Nucléaire : Arabelle Solutions en tête de pont pour un avenir décarboné

Catherine Cornand, Présidente d’Arabelle Solutions, porte le renouveau industriel d’une entreprise clé du paysage nucléaire français et mondial. Dans la conception et la maintenance des turbines, l’entreprise joue un rôle stratégique dans la décarbonation de l’énergie. Entretien.
Pouvez-vous nous présenter Arabelle Solutions, son parcours et le vôtre ?
Arabelle Solutions est une entreprise récente, issue du rachat par EDF des activités turbines nucléaires de General Electric, elles-mêmes héritières de l’ancienne branche d’Alstom. Ce retour dans le giron national s’inscrit dans une stratégie de souveraineté énergétique. Aujourd’hui, nous comptons 3 500 salariés dans 16 pays et cinq sites industriels, dont trois en France. Ingénieure de formation, j’ai près de 35 ans d’expérience dans le nucléaire civil et défense. J’ai rejoint Arabelle Solutions en 2025, enthousiaste pour piloter ce projet industriel stratégique.
Quelle est votre vision du nucléaire aujourd’hui ?
Le nucléaire revient au cœur des stratégies énergétiques, en France et plus largement dans le monde. C’est une énergie pilotable, bas carbone, indispensable pour atteindre les objectifs climatiques. Nous sommes convaincus que la compétence industrielle française est un atout pour reconstituer une filière forte. Arabelle Solutions veut y jouer un rôle moteur, en apportant fiabilité, compétitivité et innovation. C’est une opportunité de rebâtir une souveraineté industrielle autour d’un projet d’avenir.
Quel est votre lien avec les territoires ?
Il est central. Nos sites de Belfort, La Courneuve et Ludres structurent un maillage industriel fort dans les territoires. Nous allons investir largement pour moderniser ces outils et créer de l’emploi local. Les compétences sont là, il faut les former, les faire monter en puissance, et attirer les jeunes talents. La région Grand Est, notamment autour de Belfort, est un bassin clé pour nous. Notre ancrage territorial est un levier d’efficacité industrielle et de fierté collective.
Quel est le cœur de métier d’Arabelle Solutions ?
Nous sommes l’un des leaders mondiaux dans la conception des turbo alternateurs et la maîtrise d’œuvre de l’intégration des équipements de l’îlot turbine [L’îlot turbine nucléaire abrite l’équipement qui extrait l’énergie thermique de la vapeur sous pression et la convertit en énergie électrique.] des tranches nucléaires. Nos activités couvrent la conception, la fabrication et la maintenance des turbines, alternateurs, pompes et échangeurs de chaleur. Notre savoir-faire se déploie aussi bien sur du nucléaire neuf que sur le parc nucléaire en exploitation, avec des interventions sur plus de 100 unités dans le monde. Notre mission est double : prolonger la durée de vie des installations et accompagner le renouveau du nucléaire.
En quoi votre entreprise contribue-t-elle à la décarbonation ?
Chaque turbine que nous fabriquons équipe une centrale nucléaire et produit une électricité fiable et durable à faible émission en carbone. En doublant notre capacité industrielle, nous accélérons la part d’électricité bas carbone dans le mix énergétique. Nos interventions de maintenance permettent aussi de remettre plus rapidement en service les réacteurs existants. Nous réduisons ainsi les périodes d’arrêt et renforçons l’efficacité du parc installé. Nous agissons enfin sur nos propres sites pour abaisser notre empreinte carbone, en modernisant les équipements et en limitant nos consommations.
Quels leviers activez-vous pour décarboner vos sites ?
Nous avons déjà enclenché plusieurs actions concrètes, notamment : chaudières basse émission, panneaux solaires, bornes de recharge et un éclairage LED. Nous visons des objectifs chiffrés en consommation d’eau, recyclage, énergie. Des travaux d’isolation thermique sont en cours sur l’ensemble des bâtiments. Nous préparons aussi la conformité au mécanisme européen CBAM (Carbon Border Adjustment Mechanism), en mesurant l’impact carbone de nos achats de produits hors Union Européenne. Notre engagement est global, aligné avec les ambitions du groupe EDF.
