avec des outils d’une grande simplicité. Le logiciel professionnel est-il en décalage ?
Arnaud Petit : C’est un enjeu clé pour les éditeurs. Les logiciels doivent évoluer vers des expériences plus simples et plus naturelles, tout en maintenant un niveau d’exigence élevé, notamment en matière de conformité, de sécurité et de traçabilité.
Mickaël Mina : Cette génération a grandi avec une interface conversationnelle : on demande, l’outil répond. Elle n’a pas appris à naviguer dans des systèmes complexes. On observe déjà que de jeunes collaborateurs dépassent des profils expérimentés, simplement parce qu’ils interagissent différemment avec les outils. Cela accélère profondément la transformation des pratiques. C’est le sens de notre programme Sage Next Gen, qui met notre ERP financier entre les mains des écoles de commerce, d’ingénieurs et de finance. Ils s’y forment sur l’outil réellement utilisé en entreprise, conforme jusqu’à la facturation électronique, et voient comment l’humain et l’IA travaillent ensemble. Une manière d’assurer la relève. Et c’est là que ces métiers prennent tout leur sens : des traits d’union entre la simplicité du prompt et la rigueur du chiffre, entre la génération qui arrive et celle qui transmet.
Le thème de cette édition porte sur l’« infrastructure de confiance ». Que recouvre-t-elle en finance ?
Arnaud Petit : En finance, la confiance n’est pas un supplément, c’est la condition même de l’adoption. Elle tient à trois exigences indissociables la conformité, la qualité de la donnée et la capacité à expliquer un résultat. Là où certains voient dans les cadres européens, du RGPD à l’AI Act, une contrainte, nous y voyons un atout.
Mickaël Mina : Les modèles d’IA introduisent une réalité nouvelle : le non-déterminisme. Une même question peut produire plusieurs réponses. Pour un usage financier, cela impose de construire une infrastructure de confiance reposant sur trois piliers : déterminisme, sécurité et auditabilité. C’est à cette condition que l’IA peut être utilisée dans des processus critiques. C’est ce que nous appelons l’Authentic Intelligence. L’Europe en a fait une force, du RGPD à l’EU AI Act jusqu’à la facturation électronique de septembre 2026. La donnée structurée, conforme, sécurisée devient le vrai actif. C’est aussi pourquoi nous avons pris un engagement clair, le Sage AI Trust Label : transparence sur l’usage des données et garantie que les données financières de nos clients ne servent jamais à entraîner des modèles publics. En finance, la confiance se prouve, elle ne se déclare pas.
Quel rôle pour les profils scientifiques, notamment les polytechniciens ?
Mickaël Mina : Ils apportent une capacité essentielle : modéliser des systèmes complexes et les rendre intelligibles. C’est une compétence clé dans un monde où l’IA peut devenir opaque.
“ La technologie ne sera jamais le facteur décisif — ce qui fera la différence, ce sont les organisations qui sauront s’en saisir, en confiance.”
Arnaud Petit
Arnaud Petit : Il y a une responsabilité collective : éviter que l’IA ne crée une nouvelle fracture entre ceux qui la commandent et ceux qui subissent. Notre rôle d’éditeur, c’est de la rendre maîtrisable par le plus grand nombre, par chaque PME, chaque comptable, chaque dirigeant qui s’appuie sur nos outils.
Comment résumer cette transformation ?
Mickaël Mina : Nous ne sommes pas dans une logique de substitution, mais de combinaison : intelligence humaine × intelligence artificielle.
“ Nous ne sommes pas dans une logique de substitution, mais de combinaison : intelligence humaine ×intelligence artificielle.”
Mickaël Mina
Arnaud Petit : La technologie ne sera jamais le facteur décisif, elle se banalise déjà, tout le monde y aura accès. Ce qui fera la différence, ce sont les organisations qui sauront s’en saisir, les compétences qui sauront la guider, et ce en confiance. C’est là, et non dans la seule puissance des modèles, que se gagnera la prochaine décennie de la finance.
