Private equity et souveraineté

Private equity et souveraineté : un rôle stratégique croissant

Dossier : Vie des entreprises | Magazine N°817 Septembre 2026
Par Benjamin ARM

Face aux bouleversements géopolitiques, à la recomposition des chaînes de valeur mondiales et aux nouveaux impératifs de souveraineté industrielle, le capital-investissement apparaît comme un acteur clé du renforcement économique national et européen. Benjamin Arm, CEO d’idiCo, revient sur les mutations du secteur et sur la place croissante du private equity dans les enjeux stratégiques de défense, d’innovation et de résilience.

Avant d’aborder les grands enjeux stratégiques actuels, pourriez-vous présenter idiCo, son positionnement sur le marché du capital-investissement et les spécificités de son modèle d’intervention ?

idiCo, filiale du Groupe IDI, est une société de capital-investissement indépendante basée à Paris, spécialisée dans l’accompagnement des PME et ETI françaises. Nous gérons aujourd’hui près d’un milliard d’euros pour le compte d’investisseurs tiers, principalement institutionnels, qui représentent environ 75 % de notre clientèle, complétés par une base d’investisseurs privés. Notre activité est très majoritairement centrée sur le marché français, tant du point de vue de nos souscripteurs que de nos investissements. Nous nous distinguons par un positionnement axé sur le segment primaire et régional : nous investissons dans des entreprises qui n’ont encore jamais accueilli d’investisseurs financiers à leur capital. Cela signifie que nous intervenons à un stade particulièrement structurant de leur développement, afin de les accompagner dans leur croissance, leur organisation et leur montée en puissance. Notre cœur de cible concerne principalement les entreprises small cap et lower mid cap, jusqu’à 100 millions d’euros de valorisation.

Dans un contexte international marqué par le retour des logiques de puissance, la fragmentation géopolitique et la réaffirmation des souverainetés nationales, comment le rôle du capital-investissement évolue-t-il dans la préservation et le renforcement des capacités industrielles et technologiques françaises et européennes ?

Les crises successives de ces dernières années (pandémie, longue guerre en Ukraine, très fortes tensions au Moyen-Orient) ont profondément remis en question les équilibres économiques mondiaux qui prévalaient depuis plusieurs décennies. Nous assistons désormais à une montée en puissance des impératifs de souveraineté, qu’ils soient industriels, technologiques ou stratégiques. Dans ce contexte, le capital-investissement apparaît comme un instrument particulièrement pertinent. Les États et les institutions financières identifient clairement notre industrie comme un vecteur efficace pour renforcer les tissus économiques nationaux et régionaux. Soutenir la souveraineté française ou européenne passe nécessairement par le financement, la structuration et la consolidation de PME et ETI locales. Pour notre métier, cette évolution constitue une opportunité majeure : nous sommes appelés à contribuer directement à la reconstruction ou à la consolidation de chaînes de valeur critiques, dans une logique de résilience accrue.

Comment idiCo entend-il répondre concrètement à ces nouvelles priorités stratégiques, notamment à travers le lancement de votre fonds dédié aux enjeux de défense, de sécurité et de souveraineté ?

Nous lançons actuellement idiCo Forteresse I, un fonds de dette privée junior de 200 millions d’euros consacré aux enjeux de défense et de souveraineté. Ce projet repose sur plusieurs constats. D’abord, la dynamique de marché sur les secteurs de la défense et des technologies critiques est exceptionnellement porteuse, avec des perspectives de long terme particulièrement solides. Ensuite, il s’agit encore d’un univers relativement peu investi par le capital-investissement, offrant donc un potentiel de structuration considérable.

Enfin, la France dispose d’une expertise industrielle et technologique largement reconnue au niveau mondial dans ces domaines. De plus, notre approche est cohérente avec notre ADN : l’écosystème de défense comprend de nombreuses PME régionales, souvent encore peu financiarisées, correspondant parfaitement à notre savoir-faire historique. Nous avons par ailleurs fait le choix d’une stratégie différenciante, en privilégiant la dette junior plutôt que le capital classique, tout en élargissant notre spectre à la souveraineté au sens large. Nous nous appuyons également sur des expertises militaires de haut niveau ainsi que sur le soutien d’un acteur industriel majeur.

