Hackathon IA & Digital Workspace, ENS, juin 2025.

Renforcer la souveraineté numérique de l’État

Dossier : Vie des entreprises | Magazine N°810 Décembre 2025
Par Stéphanie SCHAER (X97)

La DINUM pilote la transformation numérique de l’État pour renforcer sa souveraineté, simplifier et sécuriser l’accès aux services publics. Stéphanie Schaer (X97) en expose les priorités : mutualisation, résilience, inclusion, et transition écoresponsable.

Quels sont, selon vous, les fondements de la souveraineté numérique de l’État, et de quelle manière cette vision se traduit-elle dans les orientations et actions concrètes portées par la DINUM ?

La stratégie numérique de l’État a fixé comme priorité un renforcement significatif de la maîtrise de ses systèmes d’information. Dans un monde où les crises se succèdent, cette maîtrise devient un enjeu de souveraineté et une assurance pour l’avenir. La définition de la souveraineté numérique que nous retenons est, pour un actif numérique donné : son immunité au droit extra-européen et sa capacité à substituer tout composant de sa solution pour garantir son intégrité et son pouvoir de négociation. Il ne s’agit pas d’un repli, mais d’une capacité d’action autonome dans un écosystème dominé par quelques grandes plateformes.

Concrètement, la DINUM déploie une stratégie reposant sur deux leviers principaux :

  • Le levier technologique en favorisant le développement d’alternatives technologiques souveraines à l’échelle européenne pour répondre aux enjeux de souveraineté et de dépendance. Cela se traduit par des choix déterminés en matière d’investissements dans les infrastructures, dans les applications et outils collaboratifs, mais aussi en matière d’IA, en favorisant notamment le recours à l’open source qui apporte un certain niveau de maîtrise. Pour ce faire, la DINUM s’appuie sur des partenariats européens renforcés. Un consortium au service de l’autonomie stratégique, l’EDIC Digital Commons, est d’ailleurs en cours de constitution avec 4 États membres — l’Allemagne, la France, l’Italie et les Pays-Bas — visant à soutenir le développement des communs numériques en Europe.
  • Le réarmement des compétences : pour maîtriser un système il faut au moins en partie l’opérer, y être présent ou l’exercer. C’est pourquoi la DINUM a pris en main l’animation d’une véritable politique RH de la filière numérique de l’État en intervenant à trois niveaux : les politiques d’attractivité ; les mobilités et les parcours ; la formation des agents publics et des managers. 

La DINUM concentre ainsi ses efforts sur trois orientations structurantes : consolider les socles numériques indispensables à l’action publique, encourager la réutilisation et la mutualisation de solutions fiables et ouvertes, et doter l’État de compétences et d’outils lui permettant de décider et d’agir en connaissance de cause.

Comment la DINUM encourage-t-elle l’innovation au sein des services publics, notamment autour de l’intelligence artificielle, afin de préserver l’indépendance technologique de l’État face à la concurrence internationale ?

L’enjeu, pour l’État, est de diffuser une culture d’innovation qui bénéficie à tous les métiers, en s’appuyant sur les besoins des agents publics sur le terrain. Nous avons fait le choix d’une approche très pragmatique inspirée du programme beta.gouv, qui privilégie les expérimentations à petite échelle et des mesures d’impact au fil de l’eau aux grands plans préétablis. Nous appliquons également cette méthode en matière d’intelligence artificielle : plutôt que de multiplier les effets d’annonce, nous nous concentrons sur des usages concrets et maîtrisés. 

C’est le sens de l’expérimentation lancée le mois dernier en partenariat avec Mistral AI et Outscale autour d’un assistant d’IA générative interministériel, aujourd’hui testé par près de 10 000 agents. Avec cet outil numérique, qui garantit la sécurité des données et des traitements tout en se plaçant à l’état de l’art des solutions disponibles, l’objectif est de faciliter le travail quotidien des agents publics et de gagner ainsi en efficience : aide à la rédaction, synthèse, analyse de documents, préparation de supports…

Au-delà de la technologie elle-même, une des clés de la réussite du déploiement de l’IA au sein de l’État est l’accompagnement : formation, échanges entre pairs, retours d’expérience. L’innovation n’est pas un geste isolé, mais un apprentissage collectif. En permettant à chacun de s’approprier l’IA, nous créons les conditions d’une transformation durable des services publics.

	Lancement du plan de formation des DAC au numérique, INSP, janvier 2024.
Lancement du plan de formation des DAC au numérique, INSP, janvier 2024.

Face à l’essor des menaces numériques, quels défis majeurs la DINUM doit-elle relever en matière de cybersécurité et de confiance numérique, et quelles réponses opérationnelles met-elle en place ?

Les administrations font face à des attaques plus nombreuses, plus sophistiquées et plus ciblées. Le défi principal est donc d’élever le niveau de résilience de l’ensemble de l’espace public numérique. La réponse ne peut reposer sur une structure unique : elle doit impliquer toutes les parties prenantes. La DINUM travaille ainsi en étroite coordination avec l’ANSSI et les ministères pour renforcer la sécurité des environnements d’hébergement, améliorer la protection des outils collaboratifs ou encore développer des architectures plus résilientes.


