Nienke Feenstra : « Allier innovation, digital et valeur patient, c’est redéfinir notre rôle dans la santé »

Née aux Pays-Bas et aujourd’hui directrice générale de Takeda France, Nienke Feenstra pilote la transformation d’un laboratoire biopharmaceutique de 250 collaborateurs tourné vers l’innovation, le digital et la durabilité. Pour elle, le futur de la santé repose sur un modèle où la valeur créée pour le patient devient le moteur central des partenariats, de la recherche et de la performance collective.

Takeda France se présente comme un laboratoire biopharmaceutique et digital. Quelle est votre vision stratégique ?

Nienke Feenstra : Notre ambition est de développer et mettre à disposition des patients des médicaments. Elle répond à des besoins médicaux encore non couverts, tout en les accompagnant de solutions digitales pertinentes. Ces solutions ne sont pas identiques d’un domaine thérapeutique à l’autre, elles répondent véritablement aux besoins identifiés des patients et des professionnels de santé : elles peuvent concerner le diagnostic, l’accompagnement ou encore la prédiction des réponses aux traitements.

Nous nous positionnons comme un laboratoire biopharmaceutique et digital, et non plus simplement pharmaceutique. Cette démarche implique de concevoir, dès les phases de développement clinique, des outils numériques qui accompagnent les traitements en faveur d’une prise en charge plus pertinente et efficiente. Dans dix ans, les patients seront pris en charge différemment ; nous ne savons pas encore à quelle vitesse ces changements s’opéreront, mais nous savons que le digital y jouera un rôle clé. Takeda met tout en œuvre aujourd’hui pour être un acteur moteur de cette évolution.

Quelle est aujourd’hui la structure de Takeda France et sur quels domaines thérapeutiques concentrez-vous vos efforts ?

Takeda France compte environ 250 collaborateurs. Nos principales aires thérapeutiques sont la gastro-entérologie, les maladies rares, les produits dérivés du plasma, le domaine du vaccin — contre la dengue — et l’oncologie. Nous nous préparons également à l’arrivée de nouveaux traitements dans les neurosciences et, à plus long terme, dans le domaine de l’inflammation, avec des perspectives à l’horizon 2029.

Notre organisation est celle d’une « local operating company », avec des départements classiques — accès au marché, affaires médicales, réglementaires, commerciales — mais aussi un pôle dédié à la valeur créée pour le patient. Ce département, Value Based Partnership, incarne notre volonté de repenser la performance en fonction de l’impact réel sur la vie des patients et sur la durabilité du système de santé (voir notre encadré).

Comment évaluez-vous le système de santé français, souvent perçu comme à la fois exigeant et innovant ?

Comme tout système, il présente des forces et des faiblesses. Ce qui fait la force de la France, c’est avant tout son dispositif d’accès précoce. C’est un modèle unique qui permet aux patients français d’accéder rapidement à des traitements innovants avant même leur autorisation de mise sur le marché.

Mais cet accès précoce n’est pas qu’une question de rapidité : il permet aussi la collecte de données scientifiques en vie réelle, avec un écosystème de recherche reconnu dans le monde entier. Ces données, ensuite utilisées à l’international, donnent à la France une influence bien au-delà de ses frontières. Les points à améliorer concernent surtout la complexité administrative, la pression fiscale et le niveau de prix imposé aux laboratoires. Cette combinaison nuit à la compétitivité du pays, alors même qu’il dispose d’un socle scientifique d’excellence.

Le digital et la donnée occupent une place centrale dans votre stratégie. Quelles innovations concrètes avez-vous mises en œuvre ?

Nous développons plusieurs outils digitaux au service des patients et des professionnels de santé. Dans les maladies rares, par exemple, l’un des grands enjeux est l’errance diagnostique. Nous travaillons à la réduire grâce à des outils prédictifs ou d’aide au diagnostic.

Un exemple concret : dans la maladie de Crohn, nous avons mis au point un outil de prédiction permettant d’identifier les patients qui répondront le mieux à tel ou tel traitement. C’est un bénéfice direct pour le patient, pour le médecin, mais aussi pour le système de santé, qui évite ainsi des dépenses inutiles.

Ces initiatives reposent toujours sur des partenariats : sociétés savantes, associations de patients, hôpitaux. Nous ne pouvons pas innover seuls ; la valeur se construit collectivement.

L’intelligence artificielle transforme aussi votre manière de travailler. Quelle place lui accordez-vous ?