Au sein de la chaîne de valeur de la défense, des technologies duales et des secteurs critiques, quels segments vous semblent aujourd’hui prioritaires pour répondre efficacement aux enjeux de réindustrialisation, de sécurité et de compétitivité stratégique ?

Les besoins sont multiples. Il est d’abord impératif de refluidifier financièrement un appareil productif fragilisé par plusieurs décennies de sous-investissement. Il est ensuite essentiel de favoriser l’émergence d’ETI robustes dans un secteur encore largement dominé par des PME. L’accroissement massif des capacités de production constitue également une priorité absolue : la France dispose, certes, d’un savoir-faire technologique remarquable, mais ses capacités industrielles doivent désormais être renforcées. Enfin, les technologies de rupture représentent un axe stratégique fondamental. Drones, intelligence artificielle, mini-satellites, quantique ou fabrication additive sont appelés à structurer les conflits et les équilibres industriels de demain.

Les investissements dans le secteur de la défense obéissent-ils à des logiques spécifiques en matière de cycles économiques, de gouvernance, de réglementation ou de gestion du risque par rapport aux schémas plus traditionnels du private equity ?

Le secteur de la défense se caractérise d’abord par des cycles longs, stables et relativement prédictibles, soutenus par des budgets étatiques, ce qui constitue un avantage appréciable. Toutefois, plusieurs spécificités doivent être intégrées avec rigueur lors de l’analyse. La dépendance aux aléas des calendriers de la commande publique impose une lecture fine des marchés. Les contraintes réglementaires ou stratégiques peuvent également influencer les perspectives de sortie. Il est en outre indispensable d’évaluer avec précision le caractère réellement critique des actifs financés. Enfin, les enjeux liés à la finance durable et au cadre ESG demeurent particulièrement structurants. L’investissement dans la défense exige ainsi une expertise sectorielle approfondie et une compréhension stratégique de long terme.

Comment concilier les impératifs de performance financière propres au capital-investissement avec les exigences de temps long, de robustesse industrielle et de résilience nationale qu’imposent désormais les enjeux de souveraineté ?

Le capital-investissement est probablement l’une des formes de financement les mieux adaptées à cette équation. Nos horizons d’investissement sont naturellement de moyen et long terme, généralement autour de cinq ans, avec une réflexion stratégique qui s’étend bien au-delà. Nous ne sommes pas soumis à la volatilité immédiate des marchés cotés, ce qui nous permet de privilégier des logiques industrielles durables. Cette patience stratégique favorise précisément l’alignement entre performance financière, consolidation industrielle et souveraineté économique.

Selon vous, quels leviers financiers, industriels et réglementaires devront être activés en priorité pour permettre à l’Europe de bâtir une autonomie stratégique crédible et durable dans les décennies à venir ?

Sur le plan financier, les initiatives européennes récentes en matière de réarmement, de financement et d’évolution réglementaire constituent des avancées majeures. Elles apportent une visibilité nouvelle et renforcent progressivement la mobilisation du capital privé. Mais la réussite reposera surtout sur une convergence effective entre volonté publique et acteurs financiers privés. Cette articulation est indispensable pour structurer durablement l’effort stratégique européen. Sur le plan industriel, plusieurs défis demeurent : reconstruire des chaînes de valeur robustes, augmenter les capacités de production, soutenir massivement l’innovation technologique et favoriser l’émergence de nouveaux champions industriels européens. L’enjeu dépasse désormais la seule ambition politique : il s’agit de bâtir une puissance industrielle pérenne.  


Idico en bref

  • Siège : Paris
  • Encours sous gestion : 1 milliard d’euros
  • Spécialisation : Capital-investissement primaire, PME/ETI françaises
  • Positionnement : Small cap et lower-mid cap
  • Clientèle : 75 % institutionnels, 25 % investisseurs privés
  • Nouveau véhicule : idiCo Forteresse I (200 M€), dédié à la défense et à la souveraineté.

Pour en savoir plus : https://idico.fr/

Poster un commentaire