Quels sont les principaux défis industriels que vous devez relever ?
Nous devons à la fois augmenter nos cadences, améliorer nos méthodes et garantir des niveaux d’exigence technique très élevés. Cela suppose une réorganisation complète de certains ateliers, l’acquisition de nouvelles machines et une montée en compétence rapide des équipes. La complexité vient aussi du calendrier des projets nucléaires, qui demande une extrême fiabilité dans l’exécution. Notre enjeu, c’est de gagner en vitesse sans perdre en performance. C’est un défi technique et humain, mais aussi une formidable opportunité industrielle.
Vous avez mentionné une ambition de croissance. Quels sont vos objectifs ?
Notre objectif est clair : doubler notre chiffre d’affaires actuellement de 800 millions d’euros d’ici la fin de la décennie. Cela passe par un doublement de notre capacité de production, notamment à Belfort. Nous allons réinternaliser des fabrications, investir dans nos outils, moderniser nos chaînes de production. L’objectif est aussi industriel que stratégique : renforcer notre souveraineté et notre compétitivité.
Cette croissance suppose-t-elle des recrutements massifs ?
Absolument. Nous avons un plan de recrutement pluriannuel. En 2025, nous allons embaucher 400 nouvelles ressources, soit ~12 % de nos effectifs. En 2026, ce sera au moins autant. Nous recrutons en région, principalement à Belfort, à Ludres et en région parisienne notamment à La Courneuve, mais également à l’international. Nous cherchons des compétences qualifiées, des techniciens, des ingénieurs, avec un ratio de 60 % de techniciens pour 40 % d’ingénieurs. C’est un enjeu de compétences et de transmission des savoirs.
Quels profils recherchez-vous spécifiquement ?
Tous les métiers liés au manufacturing, à l’ingénierie, à la maintenance, à la conduite de projet mais également au digital et à la cybersécurité. On a besoin de roboticiens, d’experts dans l’exploitation de la donnée, d’ingénieurs en contrôle commande. On attend aussi des candidats qu’ils soient force de propositions, curieux des sujets d’innovation dans la simplification et l’automatisation.
Et pour les jeunes talents, nous avons déjà reçu des signes d’intérêt des nouvelles promotions de Polytechnique, ce qui montre l’attrait de notre projet industriel.
Quels sont vos axes d’innovation pour les années à venir ?
L’objectif principal est de réduire les temps de cycle de fabrication. Nous allons repenser les flux en usine, paralléliser les tâches, numériser les contrôles. On veut standardiser certaines pièces pour accélérer la production. C’est une stratégie industrielle, mais aussi une réponse aux défis du nouveau nucléaire, notamment les EPR2. Nous devons gagner en agilité tout en maintenant la rigueur technique.
Avez-vous des perspectives à l’international ?
Oui. Nous avons déjà signé avec Sizewell C au Royaume-Uni, et nous sommes actifs en Inde, au Canada, dans les pays nordiques. Notre turbine Arabelle équipe un tiers de la base installée mondiale. Le potentiel est énorme, y compris avec le marché des SMR (Small Modular Reactors) où nous avons vendu une première turbine au Canada. La compétence française est reconnue, à nous de la faire rayonner.
Comment comptez-vous faire connaître Arabelle Solutions ?
C’est une priorité. Nous sommes jeunes sous le nom Arabelle Solutions mais riches d’une longue histoire industrielle. Nous serons présents au World Nuclear Exhibition en novembre, avec un stand en bonne place. Et nous allons amplifier notre communication sur nos succès, nos recrutements, nos enjeux et nos ambitions. Il est temps de dire que cette entreprise est de retour, au service de la décarbonation, de la souveraineté et de l’industrie française.




