Bague « Demoiselle » créée en collaboration avec une cliente. © 2025 Rivages

Rivages : De la joaillerie cocréée avec les clients

Dossier : Trajectoires | Magazine N°809 Novembre 2025
Par Sarah LE NET (X10)

Christian Manivel (X72) a cofondé Rivages, qui propose à ses clients de cocréer leurs bijoux, lesquels sont donc uniques et conçus spécialement pour eux. L’or utilisé est certifié et les pierres créées en laboratoire, dans un souci de préservation de l’environnement. Rivages associe les techniques de 3D et de CAO, et le savoir-faire des artisans

Citations : 
« Toute personne a le droit, dans sa vie quotidienne, d’être entourée de beaux objets. » William Morris (1834-1896), créateur de Arts and Crafts, mouvement anglo-saxon parallèle de l’Art nouveau. 
« L’artiste ou le créateur ne doit avoir aucun dogme mais de la poésie. » Warrington Taylor (1837-1870), directeur des établissements William Morris et Co. 
« Le multiple use le modèle ! » Jean Vendome (1930-2017), père de la joaillerie contemporaine. 

Quelle est l’activité de Rivages ?

Rivages propose à ses client(e)s une expérience rare : cocréer une ou plusieurs pièces de joaillerie uniques et innovantes, conçues pour eux ou leurs proches.

Quel est le parcours des fondateurs ?

Christian Manivel (X72), président et designer, et Julie Roué, associée et designer.

Après avoir pensé et créé le très grand durant ma carrière d’ingénieur, je nourris désormais ma créativité en m’adonnant au plaisir d’imaginer le tout petit. J’utilise tout mon savoir-faire dans le domaine des sciences et des technologies, en l’appliquant à la création de mes bijoux. Je manie les équations qui se transforment en courbes et en formes pour occuper l’espace. Je m’émerveille aussi devant la richesse des pierres que j’ai appris à tailler afin de perfectionner leur éclat et les sublimer. Julie Roué, mon associée, bretonne comme moi, cultive une passion pour la joaillerie depuis l’enfance. Après des études de commerce et un début de carrière en marketing, son inclination l’amène à étudier auprès de joaillières en Allemagne, aux côtés desquelles elle familiarise ses mains au contact du métal. C’est donc tout naturellement qu’elle commence à créer des bijoux sur mesure d’abord pour ses proches, puis pour des clients.

Comment vous est venue l’idée ?

Nous nous sommes rencontrés il y a deux ans environ, alors que nous avions tous les deux nos marques de bijoux respectives. Julie avait besoin d’un bijou qu’elle ne pouvait pas réaliser à la main et elle a fait appel à moi. Très vite, il nous est apparu comme une évidence que nous voulions continuer à créer ensemble, de manière plus durable. Nous partagions les mêmes goûts en matière de bijoux et d’inspirations, et petit à petit nous avons aussi réalisé à quel point nous étions complé­mentaires. Moi, avec ma nature d’ingénieur et mon expérience de modélisation numérique des bijoux, et Julie avec ses compétences en marketing et son approche manuelle. De cette complémentarité, nourrie par une vision commune, est née Rivages.

Après presque deux ans de préparation et d’itérations successives pour arriver à une vision stratégique pertinente, il est devenu clair que la raison d’être de Rivages était d’offrir à ses clients une expérience de cocréation, leur permettant de devenir « ingénieur de leur propre désir ». Chaque pièce est unique, jamais recréée ; nos bijoux sont conçus et fabriqués en France, en or certifié RJC ou recyclé, et nos pierres sont des pierres créées en laboratoire, générant ainsi un impact modéré sur notre environnement.

Qui sont les concurrents ?

Notre obsession depuis le début est de trouver un positionnement unique, qui nous permette de nous démarquer dans le secteur très compétitif de la joaillerie. En proposant un service très exclusif de cocréation de pièces uniques, notre démarche s’inspire de celle des grandes maisons de joaillerie, tout en gardant comme objectif des prix toujours inférieurs à quatre chiffres. Parmi nos autres spécificités : nous n’avons pas de stock, nous n’avons pas besoin d’intermédiaire (distributeurs, agences de presse, etc.) et nous recourons peu à la publicité.

Notre champ des possibles est presque sans limite, avec les pierres « cultivées » en laboratoire et la conception assistée par ordinateur, qui nous permet de créer des formes très complexes impossibles à fabriquer à la main. Enfin, l’intégration des contraintes de fabrication, dès la conception 3D, nous permet d’être très innovants et de minimiser le coût complet du bijou. Pour l’instant, ce positionnement d’offre exclusive et de prix maîtrisés est très singulier.

Tu as connu plusieurs vies professionnelles ; comment se sont orchestrés ces changements et les périodes charnières ?

La voile a toujours fait partie de ma vie, dès l’enfance, et le passage par la DGA et la construction navale a été un choix assez simple. Créer des objets complexes et leur « donner vie » à partir d’une idée, d’un souhait ou d’un avant-projet sommaire est une source de satisfaction incroyable, et j’ai toujours été très sensible aux belles courbes, aux belles surfaces (comme celles d’un grand monocoque ou d’un navire de surface qui se doivent d’être optimales dans plusieurs milieux à la fois), ainsi bien sûr qu’aux beaux objets.

Pour autant, mes changements professionnels ont en réalité été plutôt le fruit de rencontres avec des individus hors du commun. Que ce soit à la DGA où m’a été confiée la construction du porte-avions Charles-de-Gaulle (un grand merci à Paul Quilès, X61, puis André Giraud, X44) ou à la direction générale de grands groupes de services informatiques internationaux (merci à Jacques Raiman, X54, et Gérard Philippot, X62) ou pour finir lors de ma rencontre avec mon associée.