On ne peut plus imaginer un monde sans intelligence artificielle. Chez Takeda, l’IA intervient à toutes les étapes : de la découverte de nouvelles molécules — l’un de nos futurs traitements dans l’inflammation est né grâce à l’IA — jusqu’à la production et à la libération des lots.

L’IA accroît notre efficacité, réduit les délais et améliore la précision des décisions. D’ici dix ans, j’imagine chaque patient accompagné d’un outil prédictif lui indiquant non seulement le traitement le plus adapté, mais aussi les comportements favorisant son efficacité. C’est une révolution : le patient deviendra acteur de sa propre santé, avec l’IA comme partenaire.

Comment vos équipes s’approprient-elles ces nouvelles technologies ?

Nous avons lancé une académie interne, Explore IA, pour former tous nos collaborateurs à une utilisation responsable et efficace de l’intelligence artificielle. Chacun peut y apprendre à manier les outils internes et externes en comprenant les enjeux de confidentialité et de qualité des données. L’objectif est de renforcer la culture digitale et la compétitivité de Takeda France. Nous croyons en une IA humaine, transparente et éthique. Ce n’est pas une mode, c’est une évolution structurelle de nos métiers.

Vous avez été directrice générale dans plusieurs pays, notamment en Pologne. Quelles leçons tirez-vous de ces expériences internationales ?

La Pologne et la France sont à des stades très différents de développement. En Pologne, les systèmes sont plus récents, donc plus flexibles. En France, la solidité du système de santé rend parfois le changement plus lent.

Mais partout, le même défi se pose : les dépenses de santé augmentent plus vite que le PIB. Il faut donc repenser les modèles de financement pour maintenir la pérennité du système. Les pays peuvent s’inspirer les uns des autres : la rigueur polonaise sur le volume de médicaments, par exemple, pourrait nourrir une réflexion utile en France. Nous pourrions trouver également de l’inspiration aux Pays-Bas, qui disposent de bons exemples de Value-Based Healthcare. Notamment, les Pays-Bas ont des seuils minimums pour certaines opérations, de sorte à privilégier la qualité de leur réalisation. Cela permet déjà de renforcer la qualité et la pertinence des soins, en améliorant l’efficience du système.

Comment imaginez-vous Takeda France dans cinq ans ?

Je souhaite que Takeda France soit reconnue comme un acteur de référence du partenariat fondé sur la valeur — c’est-à-dire sur l’impact réel pour les patients et la société. Nous voulons continuer à associer la science, la technologie et l’humain, dans le respect de nos valeurs : Patient, Trust, Reputation, Business. Notre mission reste la même depuis 244 ans : délivrer aujourd’hui une performance utile, tout en construisant un futur durable pour les générations suivantes.  

Takeda France s’installe à La Défense
La filiale française de Takeda a quitté ses bureaux du Trocadéro pour s’installer dans la Tour CB21 à La Défense, un site écoconçu et certifié aux plus hauts standards environnementaux (HQE Excellent, Breeam Good).
« Ce déménagement représente plus qu’un simple changement d’adresse. Il s’agit d’un véritable projet de transformation qui nous permet d’être en phase avec notre stratégie et notre ambition. Nous voulons contribuer à transformer le système de santé vers plus de résilience, grâce à un environnement de travail répondant aux standards RSE les plus élevés », souligne Nienke Feenstra.
Les nouveaux locaux, inspirés de la culture japonaise du groupe, symbolisent l’union entre innovation, durabilité et identité, dans un quartier emblématique de l’économie française et européenne.

RedFlag Fabry : un outil de précision pour réduire l’errance diagnostique
Le projet RedFlag Fabry vise à mettre en place un algorithme permettant d’identifier des populations de patients à haut risque d’être atteints de la maladie de Fabry à partir de données de santé électroniques non structurées (comptes-rendus de visite, bilans biologiques, radiologiques, etc.). Cet outil en cours de validation dans une phase pilote permettra d’identifier rapidement et avec précision les patients à risque. 
L’IA facilite la détection précoce des symptômes liés aux maladies rares. Les patients seront ensuite orientés plus efficacement vers les centres de référence. Ce progrès aide à réduire les délais de diagnostic et d’accès aux traitements.
Envie d’aller plus loin ? Retrouvez cette interview et bien d’autres contenus sur Tous Rares, l’e-magazine dédié aux maladies rares : https://lnkd.in/eYNP6dzQ

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