Métaux critiques : l’enjeu stratégique de la chaîne de valeur

Les tensions géopolitiques actuelles ont remis en évidence l’importance de sécuriser les matières premières critiques. La Chine utilise fréquemment les restrictions d’exportation comme levier économique. Or les étapes intermédiaires de raffinage et de préparation des métaux constituent un maillon essentiel mais sous-estimé de la souveraineté industrielle. L’Europe reste dépendante de ces technologies et peine à développer des filières locales compétitives. Le recyclage pourrait réduire cette dépendance à long terme, mais l’écosystème européen reste encore immature. Pour garantir sa souveraineté, l’Europe doit soutenir l’ensemble de la chaîne de valeur – mines, transformation et recyclage – en intégrant de nouveaux critères, comme l’empreinte carbone ou le contenu local.
L’actualité récente, marquée notamment par la résurgence des tensions géopolitiques et commerciales entre les États-Unis et la Chine, a remis au centre des débats l’importance stratégique de la sécurisation des matières premières critiques pour la souveraineté économique et industrielle. Ainsi, la presse s’est largement fait l’écho de la réinstauration par la Chine des restrictions à l’exportation des terres rares – ces métaux indispensables notamment à la fabrication d’aimants permanents utilisés dans les moteurs électriques et les éoliennes. D’autres minéraux critiques ont aussi fait parler d’eux : lithium, nickel, gallium ou graphite, pour n’en citer que quelques-uns.
Un contexte de volatilité accrue
L’exploitation des ressources minières s’inscrit dans des cycles longs : de la phase d’exploration des gisements potentiels jusqu’à la mise en production commerciale, plusieurs années, voire une décennie, peuvent s’écouler. Cette inertie structurelle rend l’ajustement de l’offre aux signaux de marché particulièrement difficile à court terme, ce qui se traduit par une forte volatilité des prix. À titre d’exemple, le prix du lithium a bondi d’environ 6 000 $ la tonne en 2019 à près de 80 000 $ en 2022, avant de retomber autour de 10 000 $ en 2025.
Les industriels du secteur sont historiquement habitués à la volatilité des prix des matières premières, mais celle-ci se trouve exacerbée par des décisions politiques difficiles à anticiper. Pour justifier d’investissements élevés dans de nouveaux actifs, les industriels ont besoin d’une visibilité sur le long terme. L’Europe pourrait par exemple s’inspirer des États-Unis qui, afin de sécuriser leurs approvisionnements en terres rares, ont mis en place des prix planchers sur un horizon de dix ans au bénéfice de leurs producteurs nationaux.
Le jeu de la Chine
À titre d’exemple des décisions politiques qui déstabilisent le marché, la Chine, qui assurait alors environ 90 % de la production de terres rares, a décidé en 2010 de réduire drastiquement ses quotas d’exportation – notamment en réaction à un différend maritime avec le Japon. Cette décision a provoqué une flambée spectaculaire des prix : le néodyme a vu son prix être multiplié par sept. En réaction, les années suivantes ont vu l’émergence de nombreux projets visant à développer une production de terres rares hors de Chine.
Malgré le soutien apporté par certains États occidentaux à ces initiatives au nom de la défense de leur souveraineté industrielle, la levée soudaine des restrictions à l’exportation décidée par la Chine, conjuguée à la baisse des prix qui s’est ensuivie, a rapidement compromis leur viabilité économique. Plusieurs projets ont ainsi été abandonnés depuis lors. Aujourd’hui, dans le contexte de regain de tension commerciale, certains de ces projets connaissent une nouvelle phase de relance, mais restent exposés à une rechute des prix en cas de désescalade commerciale.
La transformation des métaux, un maillon moins visible
Dans ce contexte, les médias et le grand public sont souvent sensibilisés au sujet de la maîtrise des ressources naturelles. Les étapes situées en aval de la chaîne de valeur sont elles aussi généralement bien identifiées : dans l’industrie des batteries, le dernier maillon correspond aux fameuses gigafactories, ces usines de production de batteries lithium-ion. La France peut d’ailleurs s’enorgueillir de compter trois sites en production ou en cours de démarrage, portés par les entreprises ACC, Verkor et AESC. Une partie moins visible du problème concerne les étapes intermédiaires de purification, de raffinage et de préparation des matières premières.
Prenons l’exemple du nickel : une fois le minerai extrait, il doit d’abord subir une étape de métallurgie pour être concentré et purifié. Vient ensuite le raffinage, qui permet d’obtenir du nickel de haute pureté compatible avec l’utilisation dans les batteries. Ce composé de nickel est ensuite intégré, avec d’autres métaux comme le cobalt et le manganèse, dans des précurseurs de matériaux actifs pour cathode (PCAM), puis transformé, avec le lithium, en matériaux actifs pour cathode (CAM). Au total, ce sont donc au moins quatre étapes intermédiaires nécessaires avant que le nickel puisse être utilisé par une gigafactory.
L’avance considérable de la Chine
La Chine possède une avance énorme sur ces segments intermédiaires : elle contrôle ainsi plus de 80 % de la production de précurseurs et de matériaux actifs pour cathode (PCAM et CAM) – dont un quasi-monopole sur la chimie LFP (lithium-fer-phosphate), l’autre grande famille de chimie de batterie au lithium étant la NMC (nickel-manganèse-cobalt). La production de ces composants nécessite un savoir-faire technique très poussé et, compte tenu de l’extrême criticité de leur qualité, les temps de qualification par les clients sont longs et coûteux. Ces facteurs constituent autant de barrières à l’entrée, rendant les entreprises chinoises incontournables.
