Rénov’X : les principes du projet de transformation
Le concours pour la transformation du bâtiment central de l’X a été remporté par l’agence d’architecture enia. Les porteurs du projet exposent les principes qui ont guidé leurs réflexions et les choix structurants qu’ils ont faits pour concevoir leur programme. On y voit à la fois un profond respect pour ce qui a été réalisé dans les années 70, dont les qualités sont redécouvertes par les architectes actuels, et une volonté d’ouvrir le bâtiment sur son environnement, tout en le rendant plus lisible et économe. Un modèle pour les futurs chantiers de réhabilitation des constructions de la même époque, alors que le principe de la démolition-reconstruction n’est plus soutenable aujourd’hui.
La conception du projet a été précédée d’une longue analyse de l’architecture d’Henry Pottier par l’agence enia architectes.
Un ensemble « de grande tenue »
Reflet d’une époque charnière dans l’histoire de l’architecture, la conception de l’ensemble central est influencée par la seconde période du modernisme et du brutalisme. Son plan est composé de formes géométriques pures et simples que l’on pourrait résumer à « un carré contenant un carré, lui-même contenant un cercle ». Une configuration singulière destinée à distinguer le cœur de la composition, l’amphithéâtre Poincaré et son enveloppe de béton brut.
De l’extérieur, l’architecture dessinée par Henry Pottier est très claire. On distingue trois strates : un socle très plein en briques sombres, une ligne blanche qui marque le nouveau sol de référence, un corps vitré, puis un couronnement massif qui semble pourtant léviter. Une alternance de volumes pleins et de volumes vitrés qui donnent vie à trois lignes horizontales bien définies, particulièrement visibles sur la façade nord de l’ensemble. Quant au « Boncourt », surélevé et comme suspendu, il se veut une miniature du bâtiment central, reprenant les mêmes lignes et la même alternance de volumes et de matières.




Depuis le lac, la composition de l’ensemble joue sur les rapports au sol, au ciel et sur les rapports d’échelle, puisqu’il devient difficile d’en apprécier les dimensions. Suivant le principe de la ville stratifiée cher à Henry Pottier, la coursive de la façade nord marque le niveau de référence de l’ensemble central, libéré des contraintes du sol naturel, à 6 m 50 plus haut. Elle illustre le piédestal sur lequel l’institution s’installe et prend sa position dominante sur le paysage, alors vierge, du plateau de Saclay.
Un vocabulaire architectural propre à la fin des années 60
Partout, on retrouve un « vocabulaire architectural » propre à la fin des années 1960. Il conjugue les codes de la modernité (géométrie rigoureuse, espace continu et fluide, composition rationnelle, matériaux en faible quantité et expressifs…) avec ceux des études alors émergentes des prospectivistes (GIAP, Groupe international d’architecture prospective fondé par Michel Ragon), qui imaginent une ville idéale, proliférante, faite de mégastructures imaginées comme un substrat fertile permettant à l’architecture de se développer.
Les structures tridimensionnelles mises en valeur par le projet de Pottier illustrent cette période passionnante de l’histoire contemporaine de l’architecture. On les retrouve à des échelles différentes dans la structure principale de l’ensemble central, dans la structure des passerelles et les sous-faces des escaliers.
Analyser et transformer l’héritage de Pottier
Pour enia, l’enjeu est de prolonger l’architecture existante avec ses codes, ses grandes qualités et son vocabulaire spécifique, tout en corrigeant ses défauts ; de la réadaptation des espaces à de nouveaux usages jusqu’à l’intégration de nouveaux flux, en passant par l’amélioration des performances énergétiques. « À chaque étape du projet, on se demande pourquoi Pottier a fait ainsi, quel était l’intérêt de ce choix à l’époque, et si cela en a encore un aujourd’hui. […] On ne démolit que quand c’est strictement nécessaire : si on démolit, c’est que cela a du sens », souligne Brice Piechaczyk (X93). En outre, bien que « s’adressant au grand paysage », l’École est très peu ouverte sur l’extérieur, voire introvertie ; c’est un autre point à corriger, en tenant compte de son environnement… Car l’École n’est plus seule dans le campus, elle converse avec les institutions voisines.
Unifier l’expression du bâtiment et l’ouvrir à son environnement
L’autonomisation de l’ensemble central est une condition nécessaire à la mise en valeur du patrimoine existant. À la puissance institutionnelle qu’exprime le traitement de la façade nord, s’oppose ainsi une façade sud sans hiérarchie, qui rend difficile la lecture d’ensemble de l’édifice. Afin d’établir un lien évident entre les différentes façades de l’ensemble central, le projet propose une extension de la coursive extérieure tout autour du bâtiment.
“Réaliser un bâtiment qui rayonne.”
Une circulation périphérique qui encadre l’édifice et offre un parcours extérieur continu au niveau 1. Ce geste architectural fort permet de créer la cohérence architecturale nécessaire à l’identification de l’ensemble central. Et, au-delà de l’intérêt architectural qu’elle présente (une rotonde carrée), cette nouvelle coursive périphérique propose une véritable qualité d’usage. Un balcon sur le campus exprime l’ouverture au monde de l’École, qui est désormais un pan important de son identité. « Ce bâtiment central introverti n’a plus de sens dans le contexte du campus aujourd’hui. Nous souhaitons conserver les grandes lignes de sa composition, mais en l’ouvrant sur l’extérieur. Nous allons réaliser un bâtiment qui rayonne. » affirme Brice Piechaczyk.


