Réinventer la chaleur industrielle : l’efficacité avant tout

Dans un contexte énergétique incertain, la décarbonation industrielle ne relève plus seulement d’une ambition climatique, mais d’un impératif physique, économique et stratégique. Cofondateur de Heatlift, Michel Beaughon (X14) défend une approche d’ingénieur : utiliser les flux thermiques existants afin de produire de la chaleur utile, moins chère et décarbonée. En valorisant la chaleur fatale à l’aide d’une pompe à chaleur haute température, son équipe propose une voie concrète vers une industrie plus compétitive, plus souveraine et moins émettrice de CO2.
Les cleantech françaises évoluent actuellement dans un contexte devenu plus incertain. Comment interprétez-vous cette phase ?
Le ralentissement est réel pour les grandes levées, mais il faut le relativiser. La dynamique globale d’investissement reste supérieure à celle d’avant 2020, et surtout la décarbonation industrielle ne dépend pas uniquement du capital-risque. Elle repose d’abord sur une nécessité physique : améliorer l’efficacité énergétique. Lorsque l’on parvient à produire le même service thermique avec moins d’énergie primaire, la solution devient mécaniquement pertinente sur le plan économique. Chez Heatlift, nous abordons la décarbonation comme un problème d’optimisation des coûts énergétiques des industriels et d’accompagnement vers une souveraineté énergétique nécessaire.
“ La décarbonation industrielle ne dépend pas uniquement du capital-risque : elle repose d’abord sur une nécessité physique : améliorer l’efficacité énergétique.”
Assiste-t-on aujourd’hui à un recentrage vers des approches plus pragmatiques ?
Oui, nettement. Après une phase d’exploration technologique parfois très ambitieuse, les industriels reviennent à une question simple : où part l’énergie ? Dans la plupart des secteurs, qu’il s’agisse d’agroalimentaire, de chimie, de papier ou de textile, la chaleur représente environ 80 % de la consommation énergétique. Or, une fraction significative quitte les procédés sous forme de chaleur basse température non valorisée. Le raisonnement d’ingénieur consiste donc à fermer ce cycle thermique, à récupérer ces flux dissipés et à les réinjecter dans le procédé au bon niveau de température après une rehausse efficace, plutôt que de produire toujours plus d’énergie neuve.
Quels sont aujourd’hui les freins principaux à l’électrification de la chaleur ?
Le premier sujet est la continuité du procédé industriel. Une installation thermique n’est pas un équipement périphérique : elle est au cœur de la production. Toute innovation doit garantir une fiabilité absolue. Nous suggérons toujours de placer nos pompes à chaleur en parallèle aux chaudières installées à l’entrée du procédé. Le deuxième sujet est la compétitivité énergétique. L’électrification ne consiste pas à remplacer du gaz par de l’électricité, ce qui serait souvent défavorable, mais à réduire l’énergie nécessaire grâce au rendement thermodynamique des pompes à chaleur. Enfin vient la contrainte carbone. Lorsque ces trois dimensions – robustesse du procédé, performance économique et réduction des émissions – sont réunies, l’arbitrage devient objectif.
Pouvez-vous expliquer le principe physique du rehaussement de chaleur fatale ?
Une pompe à chaleur industrielle transfère de l’énergie thermique d’un niveau de température bas vers un niveau plus élevé en utilisant un cycle thermodynamique. Contrairement à une chaudière, qui transforme de l’énergie chimique en chaleur, nous recyclons une énergie déjà présente dans le système. La majeure partie de la chaleur utile provient de la chaleur fatale récupérée ; l’électricité ne sert qu’à piloter le transfert thermique. On maximise ainsi le flux thermique utile pour un minimum d’énergie externe. Cela transforme un schéma énergétique linéaire, qui consiste à produire, consommer, dissiper, en un système circulaire où la chaleur devient une ressource.
Quels niveaux de performance observez-vous sur le terrain ?
Le paramètre clé est le « lift », c’est-à-dire l’écart entre la température de la source froide et celle requise par le procédé. Pour un lift de 70 °C, nos systèmes atteignent un coefficient de performance d’environ 3. Autrement dit, 1 unité d’électricité permet de produire 3 unités de chaleur utile. Sur un site typique, avec une eau disponible à 50 °C et une vapeur nécessaire à 120 °C, cela se traduit par une division par trois de la consommation d’énergie primaire. Le retour sur investissement se situe entre deux et cinq ans sans aides publiques ou prise en compte des quotas carbone, et l’impact carbone est significatif : environ 1 500 tonnes de CO₂ évitées chaque année par mégawatt thermique installé.
Au-delà de la machine elle-même, quels sont les défis d’intégration industrielle ?
Traditionnellement, l’énergie industrielle est conçue de manière linéaire : un département produit la chaleur, un autre gère le refroidissement. La valorisation de chaleur fatale oblige à raisonner de façon systémique, en cartographiant les flux thermiques de l’ensemble du site. Cela implique une collaboration entre les équipes de production, d’utilités, d’ingénierie, de maintenance et parfois une réorganisation des logiques d’exploitation. Mais c’est précisément cette approche globale qui permet de dégager les gains les plus importants.
La dépendance énergétique constitue-t-elle un moteur durable ?
Indéniablement. L’Europe importe l’essentiel de ses combustibles fossiles. La volatilité du prix du gaz a un impact direct sur le coût de production industrielle. L’électrification basée sur une électricité largement décarbonée et domestique réduit cette exposition. La souveraineté énergétique devient ainsi un moteur aussi structurant que l’enjeu climatique. Les dispositifs publics (ADEME, BPI, programmes européens…) traduisent cette prise de conscience et accompagnent les projets lorsque le risque initial est jugé trop élevé.
L’efficacité énergétique peut-elle devenir un pilier structurant de la stratégie industrielle ?
Historiquement, la souveraineté énergétique française s’est construite sur la maîtrise du nucléaire. Aujourd’hui, l’efficacité énergétique constitue un levier complémentaire : produire autant avec moins d’énergie primaire. D’un point de vue d’ingénieur système, cela signifie optimiser les flux, réduire les pertes et électrifier intelligemment les usages thermiques. Les technologies existent. Le défi réside désormais dans la stabilité du cadre énergétique : prix relatifs gaz/électricité, signal carbone et visibilité réglementaire. Ce cadre conditionne les décisions d’investissement.
“ En valorisant mieux l’énergie, on réduit à la fois les coûts, les importations d’énergies fossiles et les émissions. C’est un triple dividende.”
Quel regard portez-vous sur l’avenir industriel européen ?
Je suis profondément optimiste. L’Europe, et la France en particulier, disposent d’une électricité peu carbonée, d’une base industrielle solide et d’un savoir-faire thermodynamique historique. La décarbonation peut devenir un facteur de compétitivité et non une contrainte. En valorisant mieux l’énergie, on réduit à la fois les coûts, les importations d’énergies fossiles et les émissions. C’est un triple dividende. Chez Heatlift, nous sommes convaincus que cette transformation est non seulement possible, mais indispensable.
En bref
Heatlift conçoit des pompes à chaleur industrielles très haute température (100–200 °C) produisant directement vapeur, air chaud ou eau surchauffée en substitution des chaudières fossiles. En valorisant la chaleur fatale, ces systèmes réduisent fortement le coût de la chaleur et les émissions de CO2 dans de nombreux procédés industriels (agroalimentaire, chimie, papier, textile).


