L’impôt sur le revenu est-il réellement progressif ?

L’impôt sur le revenu est-il réellement progressif ? Qu’en est-il du total « impôts plus charges » ?

Dossier : Expressions | Magazine N°810 Décembre 2025
Par François Xavier MARTIN (63)

Au moment où les débats budgétaires animent le Parlement, notre camarade François Xavier Martin s’interroge sur le caractère réellement ou non progressif de l’impôt sur le revenu. Qu’en est-il du total « impôts plus charges » que paient les Français ? S’il existe indéniablement un très vif sentiment d’injustice fiscale dans notre pays, le débat a tout à gagner à s’objectiver pour contribuer à restaurer chez nos compatriotes un peu plus de confiance dans l’équité de notre système fiscal.

Depuis 2023 s’est développé un intense sentiment d’injustice fiscale chez des Français légitimement choqués de lire ou d’entendre que « les classes populaires et moyennes paient un impôt égal à environ 50 % de leurs revenus, alors que les milliardaires ne paient que 2 % des leurs » ; ou encore que « les milliardaires ne paient pas d’impôt sur le revenu et nous allons y mettre fin » (titre d’un livre paru en 2025).

Compte tenu de la vivacité actuelle des débats sur la fiscalité, il paraît important de rechercher l’origine des chiffres mentionnés dans les phrases précédentes afin de comprendre les apories suivantes : les classes populaires et moyennes paieraient un impôt égal à environ 50 % de leurs revenus, alors qu’on sait par ailleurs que la grande majorité des foyers faisant partie de ces classes sociales se situe sous le seuil d’imposition sur le revenu ; les milliardaires ne paieraient qu’un impôt égal à 2 % de leurs revenus, alors que la tranche supérieure de leur revenu est soumise à un prélèvement de 45 %, auquel s’ajoute une contribution supplémentaire (en principe temporaire) pour les revenus annuels supérieurs à 250 000 € par part.

La facile explication du 50 %

De toute évidence ce 50 % provient de la courbe qui est diffusée depuis des nombreuses années et qui figure page 50 dans l’ouvrage Pour un révolution fiscale de Camille Landais, Thomas Piketty et Emmanuel Saez paru en 2011, où ce pourcentage prend en compte de façon exhaustive l’ensemble des impôts directs et indirects (dont la TVA) ainsi que des charges sociales (voir graphique ci-dessous).


Lecture : le graphique montre le taux global d’imposition (incluant tous les prélèvements) par groupe de revenus au sein de la population 18-65 ans travaillant à au moins 80 % du plein temps. P 0-10 désigne les percentiles 0 à 10, càd les 10 % des personnes avec les revenus les plus faibles, P 10-20 les 10 % suivants, …, P 99,999-100 désigne les 0,001 % les plus riches. La moyenne générale d’imposition est de 47 %. Les taux d’imposition croissent légèrement avec le revenu jusqu’au 95e percentile puis baissent avec le revenu pour les 5 % les plus riches.
Source : C. Landais, T. Piketty & E. Saez, Pour une révolution fiscale, chapitre 1, p. 50.
Voir www.revolution-fiscale.fr, annexe au chapitre 1 (où nous montrons aussi les chiffres pour la population totale).

La régressivité constatée au niveau des plus fortunés (axe des abscisses dilatant le 10e décile de revenus) provient essentiellement du plafonnement des charges sociales et du fait que, à la différence de leurs concitoyens aux revenus modestes, ils ne sont pas soumis à la TVA sur la totalité de leurs gains, puisqu’ils n’en dépensent qu’une partie. Quant à la progressivité réelle ou non du seul impôt sur le revenu, une note de l’Insee « Les revenus et les patrimoines des ménages. Édition 2018 » contient page 60 un tableau (malheureusement calculé à partir de données de 2016 et qui semble ne jamais avoir été remis à jour depuis cette date) qui fournit la réponse.

