Le palais de Westminster, à Londres, siège du parlement britannique.

Politique et fonctionnaires face à la crise : le Brexit, une lecture politico-administrative

Dossier : Haute fonction publique | Magazine N°815 Mai 2026
Par Loman SEZESTRE (X21)
Par Emma VERDIER (X21)

Le Brexit offre un cas d’école pour observer la fonction publique face à l’imprévu. Lorsqu’une décision politique majeure s’impose sans préparation, l’administration se retrouve en première ligne : elle doit traduire un choix démocratique en politiques concrètes, arbitrer entre expertise technique et volonté populaire, maintenir la continuité de l’État tout en opérant une rupture historique. L’expérience britannique révèle les tensions qui traversent aujourd’hui les hautes fonctions publiques : la remise en question de la légitimité de l’expertise, la difficulté à incarner des décisions contestées, le décalage entre les temps de la politique et ceux de l’administration. Au-delà du cas britannique, c’est la capacité des appareils d’État à gérer la complexité dans un contexte de défiance qui est interrogée.

« Il est vrai que si, à l’échelon suprême où je suis placé, il me revient de provoquer les expertises et les avis, puis de choisir et d’endosser, je ne me substituerai pas à ceux, ministres et fonctionnaires, qui doivent étudier, proposer, exécuter, en tenant compte des données complexes au milieu desquelles ils ont l’habitude et la vocation de vivre. » 
Charles de Gaulle

Le Brexit constitue l’un des événements politiques majeurs du début du XXIe siècle en Europe. Décidé par référendum en juin 2016, il engage le Royaume-Uni dans une rupture sans précédent avec l’Union européenne, dont il était membre depuis plus de quarante ans. Au-delà de ses effets économiques ou diplomatiques, le Brexit révèle de manière aiguë les tensions internes aux démocraties contemporaines : rapport entre souveraineté populaire et rationalité institutionnelle, place de l’expertise, rôle des hauts fonctionnaires dans la mise en œuvre de décisions politiques profondément clivantes.

La présente réflexion s’inscrit dans le cadre d’un modal d’humanités et sciences sociales, L’administration britannique à l’ère du Brexit, réalisé à l’École polytechnique sous la direction de François‑Gilles Le Theule (X79). Loin d’être un simple épisode de politique européenne, le Brexit peut être analysé comme une crise de l’action publique. À ce titre, il offre un terrain de réflexion comparable à ceux d’autres crises récentes, notamment sanitaires, qui ont elles aussi mis à l’épreuve les capacités de décision de l’État, les liens entre les politiques et l’administration, la confiance des citoyens et la solidité des administrations.

Un choix simple, une réalité complexe

Le référendum du 23 juin 2016 pose une alternative pure : rester dans l’Union européenne ou en sortir. Cette simplicité formelle contraste avec la complexité réelle de l’objet soumis au vote. L’appartenance à l’Union structure en profondeur les politiques commerciales, réglementaires, migratoires, financières et judiciaires du Royaume-Uni. En ce sens, le vote ne tranche pas un choix sectoriel, mais engage l’ensemble de l’appareil d’État. Cette dissociation entre la clarté apparente de la décision politique et la complexité de ses conséquences constitue l’un des traits majeurs de la crise du Brexit. Elle place immédiatement au cœur du processus les administrations, chargées de traduire une volonté populaire générale en normes, accords et dispositifs opérationnels.

Une impréparation administrative

Le référendum de 2016 révèle également une impréparation administrative profonde. Selon les témoignages de hauts fonctionnaires, le gouvernement britannique ne disposait pas, au moment du vote, d’une structure administrative dédiée à la sortie de l’Union européenne. La création en urgence du Department for Exiting the European Union (DExEU) illustre cette difficulté : administration nouvelle, dotée de compétences transversales, en concurrence avec le Cabinet Office, le Foreign Office et le Trésor. Cette fragmentation a affaibli la capacité de l’État à produire une ligne de négociation claire et cohérente, renforçant le décalage entre la décision politique et sa traduction opérationnelle. Par ailleurs, contrairement à une crise brutale et ponctuelle, le Brexit s’inscrit dans la durée. Les négociations avec l’Union européenne, les débats parlementaires internes, les changements de gouvernement et les reports successifs de la date de sortie installent une situation d’incertitude permanente. Cette temporalité longue renforce le rôle des fonctionnaires, garants de la continuité de l’État, mais elle les expose également à des tensions politiques accrues.

L’administration face à une décision contestée

Le vote en faveur du Brexit s’impose aux administrations britanniques comme une décision souveraine. Pourtant, une grande partie de l’expertise mobilisée en amont du référendum – qu’elle soit économique, juridique ou diplomatique – soulignait les risques associés à une sortie de l’Union européenne et la majorité des analyses expertes convergeaient vers une évaluation négative du Brexit. Il convient de souligner la distinction fonda­mentale entre expertise et décision : l’expert éclaire, le politique tranche et assume la responsabilité.

Le Brexit illustre de manière presque caricaturale cette dissociation. Cette divergence entre expertise et décision place les hauts fonctionnaires dans une position délicate. Tenus par un devoir de loyauté à l’égard du pouvoir politique, ils doivent néanmoins composer avec leurs propres analyses, avec les contraintes juridiques existantes et avec des injonctions politiques parfois contradictoires. De plus, le débat public autour du Brexit est marqué par une forte défiance à l’égard des experts et des institutions. Les mises en garde économiques sont disqualifiées comme relevant d’un « projet de la peur » et les analyses juridiques sont perçues comme des obstacles technocratiques à la volonté populaire. Le slogan take back control cristallise cette opposition entre contrôle démocratique revendiqué et gouvernance institutionnelle.

