Michel Berry (X63), lauréat 2025 du prix de la Fondation Olivier Lecerf

Michel Berry (X63), lauréat 2025 du prix de la Fondation Olivier Lecerf

Dossier : Vie de l'association | Magazine N°811 Janvier 2026
Par Alix VERDET

Le 17 novembre 2025, l’Académie des sciences morales et politiques a honoré Michel Berry (X63) en lui remettant le prix de la Fondation Olivier Lecerf, pour l’ensemble de sa carrière.

Diplômé de l’École poly­technique, ingénieur général des Mines et directeur de recherche au CNRS, Michel Berry est spécialiste du management et des sciences de gestion. Il a ainsi contribué à l’essor du Centre de recherche en gestion (CRG) de l’École polytechnique, qu’il a dirigé pendant 17 ans, de 1974 à 1991. 

Sous son impulsion, le CRG est devenu une référence internationale dans le domaine des sciences de gestion. 

Un prix pour honorer l’humanisme entrepreneurial

La Fondation Olivier Lecerf a été créée en 2008 par Bertrand Collomb (X60), alors président de Lafarge, avec le soutien de L’Oréal et de Saint-Gobain. 

Cette fondation, instituée à l’Académie des sciences morales et politiques, honore la mémoire d’Olivier Lecerf (1929-2006) et vise à perpétuer les valeurs de l’humanisme entrepreneurial. Elle distingue chaque année une personne pour son action, ses travaux, conférences ou ouvrages illustrant l’approche humaniste du management des entreprises.  

Au service de la recherche en gestion

Au-delà de sa carrière à l’École polytechnique, Michel Berry a également fondé la série Gérer & Comprendre des Annales des Mines ainsi qu’en 1993 l’École de Paris du management, prolongeant de la sorte son engagement pour le développement des sciences de gestion en France. 

Sa reconnaissance internationale lui a valu une participation au Conseil scientifique du CNRS (1992-1997) et à l’International Editorial Advisory Board d’Organization Science (1990-2000), et sa présidence du Carolyn Dexter Best International Paper Award Committee (1999-2001). 

Michel Berry est également le président du comité éditorial de La Jaune et la Rouge depuis 2014. Toute la rédaction de La Jaune et la Rouge et les membres du comité éditorial le félicitent pour ce prix amplement mérité. 


Questions à Michel Berry

Alix Verdet : Pourquoi avoir fait ce choix assez original d’une carrière dans la recherche
et l’enseignement des sciences de gestion ?

Michel Berry : Par hasard. Quand j’étais à l’École polytechnique, mes professeurs me disaient que j’étais sans doute fait pour la recherche en maths parce que j’étais bon en maths. Je suis allé voir les mathématiciens du laboratoire de Laurent Schwartz. Ils m’ont parlé de publications, etc. Je me suis enfui en courant et en disant : « Les mathématiques, c’est trop amusant pour en faire une carrière ! » Je sentais un enfermement alors que j’avais besoin de beaucoup d’espace, de beaucoup de liberté. Je suis entré au corps des Mines et, en deuxième année, j’ai fait un stage de recherche au Centre de gestion scientifique de l’École des mines qui venait de se créer. On allait sur le terrain, on essayait de mettre en œuvre des modèles mathématiques. Ça s’est très bien passé, si bien que j’ai décidé de continuer dans la recherche.

Ensuite, j’allais partir lorsque Bertrand Colomb (X60) m’a proposé la direction du Centre de recherche en gestion de l’École polytechnique. J’avais beaucoup aimé l’expérience de la recherche, de la vie collective. Et puis il se passait toujours des choses nouvelles, c’était une dynamique assez entrepreneuriale. Donc je suis arrivé à l’X pour développer le Centre de recherche en gestion. J’ai rencontré plein d’obstacles institutionnels auxquels je ne m’attendais pas du tout, ce qui fait que j’ai pu concilier mon goût pour la réflexion et pour l’échange et mon goût pour l’entre­preneuriat en développant le CRG pendant 17 ans.

Ensuite, j’ai été atteint par la durée limite des mandats d’un directeur de recherche d’un laboratoire au CNRS. Et je suis parti aux États-Unis où j’ai découvert que, finalement, ce qu’on faisait en France pouvait être bien plus original que ce qui se faisait aux États-Unis. Je suis rentré en France avec l’idée de continuer à faire quelque chose pour promouvoir la recherche telle que je l’avais vécue. D’où la création de l’École de Paris du management, un nom et un lieu compré­hensibles pour les Américains. En fait, j’ai concilié mon goût pour la recherche et un esprit entrepreneurial qui est en moi, je crois.

AV : D’où vous vient cet esprit entrepreneurial ? Est-ce que c’est familial ?

MB : Je ne sais pas. Mon père était commissaire de police. Ma mère, professeure de maths. Mes grands-parents agriculteurs. J’aime bien les territoires à conquérir. Les choses connues m’ennuient. J’aime bien les découvertes et les défis.

AV : Où se trouve l’humanisme dans le management et les sciences de gestion ?

MB : Il se trouve difficilement. Un des travaux importants que j’ai faits, « Une technologie invisible », montrait que les instruments de gestion qu’on met en œuvre, qu’on utilise, dont on fait grand cas, ont comme immense défaut d’éliminer toutes les marges de liberté qui restent aux hommes. C’est comme le passage de l’artisanat à la fabrique selon Marx. Dans la fabrique, on investit dans des machines et les ouvriers sont des serviteurs des machines. Ils doivent s’ajuster à leur rythme, à leurs horaires.

À l’époque, dans les années 1990, j’ai pressenti que les systèmes de gestion se développaient et que l’on passait de l’artisan décideur au manager soumis à la machine, à la grande machine de gestion. Et justement, l’humanisme, c’est ce qu’on a toujours cherché à faire au CRG, à l’École de Paris ; c’est redonner des marges d’initiative et de liberté aux hommes, alors que tout dans les systèmes est fait pour les asservir.

AV : Qu’est-ce qui vous nourrit particulièrement dans l’humanisme entrepreneurial ?

MB : Ça me nourrit parce que c’est une contradiction, parce que ce sont des défis permanents. Tout nous pousse à toujours être soumis à la contrainte, à la concurrence, aux dispositifs de gestion qui se mettent en place. Donc, pour que l’homme reprenne la main, c’est toujours un défi. C’est ça qui m’intéresse.

AV : Quel a été un moment fort de votre carrière ?

MB : C’est quand j’ai été nommé directeur de recherche au CNRS, qui était le grade le plus haut alors que je n’avais aucune publication universitaire à l’époque. Les publications sont arrivées juste après. J’ai été classé devant deux économistes qui étaient nobélisables ; je crois que j’ai été le plus jeune à être nommé directeur de recherche au CNRS en sciences sociales en 1983. Ça a été un moment assez important qui a suscité un certain étonnement dans le monde des économistes. Et aujourd’hui, ce qui me touche avec ce prix Olivier Lecerf, ce sont les félicitations que je reçois, c’est le nombre de gens que ça rend heureux. Ça, je ne m’y attendais pas. 

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