Catégories de contribuables classés par revenus croissantsTaux d’imposition moyen sur le revenu
90 % les plus modestes2,7 %
9 %10,5 %
0,9 %18,4 %
0,09 %25,0 %
0,01 % (soit 3 800 foyers)28,3 %

L’Insee ne descendant pas en dessous de 0,01 %, vraisemblablement par souci de préservation de l’anonymat des foyers fiscaux concernés, la conclusion était donc que, d’après ce chiffre datant de 2016 : l’impôt sur le revenu est réellement progressif pour la quasi-totalité des foyers. La progressivité ou la régressivité au sein des 3 800 foyers déclarant les revenus les plus élevés ne peut être établie que si l’administration fiscale communique les taux d’imposition réels d’entités plus petites, ce qui n’a été réalisé qu’en 2023 pour une étude de l’Institut des politiques publiques (IPP).

L’explication beaucoup plus difficile du 2 %

Il est difficile de comprendre comment une règle de calcul unique pourrait avoir pour résultat la progressivité mentionnée dans le tableau de l’étude Insee de 2018, puis une régressivité extrêmement violente (passage de 28,3 % à 2 % pour les revenus les plus élevés). En fait l’explication est contenue dans la note n° 92 de 2023 « Quels impôts les milliardaires paient-ils ? » de l’IPP, qui a pu obtenir de l’administration fiscale des informations plus fines (mais toujours fondées sur les données de 2016) sur les plus fortunés. Il est important de noter que l’IPP ne prend en compte dans sa note ni la TVA, ni les impôts locaux (foncier et habitation).

L’ISF, en vigueur en 2016, est mentionné, mais pas la CSG qui est vraisemblablement incluse dans les « prélèvements sociaux » ou les « cotisations sociales » des deux diagrammes qui suivent. L’IPP définit un « revenu économique » qui ajoute au revenu fiscal du foyer, outre certaines cotisations sociales dites « non contributives », les pertes et profits non distribués des sociétés qu’il contrôle, au prorata de leur détention effective. Notons que la minimisation des versements de dividendes par une société diminue l’imposition sur le revenu de ses propriétaires et contribue simultanément à l’augmentation de la valeur de la société, générant ainsi des plus-values latentes. Celles-ci, en raison de l’absence d’un impôt sur le patrimoine incluant les biens professionnels, ne sont pas taxées jusqu’à la vente de titres de propriété ou la succession des propriétaires.

L’IPP définit également un « taux global d’imposition directe » du foyer avec au dénominateur le « revenu économique » défini plus haut et au numérateur l’impôt sur le revenu du foyer, les cotisations sociales non-contributives ainsi que, au prorata de leur détention effective, l’impôt sur les sociétés payé par les entreprises que contrôle le foyer.

Progressivité de l’impôt par rapport au revenu fiscal

La figure (a) qui suit montre que l’impôt sur le revenu fiscal (zone en vert clair) est progressif pour 99,97 % des foyers fiscaux. Au-delà, pour environ 12 000 foyers, le taux baisse légèrement, ce qui pourrait être dû à la taxation à taux fixe de certains revenus de capitaux et à des revenus exceptionnels répartis artificiellement sur plusieurs années pour le calcul de l’imposition.

Taux d’imposition totaux rapportés au revenu fiscal et au revenu économique
Taux d’imposition totaux rapportés au revenu fiscal et au revenu économique

Progressivité de l’impôt par rapport au revenu économique au sens de l’IPP

La figure (b) qui suit montre que le taux de l’impôt calculé par rapport au revenu économique est progressif pour 99,9 % des foyers fiscaux. Pour les 0,1 % suivants (38 000 foyers), l’IPP indique dans son introduction que « les taux d’imposition effectifs à l’impôt sur le revenu diminuent en pourcentage du revenu économique global pour atteindre environ 2 % parmi le top 0,001 % (380 foyers) ». On constate sur cette figure que, pour atteindre 2 %, il faut exclure la zone rose « impôt sur les sociétés ». Or la prise en compte de l’impôt sur les sociétés contrôlées est un élément essentiel dans le calcul du « taux global d’imposition directe » d’un foyer, selon la définition donnée page 4 de la note de l’IPP.

La somme des zones de couleurs autres que rose ne rend donc pas compte de ce taux global, mais permet de visualiser la rapidité avec laquelle, à mesure que l’on progresse dans les très hauts revenus, ceux perçus directement sont remplacés par des bénéfices réalisés par les sociétés détenues par le foyer. Notons que, si une partie du bénéfice qui a déjà été soumis à l’impôt sur les sociétés est ensuite versée au foyer propriétaire sous forme de dividendes, elle sera soumise à l’impôt sur le revenu de celui-ci.  