Une nouvelle entrée et une agora au sud
Si la façade nord du bâtiment exprime avec radicalité l’institution, la façade sud est composée comme une façade secondaire. À l’examen des différents dessins de Pottier, il semble que celui de cette façade résulte des campagnes d’économies de 1970 sur le projet. On observe en effet qu’elle ne reprend pas la logique en strates de la façade nord, se raccorde de façon étrange aux bâtiments qui l’entourent, ne bénéficiant pas du recul offert au nord pour admirer la composition du bâtiment et semblant, de fait, opaque et moins structurée. Or c’est de ce côté de l’ensemble central qu’élèves, enseignants et visiteurs accèdent à l’École.
Le projet se concentre donc particulièrement sur cette façade, notamment à travers l’aménagement d’un nouvel axe est/ouest qui s’étend à l’échelle du campus, dans le but de créer une nouvelle entrée au sud, clairement identifiable. Grâce à l’escalier monumental de l’entrée sud, le bandeau blanc généralisé sur toutes les façades touchera le sol en cet unique point pour marquer plus encore l’importance de cette entrée.



Le projet prévoit aussi d’installer une grande agora face à cette entrée, nouveau centre de la vie communautaire de l’École et, plus largement, du campus. Par une stoa (portique) positionnée le long de l’axe est-ouest, ce nouvel espace public se dilatera jusqu’au rez-de-chaussée du bâtiment historique, qui abritera un espace de coworking ouvert aux élèves et enseignants, un showroom destiné aux laboratoires ainsi que le musée de l’École. La bibliothèque se prolonge, elle, par une loggia qui surplombe l’agora.
Un Grand Hall ouvert sur le paysage et ses patios, de nouveaux usages
La nouvelle entrée principale au sud de l’ensemble central est précisément positionnée face au patio existant, anticipant ainsi une transparence et des vues profondes sur tout l’espace du Grand Hall. Depuis le hall d’entrée, on distingue la végétation des patios et la lumière intérieure qui invitent à entrer. Les structures spectaculaires des passerelles sont révélées par leur nouvelle teinte et la mise en place de garde-corps vitrés, qui permettent à la lumière de se diffracter à travers ces dentelles d’acier. La colorimétrie du Grand Hall est ainsi revisitée, pour apaiser les teintes de cet espace et magnifier sa lumière si particulière.



Les façades des patios sont, elles, intégralement vitrées afin d’améliorer la continuité spatiale avec les extérieurs, et la cafétéria est descendue d’un niveau pour dynamiser davantage dans le Grand Hall sa fréquentation et son animation. Tous deux seront ouverts sur la terrasse, pour prolonger cette ambiance conviviale et l’ouvrir sur l’extérieur. Parce que le Grand Hall, aujourd’hui, souffre d’être très introverti, le projet sera l’occasion d’ouvrir largement les vues sur le paysage, notamment dans l’axe nord/sud et sur le lac. Tout le Grand Hall voit sa modularité améliorée pour continuer à s’adapter à la diversité des événements qui y prennent place.

L’amphithéâtre Poincaré, cœur du bâtiment
Toutes les salles de classe sont repositionnées et redessinées pour favoriser l’innovation pédagogique et s’adapter aux nouveaux modes d’enseignement. Les amphithéâtres sont rénovés, dont le « PoinK », l’un des lieux les plus identitaires et prestigieux de l’École. Son architecture intérieure est renouvelée et la relation, aujourd’hui distante, entre la salle et la scène, est améliorée pour devenir un marqueur fort du projet de transformation. Dans les esquisses intermédiaires de Pottier, découvertes dans les archives, un puits de lumière avait été envisagé au centre de l’amphithéâtre Poincaré, marquant le barycentre symbolique de l’ensemble de l’École. Les diagnostics de la structure existante ont établi qu’un oculus avait bien été construit mais non ouvert. Le projet propose d’introduire cette lumière zénithale et de l’exprimer avec clarté pour prolonger la conception originale.

