Renaud Chaillat (DGFiP) : « La souveraineté numérique, c’est d’abord la capacité de l’État à rester maître de ses choix »

Renaud Chaillat (DGFiP) : « La souveraineté numérique, c’est d’abord la capacité de l’État à rester maître de ses choix »

Dossier : Vie des entreprises | Magazine N°810 Décembre 2025
Par Renaud CHAILLAT


Directeur du projet Nubo, le cloud souverain interministériel opéré par la Direction générale des Finances publiques (DGFiP), Renaud Chaillat pilote une transformation majeure de l’infrastructure numérique de l’État. Défenseur d’une approche fondée sur la résilience et l’indépendance technologique, il revient sur la genèse de Nubo, ses atouts et la vision d’une souveraineté numérique pleinement assumée.

L’État a fait le choix de développer son propre cloud souverain. Pourquoi ce choix est-il devenu stratégique aujourd’hui ?

Tout repose sur une idée centrale : garantir notre autonomie. On parle beaucoup de souveraineté, mais le mot qui me semble le plus juste est « résilience ». Il s’agit de se donner les moyens de continuer à fonctionner, quels que soient les aléas industriels ou géopolitiques. L’exemple du rachat de VMware par Broadcom illustre bien les risques de dépendance : du jour au lendemain, les coûts de licences ont été multipliés par dix, mettant de nombreux acteurs en difficulté. Pour un État, se retrouver captif d’un éditeur ou d’un fournisseur serait inacceptable. D’où la volonté de maîtriser notre feuille de route, nos technologies et nos coûts. À cela s’ajoutent les impératifs de sécurité et de confidentialité des données publiques. Développer un cloud d’État, c’est aussi un levier d’attractivité : opérer ce type d’infrastructure exige des compétences de haut niveau et permet d’attirer des talents motivés par des enjeux de sens et d’excellence technologique.

Quel rôle joue la DGFiP dans cette ambition numérique de l’État ?

La DGFiP conçoit et opère le cloud Nubo. C’est la continuité logique d’une trajectoire amorcée depuis plus de vingt ans : logiciels libres, automatisation, virtualisation… Nous avions déjà un très grand système d’information à gérer, avec des centaines d’applications. Construire une offre de cloud interne était donc naturel. L’opportunité s’est présentée en 2015 avec un appel à projets de la Direction interministérielle du numérique (DINUM), dans le cadre des Programmes d’investissement d’avenir. L’objectif était de rationaliser les data centers de l’État. Pour cela, nous avons proposé une solution ouverte, fondée sur des briques logicielles libres, et l’avons conçue dès le départ pour l’interministériel. Aujourd’hui, Nubo constitue, avec le cloud Pi de l’Intérieur, l’un des deux piliers du cloud souverain de l’État.

Quels avantages concrets Nubo apporte-t-il aux ministères et administrations utilisatrices ?

D’abord, une garantie d’hébergement intégralement interne, opéré sur le sol français, par l’État lui-même. Cela signifie transparence totale, notamment en cas d’incident : nos bénéficiaires sont en contact direct avec les équipes techniques, sans intermédiaire commercial. Deuxième avantage, le modèle économique : nous facturons au prix coûtant, sans marge. C’est un service public au sens plein. Troisième point, l’accompagnement. Nos équipes connaissent parfaitement l’infrastructure et assistent les utilisateurs, quel que soit leur besoin ou degré de connaissance. Enfin, les clients bénéficient d’une totale visibilité sur la sécurité et d’une influence réelle sur la feuille de route des évolutions, grâce à des échanges réguliers et des clubs utilisateurs.

En quoi le choix des logiciels libres est-il déterminant dans la conception de Nubo ?

Le premier argument n’est pas le coût, mais la qualité technologique. Les solutions open source que nous utilisons — Debian Linux, OpenStack, Kubernetes — sont parmi les meilleures du marché. Elles garantissent performance, interopérabilité et pérennité. C’est aussi un choix d’indépendance : nous maîtrisons nos outils et pouvons les faire évoluer librement, sans dépendre de politiques commerciales extérieures. Certes, cela demande d’investir fortement dans les compétences plutôt que dans des licences, mais c’est un investissement stratégique. Nous souhaitons également contribuer davantage à ces communautés, car elles font partie d’un écosystème vivant auquel nous devons beaucoup.

Comment la souveraineté numérique se traduit-elle concrètement dans vos décisions techniques et organisationnelles ?

Par la résilience avant tout. Nous concevons nos architectures pour pouvoir changer de matériel, de constructeur, de solution logicielle à tout moment. Aucun couplage fort, tout repose sur des standards interopérables. Cela nous protège des ruptures industrielles, mais aussi de l’obsolescence. C’est une approche « Lego » : chaque brique peut être remplacée sans tout remettre en cause. Sur le plan organisationnel, cela se traduit aussi par une diffusion des compétences et une culture de la maîtrise collective et de la coopération interministérielle — éviter les dépendances, même internes, et garantir la continuité du service public dans toutes les situations.

Pourquoi est-il essentiel que l’État garde la maîtrise de ses infrastructures critiques ?

Parce que la sécurité et la continuité du service public en dépendent. Nous devons par exemple pouvoir gérer nous-mêmes les incidents, sans dépendre d’un acteur tiers. C’est aussi une question de bonne gestion des deniers publics : maîtriser ses infrastructures, c’est maîtriser ses dépenses. Enfin, c’est une question de souveraineté démocratique : les données publiques appartiennent à l’État et doivent rester sous son contrôle.

Quelles compétences internes avez-vous choisi de développer plutôt que d’externaliser ?

Toutes les briques essentielles sont maîtrisées en interne : architecture, sécurité, systèmes Linux, virtualisation, conteneurisation… Nous faisons appel à des prestataires pour renforcer nos capacités, mais jamais au détriment de la maîtrise. Chaque intervention externe s’accompagne d’un transfert de compétences. L’enjeu, c’est de garder la connaissance au sein de l’État, pour garantir la continuité technique et la capacité d’innovation.

Avec le recul, quels enseignements tirez-vous de ce projet ?

Le premier, c’est la posture d’offreur de services : il a fallu formaliser nos engagements, nos niveaux de service, notre communication. Le deuxième, c’est la méthode : nous avons mené des cycles courts, quelques mois seulement, avec des livrables concrets à chaque étape, ce qui nous a permis d’ajuster en permanence notre trajectoire. Enfin, la réussite de Nubo repose sur la confiance donnée aux équipes. Ce sont elles qui innovent, qui font avancer le projet. Et les résultats sont là : pendant la pandémie, une application de fonds de solidarité a été mise en production en moins de deux mois grâce à notre cloud. C’est la preuve que la souveraineté et l’agilité peuvent aller de pair.  

https://www.numerique.gouv.fr/offre-accompagnement/cloud-administrations/le-cloud-interne

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