Taux d’imposition totaux rapportés au revenu fiscal et au revenu économique
Taux d’imposition totaux rapportés au revenu fiscal et au revenu économique

Que compare-t-on ?

À la manière d’une comparaison entre des choux et des carottes, la phrase « les classes populaires et moyennes paient un impôt égal à environ 50 % de leurs revenus, alors que les milliardaires ne paient que 2 % des leurs » évalue des entités totalement différentes. Le 50 % de la « courbe de Piketty » prend en compte de façon très exhaustive la totalité des charges sociales et des impôts directs et indirects supportés par les foyers appartenant aux classes moyennes et populaires ; le 2 % des milliardaires, ne prenant pas en compte l’impôt payé par les sociétés contrôlées par le foyer fiscal, est automatiquement plus petit que le « taux global d’imposition directe » défini par l’IPP, lui-même inférieur au 50 % de la « courbe Piketty », puisque celle-ci y ajoute la TVA et les impôts locaux .

Comment, alors qu’un milliardaire verse au fisc 34 % de son « revenu économique », certains peuvent déclarer qu’il ne paye que 2% d’impôt sur le revenu ?
Un milliardaire est propriétaire d’une société qui réalise un bénéfice brut de 64 millions, net de 48 millions car elle paye un impôt sur les sociétés de 16 millions (taux de 25 %). Le milliardaire a eu dans l’année un revenu fiscal de 2 millions (salaires et revenus divers) sur lequel il a payé 1 million d’impôts directs, ce qui lui laisse 1 million, montant qu’il estime suffisant pour maintenir son train de vie. Il décide de ne pas se payer de dividendes. Par rapport à son revenu « fiscal » de 2 millions, son taux d’imposition sur le revenu est : 1 / 2 = 50 %. Par rapport à son revenu « économique » de : 2 + 48 = 50 millions, son taux d’imposition sur le revenu est : 1 / 50 = 2 %. En fait, le milliardaire a payé au fisc directement ou via sa société : 1 + 16 = 17 millions (soit 34 % de son « revenu économique »).

Quelques remarques générales en guise de conclusion

Malgré son caractère exagéré, la phrase « les classes populaires et moyennes paient un impôt égal à environ 50 % de leurs revenus, alors que les milliardaires ne paient que 2 % des leurs » a fait mouche sur l’opinion publique. Il faut cependant noter que, dans les récents débats budgétaires, vraisemblablement conscients de la vulnérabilité de cette affirmation face à d’éventuelles analyses plus sérieuses, certains des promoteurs de cette petite phrase viennent de la remplacer dans les médias par une autre, beaucoup moins percutante, tirée de l’introduction de la note de l’IPP, mais tronquée : « Le taux d’imposition devient régressif, passant de 46 % à 26 % pour les 0,0002 % les plus riches (les milliardaires) ».

Le texte complet de l’IPP précise que les foyers qui paient en moyenne 46 % ne sont pas les « classes populaires et moyennes », mais… les 0,1 % les plus riches ! Enfin, il faut prendre conscience du fait que la progressivité de l’impôt sur le revenu est une notion mal comprise d’une partie de la population dont le reproche essentiel résultant de sa perception du système fiscal actuel est qu’« il n’est pas normal qu’une personne qui gagne deux fois plus ne paie pas deux fois plus d’impôt ».

Dans un contexte de clivage aigu, le retour à une discussion plus apaisée demande d’aller au‑delà du simple diagnostic d’un niveau réel d’injustice fiscale très éloigné des affirmations abruptes rappelées au début de l’article. Des mesures au moins symboliques de durcissement de la taxation des quelques milliers de foyers fiscaux réussissant à réellement échapper à la progressivité de l’impôt à laquelle sont soumis tous leurs autres compatriotes paraissent politiquement inévitables. Leur choix ne sera pas aisé, car la situation économique du pays exige que ces mesures ne nuisent ni à son dynamisme économique, ni à sa compétitivité, ni à son attractivité.


Références

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