Réduire la consommation énergétique et améliorer le confort
La précision de la conception du projet permet d’atteindre une qualité environnementale exemplaire confirmée par le label BDF niveau argent (bâtiment durable francilien) obtenu en fin de phase de conception et qui consacre les performances du bâtiment en matière d’émissions carbone (émission inférieure à 600 kg eq CO₂/m²), de consommation d’énergie et de confort hivernal et estival (sans climatisation). Pour atteindre ces objectifs, des outils de métriques ont été spécifiquement développés par enia, en collaboration avec Mindjid Maizia, professeur à Polytech Tours et directeur scientifique de enia. Ils permettent d’objectiver chacun des choix techniques et architecturaux, puis d’optimiser les choix au regard des différentes contraintes techniques et économiques.
Le réemploi in situ et ex situ permet, lui-aussi, d’améliorer les performances intrinsèques du projet.

Un projet dans le projet
Outre l’intérêt qu’il présente pour ses acteurs, ce projet constitue un formidable sujet d’étude autour de la transformation du patrimoine du XXe siècle. Dès le début des études de conception, le projet de transformation a ainsi servi de support pédagogique à plusieurs cours et travaux d’étudiants de l’École.
Les cours d’architecture (dispensés à l’École depuis deux siècles) sont ainsi l’occasion d’analyser le campus d’Henry Pottier avec un regard aiguisé et d’y lire un fragment de l’histoire de l’architecture ; tandis que plusieurs PSC (projets scientifiques collectifs) analysent les dispositions de ventilation des grands volumes ou les possibilités de réemploi, et que des « modals » portent également sur l’histoire de la transformation du campus…

Mais l’opération attire également des étudiants d’autres écoles dans le cadre, par exemple, de workshops comme celui organisé sur place en 2025 avec des étudiants de master de l’École spéciale d’architecture. Par ailleurs, des journées d’études seront organisées en mai 2026, en collaboration avec la Cité de l’architecture et du patrimoine, autour de la transformation du patrimoine universitaire des trente glorieuses, afin d’exposer les bonnes pratiques dans un monde où la démolition-reconstruction n’est plus soutenable.
enia architectes, en collaboration avec l’atelier Barani
enia est une agence d’architecture créée en 2003 par Mathieu Chazelle, architecte et ingénieur (X92), Simon Pallubicki, architecte et ébéniste, et Brice Piechaczyk, architecte et ingénieur (X93) ; tous trois également enseignants. Présente en France et en Inde, elle réunit une centaine de passionnés de trente nationalités dont les profils variés (architectes, ingénieurs et designers) permettent une approche à la fois créative, sensible et scientifique d’une grande diversité de projets ; principalement en Europe, en Afrique et en Asie.
Des projets renforcés par l’activité de recherche que mène l’agence depuis sa création, à travers son laboratoire interne eniaLAB.
Espace ouvert de réflexion, d’expérimentation et d’innovation qui accueille régulièrement stagiaires et doctorants, eniaLAB engage en outre de nombreuses collaborations, comme avec l’Institut de la transition foncière dont enia, depuis 2023, copilote la chaire.
Une approche extensive du métier avec un tropisme fort pour le patrimoine du XXe, que l’agence partage ici, pour Rénov’X, avec l’Atelier Barani.
Fondé en 1988 par Marc Barani, membre de l’Institut de France et lauréat du grand prix national d’architecture, avec lequel Brice Piechaczyk a contribué en 2015 à l’élaboration d’une stratégie nationale pour l’architecture sous l’égide du ministère de la Culture, l’Atelier a réalisé une douzaine de projets très variés.
Actuellement, il œuvre à la construction de la station de métro Bagneux-Lucie Aubrac de la future ligne 15 du Grand Paris Express, ainsi que la restructuration du Domaine Charlot de Beausoleil, grande propriété de style Belle Époque prochainement transformée en « village » culturel et social.

Mathieu Chazelle (X92)
cofondateur de l’agence enia, architecte et ingénieur

Simon Pallubicki
cofondateur de l’agence enia, architecte et ébéniste

Brice Piechaczyk (X93)
cofondateur de l’agence enia, architecte et ingénieur

Marc Barani
architecte et scénographe, fondateur de l’Atelier Barani





