Mistertemp’ : « L’intérim est un modèle ultra-moderne qui répond aux attentes d’aujourd’hui »

En 2009, Alexandre Pham (X94) a cofondé Mistertemp’, un groupe qui propose de l’intérim via un réseau de franchisés, alors que ses concurrents fonctionnent habituellement avec des succursales. Cette organisation permet une proximité client et un pragmatisme terrain qui la distinguent des grands groupes. Et elle se développe à l’international. Contrairement à une certaine image dans le public, l’intérim répond à un besoin de l’économie moderne et à une aspiration des individus. Récit d’une success-story à la française.
Alexandre, quel est ton parcours ?
Mon parcours peut paraître chaotique, marqué par la variété des secteurs que j’ai abordés, souvent guidé par des rencontres. J’ai intégré l’X parce que j’aimais les maths, mais sans vocation pour l’ingénierie pure. À la sortie, j’ai rejoint McKinsey, une belle expérience pour apprendre vite. Puis, en 1999, la bulle Internet arrive. Je n’avais jamais imaginé devenir entrepreneur, mais une mission de conseil pour les Pages Jaunes néerlandaises m’a donné envie de passer de l’autre côté. J’ai lancé Etnoka.com, un site communautaire pour étudiants, avec deux amis. L’idée n’était pas révolutionnaire, mais le monde étudiant était le seul secteur que je connaissais, pour avoir été étudiant peu de temps auparavant. J’ai vécu les hauts et les bas des start-up : levée de fonds, développement à l’international, puis l’éclatement de la bulle. J’ai dû licencier 90 % de l’équipe avant de revendre la société. Ce fut pour moi une expérience traumatisante.
Je suis ensuite parti faire un MBA aux États-Unis, en tant qu’école d’application. De retour en France, j’hésitais entre le conseil et les grands groupes. Jean-Louis Gerondeau (X62), patron de Zodiac, m’a alors proposé de rejoindre son équipe pour prendre à terme un rôle opérationnel. J’ai accepté et j’ai dirigé la division des bateaux pneumatiques. Ensuite Philippe Salle, qui avait été mon chef de projet chez McKinsey, alors président du groupe d’intérim VediorBis, m’a contacté pour restructurer son équipe. Malgré des réticences initiales à l’encontre de l’intérim, j’ai accepté cette occasion : un P & L (compte de résultat) d’un milliard d’euros, 1 200 collaborateurs, 320 agences. Mais, quelques mois après mon arrivée, VediorBis a été racheté par Randstad. Je me suis retrouvé mal à l’aise dans cette fusion.
C’est alors que j’ai décidé de relancer une aventure entrepreneuriale avec Mistertemp’, en m’appuyant sur ce que j’avais vu de bien et de moins bien dans l’intérim. L’idée ? Allier franchise et tech pour moderniser un secteur énorme, mais archaïque. C’était il y a dix-sept ans.

un groupe qui propose de l’intérim via un réseau de franchisés.
Pourquoi avoir choisi le modèle de la franchise ? Est-ce un modèle qui existait ?
Non, c’est unique en Europe : 99 % des entreprises d’intérim, comme Adecco, Manpower ou Randstad, fonctionnent en succursales. Mon expérience dans des grands groupes m’a appris que la performance d’une agence dépendait surtout de la motivation et de la qualité du responsable local. Je me suis dit : pourquoi ne pas créer un réseau où ces responsables deviendraient patrons de leur agence ? La franchise permet de mixer l’esprit entrepreneurial et la mutualisation des outils, ce qui est crucial dans l’intérim, un secteur très industrieux d’un point de vue processus.
J’ai étudié le modèle : peu de franchises B2B existent pour les cadres. J’ai ciblé des profils d’entrepreneurs sans expérience dans l’intérim, mais avec un bon sens commercial, un relationnel fort et une rigueur de gestion. Mistertemp’group leur offre une solution clé en main : une formation, des outils (dont un logiciel propriétaire pour recruter plus vite et mieux) et un accompagnement. L’objectif ? permettre aux franchisés de se concentrer sur l’essentiel, pas sur les tâches administratives. J’ai voulu monter une « vraie boîte », pérenne, un réseau où les franchisés sont de vrais patrons, avec des clients et une logique de long terme.
