Patrick Berthe : « La dématérialisation des avantages salariés est une bascule »

La disparition progressive des chèques papier transforme profondément l’univers des avantages salariés. Pour Patrick Berthe, dirigeant de Vaziva, il ne s’agit pas d’une simple modernisation des outils mais d’un changement de paradigme où les flux financiers deviennent pilotables, traçables et intégrés à une nouvelle logique numérique. Entre conformité, cybersécurité, souveraineté européenne et expérience utilisateur, il décrypte les mutations d’un secteur en pleine recomposition.
La dématérialisation des avantages salariés est souvent présentée comme une évidence. Assiste-t-on à une simple modernisation ou à une transformation plus profonde ?
La dématérialisation des avantages salariés n’est pas une évolution, c’est une bascule.
On passe d’un modèle statique, avec des titres papier et des usages limités, à une logique de plateforme financière programmable. L’avantage salarié devient un flux piloté, traçable et paramétrable en temps réel.
“ La dématérialisation des avantages salariés n’est pas une évolution, c’est une bascule.”
L’entreprise ne « donne plus un titre », elle oriente un pouvoir d’achat avec des règles, des objectifs et de la donnée qualitative. Ceux qui abordent ce sujet comme une simple question technique passeront à côté de cette transformation.
Pourquoi une entreprise ferait-elle davantage confiance à une fintech qu’à des dispositifs historiques déjà éprouvés ?
La confiance ne se décrète plus, elle se démontre.
Aujourd’hui, les entreprises n’attendent plus seulement un prestataire de services. Elles veulent une maîtrise des flux financiers, une conformité démontrable en continu et une lecture claire des usages.
“ La confiance ne se décrète plus, elle se démontre.”
Les fintechs se sont imposées parce qu’elles ont été conçues pour répondre à ces enjeux. Pas pour remplacer les acteurs historiques, mais pour satisfaire une nouvelle exigence du marché et de la réglementation : celle d’un système économique auditable en temps réel.
Dans ce modèle, la rapidité d’exécution, la capacité d’adaptation réglementaire et la transparence deviennent des critères aussi importants que l’ancienneté d’un acteur sur le marché.
Vous mettez en avant la conformité Urssaf comme un argument clé. Est-ce un facteur de différenciation ?
C’est d’abord un prérequis.
Pendant longtemps, les avantages salariés reposaient sur des mécanismes simples : titres cadeaux, chèques vacances ou restaurants, avec des circuits fermés répondant aux critères réglementaires.
Avec le numérique, les réseaux d’enseignes ont évolué mais peu d’acteurs savent réellement structurer leurs flux correctement et tenir une position d’audit robuste face à un contrôle Urssaf.
La différence ne se fait pas seulement sur le fait d’être conforme, mais sur la capacité à être défendable juridiquement et techniquement.
Votre promesse repose sur la « liberté » donnée aux salariés. Cette liberté est-elle réellement possible dans un cadre réglementé ?
Oui, mais c’est une liberté encadrée.
Un avantage social ne peut pas être totalement libre sans perdre son statut juridique et fiscal. La dématérialisation a toutefois permis un changement majeur : elle ouvre l’accès à des réseaux d’acceptation beaucoup plus larges.
Le résultat, c’est une liberté réelle de choix, alignée avec les règles qui fondent sa légitimité.
La disparition du chèque papier constitue-t-elle un progrès incontestable ?
Oui, parce qu’elle réduit la fraude, améliore la traçabilité et simplifie l’usage.
Mais elle crée aussi une dépendance aux infrastructures numériques. L’enjeu n’est pas de regretter le papier mais de construire des systèmes résilients, interopérables et capables d’absorber les risques inhérents à notre époque.
Vous collectez des données d’usage fines sur les comportements de consommation des salariés. Où placez-vous la frontière entre personnalisation utile et intrusion ?
La digitalisation produit beaucoup de données. La question n’est pas de savoir si elles existent, mais comment elles sont utilisées.
La frontière est claire : les données doivent servir à améliorer le service, sécuriser les flux et optimiser l’expérience utilisateur, pas à surveiller les individus.
Cela suppose des règles de gestion strictes, de l’anonymisation et une gouvernance transparente. Sans cela, la confiance disparaît.
Votre solution repose sur le réseau Mastercard. Qui détient réellement le pouvoir dans ce modèle ?
Le débat entre innovation et dépendance aux grands réseaux est mal posé.
Les infrastructures comme Mastercard apportent l’échelle, la sécurité et l’acceptation globale. Les fintechs, elles, apportent la logique métier et l’innovation.
Sans grand réseau, pas d’économie d’échelle ; sans fintech, pas de cas d’usage. La valeur se crée dans la combinaison des deux.
Jusqu’où la finance peut-elle s’immiscer dans la motivation et le bien-être au travail ?
La finance ne doit pas s’immiscer, elle doit outiller.
Il s’agit de mieux distribuer et mieux piloter des avantages sociaux qui existent déjà. Un dispositif bien conçu n’est pas intrusif : il est utile, lisible et efficace.
Un avantage salarié bien structuré, c’est du pouvoir d’achat ciblé, de la simplicité et de la transparence. Ce n’est pas un outil de contrôle RH, mais un levier d’attractivité et de fidélisation.
La cybersécurité est devenue un risque systémique. Peut-on garantir une sécurité totale ?
Non, personne ne peut garantir le risque zéro.
En revanche, on peut garantir des standards élevés, des audits réguliers, des systèmes redondants et une forte capacité de supervision.
La cybersécurité, aujourd’hui, c’est la maîtrise maximale du risque, pas une promesse absolue.
Les entreprises doivent désormais intégrer cette culture du risque permanent dans leur gouvernance et leurs choix technologiques.
On parle beaucoup d’une « nouvelle infrastructure de confiance ». Est-elle réellement en train d’émerger ?
Oui, elle est déjà là.
Entre les réseaux de paiement, les régulateurs et les fintechs, on voit apparaître des infrastructures plus transparentes et plus pilotables.
L’essor de l’IA oblige tous les acteurs à se renforcer sur les questions de sécurité et de confiance. Ce n’est pas théorique : c’est déjà en production.
L’arrivée d’une application mobile est présentée comme une évolution naturelle. N’y a-t-il pas un risque de complexifier l’expérience utilisateur au nom de l’innovation permanente ?
Une application mobile mal conçue complexifie l’expérience utilisateur, mais une application bien pensée simplifie radicalement les interactions.
L’enjeu n’est pas d’ajouter des fonctionnalités, mais de réduire les frictions, de centraliser les usages et de rendre les règles invisibles pour l’utilisateur.
Enfin, dans un contexte de souveraineté européenne, comment éviter que ces nouveaux usages financiers ne renforcent la dépendance aux grands acteurs internationaux du paiement ?
La question de la souveraineté est incontournable.
L’Europe ne peut pas se contenter d’utiliser des infrastructures internationales sans maîtriser la valeur qu’elle génère. L’enjeu n’est pas de se couper du monde, mais de conserver la maîtrise des données, des usages et des modèles économiques.
Les technologies et les rails de paiement restent largement internationaux. La réponse n’est donc pas de s’en passer, mais de développer des couches logicielles, des usages et des doctrines réglementaires capables de faire émerger des champions européens à l’échelle mondiale.
Pour en savoir plus : https://vaziva.com/