“Le défi principal consiste à élever le niveau de résilience de l’ensemble de l’espace public numérique.”

Il s’agit également d’encourager un investissement en continu dans nos outils numériques afin de prévenir la dette technique qui peut créer des fragilités.  Avec FranceConnect et FranceConnect+, la DINUM contribue par ailleurs à apporter à l’ensemble des administrations des solutions robustes d’authentification, qui préviennent les actes de fraude et d’usurpation d’identité. Ce sont par ailleurs des outils qui, tout en sécurisant l’accès aux démarches en ligne, viennent simplifier la vie administrative de millions de Français.

Quelles méthodes ou outils la DINUM met-elle en œuvre pour favoriser la coopération entre les différentes administrations de l’État et maximiser les synergies dans la conduite de projets numériques ?

En tant que DSI de l’État, la DINUM coordonne l’écosystème numérique public, notamment via une comitologie interministérielle réunissant tous les ministères. Elle pilote et anime également plusieurs dispositifs d’accompagnement pour favoriser la coopération entre les différentes administrations de l’État.

Pour prendre quelques exemples, je peux notamment citer le développement de l’intrapreneuriat dans le cadre du programme beta.gouv qui s’appuie sur un réseau de 21 incubateurs ministériels. Depuis sa création en 2015, le programme a prouvé l’efficacité de l’intrapreneuriat dans le développement de services numériques répondant de manière concrète et efficace aux défis des politiques publiques avec plus de 300 initiatives propulsées (ex : Pass Culture, Signal.Conso.gouv.fr, Pix, RDV Service public). Alors que j’étais commissaire au redressement productif en Bourgogne-Franche-Comté, je me suis moi-même investie personnellement dans ce programme en lançant en 2016 Signaux Faibles, qui vient détecter en amont les fragilités des entreprises via le croisement de données et des algorithmes d’IA prédictives, dans un objectif de mieux les accompagner.


“La coopération entre administrations passe également par des outils communs. 

Afin de promouvoir les échanges de bonnes pratiques en matière d’intelligence artificielle, la DINUM a plus récemment lancé la communauté interministérielle AllIAnce qui permet de croiser les expériences, les questions techniques et faciliter la capitalisation sur des briques communes, comme les infrastructures de calcul.

La coopération entre administrations passe également par des outils communs. Tchap, la messagerie instantanée des agents publics, opérée par la DINUM et basée sur le protocole ouvert Matrix, permet par exemple aux équipes de différents ministères de travailler ensemble de manière sécurisée.

Comment la DINUM accompagne-t-elle la transformation numérique des territoires en collaboration avec les collectivités locales, et quels sont les principaux obstacles à surmonter pour une égalité d’accès aux services publics numériques ?

Les collectivités territoriales partagent avec l’État de très nombreux enjeux communs en matière de numérique et l’articulation de nos politiques est indispensable. C’est précisément le sens du programme TNT (Transformation Numérique des Territoires), qui accompagne les collectivités dans le déploiement de services publics plus simples, plus accessibles et mieux adaptés aux besoins locaux. Il ne s’agit pas d’imposer des outils, mais de permettre à chaque territoire de développer ses compétences et ses solutions, afin que tous les citoyens puissent accéder à des services publics numériques fiables et de confiance, quel que soit l’endroit où ils vivent.

Les échanges fructueux qui ont pu avoir lieu fin octobre à Strasbourg à l’occasion du forum Numérique en commun, auquel de nombreuses collectivités et associations de collectivités ont participé, ont permis notamment d’échanger sur le recours, au niveau de l’État et des collectivités, à des solutions numériques en open source mutualisées, en renforçant ainsi nos capacités d’investissement sur ces outils déployés à large échelle.

Quels enjeux de sécurité, de simplicité et d’inclusion la DINUM doit-elle relever avec FranceConnect et les dispositifs d’identité numérique, et comment mesure-t-elle l’adoption et l’efficacité de ces solutions auprès des citoyens ?

FranceConnect constitue aujourd’hui une porte d’entrée majeure pour sécuriser et simplifier la connexion à plus de 1 800 services publics en ligne. Utilisé au quotidien par plus de 43 millions d’utilisateurs, son succès repose sur un équilibre permanent entre sécurité et simplicité.


“FranceConnect constitue aujourd’hui une porte d’entrée majeure pour sécuriser et simplifier la connexion à plus de 1 800 services publics en ligne.”

Nous travaillons à renforcer la protection contre l’usurpation d’identité, tout en veillant à préserver une expérience fluide et accessible. L’inclusion est également un impératif : l’identité numérique doit être un outil d’émancipation, et non un facteur d’exclusion. L’adoption est mesurée à travers l’usage, bien sûr, mais aussi la satisfaction des usagers et la capacité à réduire les démarches redondantes. 