Où en est le groupe Mistertemp’ aujourd’hui ?
Notre force, c’est l’acquisition client et le contact terrain. Nos franchisés, entrepreneurs locaux, ayant un sens du service aigu, connaissent bien les PME locales et proposent des solutions sur mesure, aidées par la puissance de nos outils. On compte 230 agences en France, 1 200 collaborateurs, et on fait travailler plus de 10 000 intérimaires par jour.
Nous sommes présents aussi en Espagne, en Italie et en Allemagne, ces pays représentant désormais 25 % de notre activité. En 2025, notre CA s’est élevé à 520 millions d’euros, ce qui nous place dans le top 12 français. Un secteur énorme (30 milliards en France), mais très cyclique : l’intérim est la première variable d’ajustement en cas de crise. Malgré un marché en baisse depuis quatre ans, le groupe continue de croître, preuve que notre modèle qui allie technologie et franchise fonctionne. Nous collaborons avec 14 000 clients, des PME aux grands groupes comme Carrefour, Fnac Darty ou La Poste.
Qui sont vos concurrents ?
Nos principaux concurrents sont des géants comme Adecco, Manpower et Randstad. Mais il y a aussi des acteurs majeurs moins médiatisés, comme Proman, Synergie ou Crit. Sans oublier les réseaux locaux, qui sont aussi nos concurrents directs.
Et à l’international, comment vous développez-vous ?
On vient de signer l’acquisition d’une entreprise en Allemagne – notre quatrième implantation hors de France, après l’Italie (développement organique), l’Espagne (rachat de Meditempus il y a deux ans) et une agence à Montréal. L’idée, au travers de ce développement européen, c’est d’acheter une tête de pont locale pour y greffer notre modèle : franchise + outils. Aucun concurrent ne fait de franchise en Espagne ou en Allemagne. On mise sur des équipes locales solides, puis on déploie son savoir-faire. La France reste cependant notre priorité (30 à 50 nouvelles agences par an), avec un focus sur la tech et les grands comptes. Pourquoi pas les États-Unis plus tard, mais on a déjà beaucoup à faire en Europe !
Vous avez plusieurs marques, pourquoi ?
On ne fait aucune communication extérieure, mais on est très présent sur les jobboards pour attirer les candidats. Sous notre marque ombrelle Mistertemp’group, on a quatre marques spécialisées : Aquila RH pour l’industrie, le bâtiment et la logistique, Lynx RH pour les cadres en ingénierie, IT et finance, Vitalis Medical pour les profils paramédicaux et Mistertemp’ elle-même, dédiée aux grands comptes avec une offre « sur site » pour plus de proximité.
L’intérim n’a pas une image très positive, que peux-tu en dire ?
En effet, l’intérim est souvent vu comme un secteur peu glamour, alors qu’en réalité c’est un modèle ultra-moderne qui répond aux attentes d’aujourd’hui. L’intérim n’a plus rien à voir avec l’image d’un job « subi » ou peu qualifié. Aujourd’hui, les entreprises l’utilisent comme un levier stratégique : ça coûte un peu plus cher qu’un CDI, mais l’intérim leur permet d’accéder à des compétences ponctuelles, sans s’engager sur le long terme.
“Une tendance lourde : la recherche de flexibilité, pour les boîtes comme pour les talents.”
Et, côté candidats, c’est devenu un vrai choix de vie : liberté de choisir ses missions, équilibre vie professionnelle et personnelle et rémunération à la hauteur – sans les contraintes d’un CDI classique. Beaucoup y voient une alternative avec le salariat traditionnel, comme le travail indépendant, mais sans les risques de précarité notamment. Bref, l’intérim reflète une tendance lourde : la recherche de flexibilité, pour les boîtes comme pour les talents. Un modèle qui casse les codes et répond aux nouvelles attentes du marché.
Mistertemp’ fait partie du Next 40 de la French Tech ; qu’est-ce que cela vous apporte ?