Bureaux 
du gouvernement 
de Great George Street à Londres.
Bureaux du gouvernement de Great George Street à Londres. © mansfieldphoto.com – Adobe Stock
Le bâtiment Berlaymont, siège de la Commission européenne, à Bruxelles.
Le bâtiment Berlaymont, siège de la Commission européenne, à Bruxelles. © Sergii Figurnyi – Adobe Stock

La remise en question de l’expertise

Cette tension s’est incarnée de manière emblématique dans la démission, en janvier 2017, de Sir Ivan Rogers, représentant permanent du Royaume-Uni auprès de l’Union européenne. Diplomate chevronné, il avait alerté en interne sur les déséquilibres structurels de la négociation à venir et sur l’illusion d’un rapport de force favorable au Royaume-Uni. Sa mise à l’écart puis son départ ont été interprétés, y compris par d’autres hauts fonctionnaires britanniques, comme le signal d’une politisation accrue de la relation entre ministres et administration.

“L’expertise est fragilisée au cœur même de l’appareil d’État.”

L’expertise n’est plus seulement contestée dans l’espace public ; elle est fragilisée au cœur même de l’appareil d’État. Ce phénomène n’est pas propre au Royaume-Uni. Il s’inscrit dans un contexte plus large de remise en cause des corps intermédiaires et des formes traditionnelles de légitimation de l’action publique. À cet égard, la crise sanitaire montre que cette défiance traverse différents types de crises, dès lors que les décisions paraissent complexes, contraignantes ou insuffisamment comprises.

Le Brexit à l’épreuve de sa mise en œuvre

La mise en œuvre du Brexit révèle un décalage important entre les promesses politiques formulées lors de la campagne référendaire et les contraintes techniques de la sortie effective de l’Union. La renégociation des accords commerciaux, la question de la frontière irlandaise, le statut des citoyens européens au Royaume-Uni ou encore l’accès aux marchés financiers montrent que la souveraineté retrouvée se heurte à une interdépendance juridique et économique forte. Ce décalage fragilise l’acceptabilité du processus.

Les difficultés rencontrées ne sont pas perçues comme inhérentes à la complexité du réel, mais souvent imputées aux administrations, accusées d’inefficacité ou de résistance passive. Dans ce contexte, le fonctionnaire devient une figure paradoxale. Indispensable à la mise en œuvre du Brexit, il est simultanément tenu à distance du débat démocratique et exposé aux critiques politiques. Cette situation rappelle que la légitimité de l’action publique repose non seulement sur la décision politique, mais aussi sur la capacité de l’État à expliquer, organiser et assumer les contraintes qui en découlent.

Les avantages de la clarté

Le contraste avec l’Union européenne est, à cet égard, éclairant. Côté européen, la négociation a été confiée à une équipe administrative clairement mandatée, structurée autour d’un négociateur unique, Michel Barnier, bénéficiant d’un soutien politique explicite et stable des États membres. Cette asymétrie institutionnelle a pesé sur le déroulement des discussions. Là où l’Union européenne a pu s’appuyer sur une administration dotée d’une légitimité politique claire, le Royaume-Uni a vu ses administrations évoluer dans un cadre instable, soumis à des arbitrages politiques fluctuants et parfois contradictoires.

Le référendum face à la complexité : décider sans gouverner ?

Le Brexit illustre une distinction fondamentale : décider démocratiquement ne suffit pas à gouverner efficace­ment. La décision référendaire, si elle est légitime dans son principe, ne fournit ni feuille de route opérationnelle ni hiérarchisation des priorités. Ce vide est comblé par l’administration, au prix d’arbitrages techniques qui prennent une dimension politique. Cette situation met en lumière une fragilité des démocraties contemporaines confrontées à des choix hautement techniques et irréversibles.

Elle rejoint, sur ce point précis, certains aspects de la gestion des crises sanitaires, où la décision politique doit s’appuyer sur des savoirs spécialisés sans pouvoir s’y réduire. Le Brexit invite ainsi à repenser l’articulation entre souveraineté populaire, expertise et administration. Ni la disqualification des experts, ni leur domination sur le politique ne permettent de produire des décisions durables et acceptées. Le défi réside dans la construction de processus décisionnels capables d’intégrer la complexité sans rompre le lien démocratique.

La décision démocratique face à l’épreuve de la mise en œuvre

Le Brexit apparaît moins comme une anomalie politique que comme un révélateur des tensions structurelles de l’État contemporain. En confrontant une décision démocratique radicale à des contraintes administratives, juridiques et économiques fortes, il met en évidence le rôle central des fonctionnaires dans la gestion des crises.

Chargés d’absorber l’incertitude politique, de traduire des décisions parfois imprécises et de maintenir la continuité de l’État, ils se trouvent exposés sans disposer de la légitimité politique nécessaire pour défendre publiquement leurs choix. À l’instar de la crise sanitaire, le Brexit montre que la solidité d’une démocratie ne se mesure pas uniquement à sa capacité à décider, mais aussi à sa faculté à gouverner dans l’incertitude, à préserver la confiance et à articuler durablement politique, expertise et action publique. 

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