Quels indicateurs la DINUM utilise-t-elle pour évaluer le succès de ses politiques de transformation numérique, et comment ces données orientent-elles les décisions et les axes d’amélioration ?

Dans le cadre de la méthode beta.gouv, nous veillons à mesurer et à systématiquement publier les indicateurs d’impact des produits numériques que nous développons et encourageons les ministères à en faire de même. Ces indicateurs peuvent porter sur l’impact auprès des usagers (satisfaction, qualité et rapidité des services), sur la performance interne des administrations, notamment en matière de mutualisation et de coûts, et sur la maturité numérique, évaluée à travers la montée en compétence, l’ouverture des données ou la capacité d’interopérabilité.

Ces données éclairent nos décisions et permettent de prioriser les investissements. Elles favorisent également un pilotage partagé avec les ministères, afin d’assurer cohérence et continuité. Un observatoire des démarches essentielles est par ailleurs actualisé chaque trimestre en ligne en affichant notamment l’évolution de la note de satisfaction des utilisateurs. D’autres critères sont également suivis comme l’accessibilité en ligne pour permettre aux personnes en situation de handicap de naviguer sans difficulté à l’heure de la digitalisation. Ces indicateurs sont essentiels pour challenger les ministères et définir avec eux des plans d’action de remédiation pour un service public toujours plus simple et inclusif.

En quoi les compétences issues des grandes écoles constituent-elles un levier pour les transformations numériques de l’État, et quelles stratégies la DINUM déploie-t-elle pour attirer, former et fidéliser ces profils d’excellence dans la fonction publique ?

Les grandes écoles jouent un rôle important dans la transformation numérique de l’État. Les défis actuels exigent à la fois une solide culture technique et une capacité à appréhender les enjeux de politiques publiques. Les profils issus d’écoles comme Polytechnique, les Mines, les Ponts ou l’ENS disposent de cette double compétence, qui leur permet d’intervenir aussi bien sur les questions technologiques que sur les dimensions organisationnelles et stratégiques.

La DINUM travaille à attirer, former et fidéliser et anime dorénavant, en partenariat avec la délégation interministérielle à l’encadrement supérieur de l’État, la communauté des ingénieurs des grands corps techniques de l’État. Il s’agit ainsi de rapprocher ceux qui ont fait le choix de l’État après ces grandes écoles en favorisant les mobilités interministérielles, y compris entre les sphères civiles et militaires. 

Le Campus du numérique public a déjà formé de nombreux agents : quelles évolutions majeures constatez-vous dans les compétences des personnels publics, et quels sont les futurs besoins de formation identifiés pour accompagner les mutations à venir ?

Depuis son lancement, le Campus du numérique public a formé plusieurs dizaines de milliers d’agents. La montée en compétence est nette, notamment sur la donnée, le design de services, l’agilité ou encore la conduite de projets. Cette dynamique contribue à diffuser une culture numérique plus transversale, qui facilite l’émergence de services plus simples et plus efficaces.

Les besoins évoluent cependant très vite. L’intelligence artificielle fait déjà partie du parcours de formation, tout comme la cybersécurité, qui constitue désormais un enjeu majeur pour tous les métiers. Nous poursuivons cet effort en élargissant les publics formés et en actualisant régulièrement les contenus, afin que chaque agent puisse disposer des compétences nécessaires pour accompagner les transformations à venir.

Comment la DINUM parvient-elle à allier modernisation numérique, performance et engagement en faveur de l’égalité, de la diversité et de la durabilité ? Pourriez-vous illustrer ces engagements par des retours concrets ou des résultats mesurables observés auprès des administrations ou des usagers ?

La transformation numérique de l’État ne se résume pas à l’innovation technologique : elle doit rendre l’action publique plus responsable et plus juste. Nous œuvrons en faveur d’un numérique plus écoresponsable en mutualisant les outils plutôt que de multiplier les solutions locales, en allongeant la durée d’utilisation et en veillant à concevoir des services numériques plus durables by design. 

Nous accordons également une attention particulière à rendre les outils et services numériques en ligne accessibles à toutes et tous, quel que soit leur handicap ou situation de vie. Cela passe par des accompagnements financiers et humains des ministères, une offre de formation et de sensibilisation des agents, mais aussi par le respect de référentiels de conception de produits numériques exigeants en la matière. 

Enfin, en qualité de DRH de la filière numérique de l’État, la DINUM déploie une feuille de route au service de la mixité dans la filière numérique de l’État, afin de promouvoir la place des femmes dans les métiers du numérique, de renforcer l’égalité professionnelle et de soutenir une filière publique plus inclusive.  

En Bref
La direction interministérielle du numérique (DINUM) est un service du Premier ministre qui définit la stratégie numérique, la met en œuvre et pilote la transformation numérique de l’État : modernisation des services publics, développement de solutions numériques mutualisées, déploiement de l’intelligence artificielle, ouverture des données, animation de la filière RH du numérique. 

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