En effet, on fait partie pour la deuxième année consécutive du Next 40, ce club très sélectif qui mise sur les futures pépites du CAC 40. Être aux côtés de Doctolib, BlaBlaCar ou Mistral, c’est une fierté – et la preuve d’une croissance solide depuis nos débuts. La French Tech a évolué : auparavant, elle misait surtout sur les start-up avec de grosses levées de fonds. Aujourd’hui, elle valorise aussi les entreprises rentables et indépendantes, comme nous. Ça renforce notre crédibilité, surtout face aux grands groupes comme La Poste. Un label qui ouvre des portes, même si on ne restera pas éternellement dans le classement – l’idée est de faire place à d’autres. Mais, pour l’instant, c’est un gage de reconnaissance qui parle aux clients et aux équipes.
Ayant décidé de ne pas faire appel à des investisseurs au début de Mistertemp’, pourquoi avoir ouvert plus tard le capital à des fonds de LBO (rachat d’entreprises avec effet de levier) ?
C’est vrai, on a choisi une voie différente : pas de levée de fonds classique, mais l’entrée de fonds de LBO après neuf ans d’existence (Montefiore, puis Andera et Ardian). Un modèle plus long, plus exigeant, mais bien plus sain. Contrairement à beaucoup de start-up qui courent après des valorisations fortes sans rentabilité, on a construit Mistertemp’ en partant de zéro, agence par agence, et une rentabilité immédiate. Pour moi, c’est la clé de la pérennité et de l’indépendance. Les fonds de LBO qui sont à notre capital ne sont pas passifs : ils m’apportent de l’expertise, m’évitent de commettre des erreurs et m’ont accompagné sur nos récentes acquisitions. Ils ont aussi permis à mes deux associés historiques de sortir avec des liquidités.
Fonds de LBO implique intéressement ; comment cela impacte vos franchisés ?
On a structuré le LBO avec un management package : une centaine de managers internes sont intéressés au capital du groupe. Ça motive les talents. En revanche, les franchisés ne sont pas actionnaires du franchiseur, et inversement. Chacun reste maître chez soi : eux gèrent leur agence en toute autonomie, sans ingérence de notre part. L’idée, c’est de garder une gouvernance claire et efficace, sans tomber dans un modèle de coopérative où les décisions centrales seraient soumises à l’approbation des agences locales.
Quelle est la place de la technologie chez Mistertemp’ ?
Chez nous, la technologie et l’IA sont des leviers pour augmenter l’efficacité de nos franchisés. Avec une équipe de 60 développeurs internes, on leur fournit des outils pour recruter plus vite, mieux et moins cher. Deux applications concrètes aujourd’hui : l’IA rédige des milliers d’annonces optimisées chaque semaine, à partir des critères des agences, et génère des courriels personnalisés pour proposer proactivement des candidats pertinents aux entreprises, dès qu’ils s’inscrivent chez nous. Nous testons en ce moment la préqualification vocale par IA. Nous l’utilisons pour la préqualification de nos candidats à la franchise, tout en évaluant aussi l’accueil et la réception de l’outil. L’IA nous fait gagner un temps précieux, sans menacer nos métiers de base – soudeurs, infirmiers ou couvreurs ne seront pas remplacés de sitôt. Pour nous, c’est une chance, pas une inquiétude.
Et la suite ?
Je reste très opérationnel dans l’entreprise ; mais mon défi, aujourd’hui, c’est de renforcer l’équipe interne avec des profils toujours plus autonomes et compétents pour assurer la croissance et la délégation. Avec une entreprise en forte expansion et désormais internationale, l’organisation doit évoluer régulièrement pour s’adapter. Nos échéances sont aussi rythmées par les cycles de LBO : l’objectif est de consolider notre développement en France tout en transformant nos acquisitions à l’étranger en relais de croissance. Sans jamais perdre ce qui fait notre force : l’ADN entrepreneurial de notre réseau de franchises, cette proximité client et ce pragmatisme terrain qui nous distinguent des grands groupes. C’est cet équilibre entre structure et agilité qui fera la différence.


