Roger Guesnerie (X62) ingénieur-économiste d’exception
Décédé le 4 janvier 2026 à Paris, Roger Guesnerie a consacré son existence à la recherche théorique et appliquée en économie publique, en parcourant tous les étages de l’ascenseur social.
Né en Mayenne le 17 février 1943 de parents cultivateurs, soutenu par son instituteur, il entre en prépa, à l’X, puis suit simultanément les cours des Ponts et de l’IEP. Dans la tradition économique des ingénieurs des Ponts, il entre au CEPREMAP, un laboratoire lié au Plan, et rejoint le CNRS (1974). Puis il investit le CERAS, laboratoire d’économie des Ponts, lui-même absorbé dans le DELTA (1991), et cofonde l’École d’économie de Paris (2006). En parallèle, il devient rédacteur en chef d’Econometrica (1984) et préside l’European Economic Association (1994) et la Société d’économétrie (1996). Son activité d’enseignement le conduit enfin à professer aux Ponts et à l’EHESS (1993) avant d’accéder au Collège de France (2000-2013).
Ce slalom bien français à travers les multiples institutions académiques a donné naissance à plus d’une centaine d’articles théoriques dans les meilleures revues avec de nombreux coauteurs (dont trois prix Nobel) et à cinq ouvrages personnels de synthèse ou de vulgarisation de ses idées. Il publie également divers rapports administratifs, dont un rapport critique sur l’enseignement des sciences économiques et sociales dans le secondaire.
Il compense son activité créatrice débordante par une pratique assidue tant de la sieste que du sport (football, cross, cyclisme et… pétanque). Sa conquête du graal consiste en l’ascension annuelle, sa crinière légendaire devenue blanche au vent, du mont Ventoux, près de son refuge de Suzette, situé à l’ombre des Dentelles de Montmirail, où il accueille ses amis fidèles.
Une œuvre conceptuelle tracée selon un sillon rectiligne
Sa démarche s’appuie sur le modèle walrasien d’équilibre général, assorti d’une fonction d’utilité collective relative aux biens consommés, supposée optimisée par un planificateur étatique. Dans ce cadre formel idéalisé, tout équilibre est un optimum et tout optimum peut être décentralisé sous forme d’équilibre. Toute sa recherche consiste dès lors à s’affranchir de ses hypothèses les plus restrictives et à y intégrer des phénomènes inédits. Dans les calculs économiques menés par l’État, des « prix fictifs » des biens prennent alors le relai des prix réels.
Ses premiers travaux montrent que, en cas de défaillances du marché (ensembles de production non convexes, information imparfaite), la coïncidence entre équilibre et optimum – devenu de second rang – peut être restaurée. Les suivants portent sur le traitement de l’incertitude et la compensation des déséquilibres macroéconomiques (chômage, déficit extérieur) au travers, outre d’un taux d’actualisation, d’un salaire et d’un taux de change fictifs.
Ses travaux ultérieurs explicitent les anticipations des agents (obtenues par raisonnement ou par apprentissage), qui définissent à travers les offres et les demandes les prix réels. Ces anticipations sont directement autoréalisatrices (anticipations rationnelles) ou portées par des modèles privés des agents, eux-mêmes auto-réalisateurs (équilibres à taches solaires). Ses derniers travaux visent à intégrer le changement climatique et conduisent à la définition d’un taux d’actualisation écologique. Plus tardivement, il s’intéresse à la gouvernance d’une économie mondialisée, mais, même dans ses moments de doute, il n’a pas envisagé que les prix réels puissent être érigés en arme politique.
Animé d’une foi inébranlable dans la raison et le savoir, il était persuadé que l’on ne peut faire de bonnes recommandations de politique économique qu’en s’appuyant sur des modèles formels ambitieux et rigoureux. Ce qui ne l’empêchait ni de manifester une réelle ouverture sur d’autres sciences sociales (sociologie, histoire), ni de dialoguer avec des économistes éloignés de ses propres thèmes, ni même de défendre son activité occasionnelle de sourcier.