Qu’est-ce que l’expérience accumulée à la DGA ou dans un grand groupe de services informatiques peut apporter à la conduite d’une microentreprise ?

Je me pose parfois la question de savoir si je n’aurais pas dû faire ce métier de créateur, voire d’artiste, bien plus tôt. Sans doute non, car je me rends compte de tous les apports de mes expériences passées, qui me permettent de voir ce métier et ce secteur d’activité avec un regard très différent. Cela me fait remettre en cause certaines pratiques du type « on a toujours fait comme ça », que ce soit dans la conception ou même dans la fabrication, tout en gardant certaines pratiques multimillénaires de la joaillerie. Quant à la dimension micro-entreprise, elle est en réalité la même que celle des grandes entreprises que j’ai dirigées. Il faut aussi une vision, une stratégie, une exécution précise et persévérante de cette stratégie et une action au quotidien peut-être encore plus soigneuse, car une microentreprise est extrêmement vulnérable : toute erreur peut rapidement la détruire.

Entre les réseaux sociaux et les influenceurs d’un côté, et la crise du pouvoir d’achat de l’autre, comment réussis-tu à naviguer ?

Il est vrai que le marché des bijoux et de la joaillerie est extrêmement compétitif, que l’on fasse de la production en série ou du luxe exclusif. La chasse à la visibilité est féroce, alors même que le marché est malmené. Notre parti pris a été d’aborder notre modèle de distribution différemment et d’adapter notre offre à celui-ci. Avec mon expérience en ventes complexes en B2B, où chaque client potentiel fait l’objet d’une qualification très rigoureuse et d’une approche de type conseil, je voulais suivre le même principe : identifier individuellement les clients potentiels et patiemment créer des relations de confiance avec chacun d’entre eux. Parmi ces clients cibles, nous privilégions dans un premier temps des cheffes d’entreprise, dirigeantes influentes, entrepreneures et investisseuses dans l’impact et la tech verte, consultantes, avocates, banquières et investisseuses engagées… 

En quelques mots, comment façonne-t-on les bijoux ?

Comme pour toute création, la conception est l’influx vital. Et avec nos client(e)s, l’essentiel n’est pas l’outil 3D qui me permet de créer le design lui-même, mais c’est la rencontre, le frottement de deux esprits et la maïeutique qui est à l’œuvre pour aboutir à un « c’est exactement ce que je voulais ! » prononcé par la cliente et par moi-même ou par mon associée, la durée elapse de ces échanges pouvant parfois aller jusqu’à un ou deux mois…


“Comme pour toute création, la conception est l’influx vital.”

Sur le plan plus industriel, la conception 3D, qui est le cœur de mon savoir-faire, intègre d’emblée les contraintes de plusieurs métiers : celles du fondeur qui va couler le métal précieux dans le moule au sein duquel est enfermé préalablement le modèle en cire, lui-même généré par une imprimante 3D ; celles de la polisseuse qui émerise puis polit finement la monture ; celles du sertisseur qui va pousser les griffes au meilleur contact entre la monture et les pierres, préalablement taillées par un lapidaire ; voire celles de la finition qui sera éventuellement apportée par une émailleuse ; tous ces métiers étant par essence manuels.

Mon associée et moi-même avons une pratique certaine de tout ou partie de ces métiers, mais nous avons choisi de construire un petit écosystème, résultat de rencontres personnelles avec des artisans hors pair, bien plus affûtés que nous, chacun dans sa spécialité, partageant notre désir de produire des pièces uniques exceptionnelles. Parfois je taille les pierres moi-même, parfois nous faisons le sertissage mon associée ou moi-même, mais toujours nous concevons les bijoux, que ce soient les montures ou même le design de diagrammes de facettage innovants, voire de nouvelles méthodes de sertissage.

© 2025 Rivages
Saphir rose taillé en goutte selon un diagramme créé par Rivages. © 2025 Rivages

La conception de bijoux et d’ornements est peut-être un des arts les plus anciens, comment se fait-il qu’aussi peu d’X se soient lancés dans cet univers ?

Je te renvoie au dossier Luxe de la J&R de mai dernier et à l’excellent article de Louise Laffont (X07). J’adhère à ses propos et je me retrouve dans chacune de ses phrases, en particulier « l’éloge de la folie bien tempérée » qui parfois peut manquer à certains d’entre nous. Créer et innover ont toujours été mes moteurs. Et aujourd’hui créer de la désirabilité m’emplit de bonheur.

Ton approche chimique de la conception des gemmes est particulièrement étonnante ; le laboratoire est-il l’avenir du bijou ?

Ce que nous enseigne l’évolution du marché des diamants est très révélateur : les diamants créés en laboratoire ont déjà pris une part de marché conséquente, en particulier aux États-Unis. Les quasi-monopoles des diamants extraits de mines, comme De Beers, sont perturbés. Je fais le pari qu’il en sera de même pour les pierres de couleur (saphirs, rubis, émeraudes, etc.).

Nous avons pris le parti d’utiliser en priorité des pierres « cultivées » en laboratoire car elles ont les mêmes propriétés physiques, chimiques et optiques que les pierres extraites dans des conditions sociales parfois lourdes. Ces pierres sont aussi plus respectueuses de l’environnement et, enfin, ont des prix cohérents avec notre offre, ce qui permet à nos clientes de les porter régulièrement et de ne pas les enfermer dans des coffres-forts… Cela nous permet de proposer de très belles pierres lors de nos cocréations, car il ne faut jamais oublier que la beauté d’une pierre résulte en grande partie du travail du lapidaire ! 


Découvrir Rivages :

https://www.rivagesjewelry.com

Contacts : cmanivel@rivagesjewelry.com ; jroue@rivagesjewelry.com

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