En dehors d’un nombre très limité de producteurs non chinois, les rares projets occidentaux de PCAM ou CAM sont soit directement chinois, soit réalisés en partenariat avec des entreprises chinoises. Forte de son avance sur ces sujets, la Chine a, en 2025, pris de nouvelles mesures visant à restreindre et contrôler l’utilisation de ses technologies de pointe dans les étapes de transformation des métaux critiques. Ces restrictions concernent, entre autres, les procédés d’extraction et de raffinage du lithium et la production de matériaux actifs pour cathode. Pour que ces technologies puissent être utilisées hors de Chine, il est désormais nécessaire d’obtenir une autorisation explicite, accordée au cas par cas, par les autorités chinoises.
Une maîtrise indispensable des étapes intermédiaires
La Chine a clairement compris que, si le contrôle des approvisionnements en métaux critiques est essentiel, la maîtrise des étapes de transformation l’est tout autant pour garantir sa souveraineté industrielle. Le fait de contrôler les matières premières ne peut garantir la souveraineté économique dès lors que subsistent des vulnérabilités sur d’autres éléments de la chaîne de valeur.
“Il convient de soutenir à la fois l’amont minier et aussi les étapes de transformation.”
En se focalisant uniquement sur la ressource minière, on risque de sécuriser des matières premières qui finiront par alimenter des chaînes de valeur situées hors de notre périmètre de souveraineté. Il convient donc de soutenir à la fois l’amont minier et aussi les étapes de transformation.
Le recyclage, une solution ?
Le recyclage des métaux pourrait constituer une solution stratégique pour répondre aux besoins futurs et réduire notre dépendance aux approvisionnements primaires. Aujourd’hui, environ un tiers du cuivre consommé provient du recyclage. D’autres métaux, comme le plomb, l’étain, l’acier ou l’aluminium, bénéficient aussi de marchés matures de recyclage, illustrant le potentiel de la circularité industrielle pour sécuriser l’approvisionnement et limiter les impacts environnementaux.
Le jour où l’ensemble du parc automobile européen sera entièrement électrifié – ce qui, compte tenu du temps de renouvellement du parc, pourrait arriver vers 2050 en supposant que les ventes de véhicules neufs soient toutes de véhicules électriques en 2035, comme le prévoit actuellement l’Union européenne – les besoins en métaux pour batteries pourront être en grande partie satisfaits par des métaux issus du recyclage. À cet horizon, seuls les besoins liés à la croissance du parc automobile et aux faibles pertes de rendement lors du recyclage nécessiteraient encore du métal primaire.
Des obstacles pour démarrer
Cependant, pour exister, le recyclage nécessite un écosystème complet et fonctionnel, ce qui pour les batteries lithium-ion est encore loin d’être le cas en Europe. Ainsi, aujourd’hui, la mise en place d’une industrie du recyclage en Europe se heurte à de nombreux obstacles. Par exemple, les volumes de batteries en fin de vie à recycler en Europe restent aujourd’hui relativement faibles. Cette situation devrait perdurer encore quelques années, le temps que les volumes plus importants vendus aujourd’hui arrivent en fin de vie, comme on l’a vu précédemment, et ce d’autant plus que la durée de vie des batteries se révèle meilleure que prévu – ce qui est certes une bonne nouvelle pour les utilisateurs.
La deuxième source potentielle de métaux à recycler, les rebuts de production des gigafactories, se révèle également moins importante que prévu, en raison d’une montée en puissance des unités européennes plus lente que celle anticipée. Enfin, la chimie de batterie dite LFP (lithium-phosphate-fer) tend à gagner en part de marché, alors que la valeur en métaux à recycler y est plus faible que dans la technologie historique NMC (nickel-manganèse-cobalt), ce qui diminue les volumes de batteries économiquement recyclables.

D’autres obstacles
Ainsi, les recycleurs européens doivent faire face à la concurrence des recycleurs chinois qui bénéficient d’un écosystème industriel d’une ampleur et d’une maturité sans commune mesure avec celles de l’Europe. Cela leur permet d’être beaucoup plus compétitifs et d’acheter les matières à recycler à des prix très élevés, probablement parfois même à perte, pour approvisionner leurs nombreuses usines.
Un autre frein au développement du recyclage est qu’il y a encore peu de clients en Europe pour les métaux recyclés, puisque la grande majorité des entreprises de production de PCAM sont en Asie. En fin de compte, pour justifier des investissements dans des usines de recyclage très gourmandes en capital, les industriels ont besoin de disposer d’une visibilité suffisante sur leurs volumes d’approvisionnement et de vente, et ce sur une durée compatible avec la durée de vie des outils industriels concernés. Or cette visibilité fait aujourd’hui défaut pour la plupart des acteurs de la chaîne de valeur.
Un défi à relever
Pour les matières recyclées comme pour les matières premières vierges, il serait regrettable que des ressources critiques présentes sur le sol européen finissent par alimenter des chaînes de valeur situées hors de notre périmètre de souveraineté, faute d’industriels capables d’en assurer la transformation.
Pour relever le défi de la souveraineté sur les métaux critiques, il est essentiel de mettre en place les bons incitatifs afin de favoriser le développement de filières complètes, depuis la mine jusqu’au produit final, y compris sur les étapes intermédiaires, seules garantes de la souveraineté industrielle. Il paraît nécessaire pour ce faire de rétablir un niveau de jeu équitable (level playing field), où le coût final de la batterie ne constitue pas le seul critère de choix.
Le déficit de compétitivité avec la Chine étant structurel, au moins sur le court terme, d’autres critères pourraient être pris en compte pour favoriser les produits européens : empreinte CO₂, contenu local, éco-score, etc. L’Europe possède de nombreux atouts, des compétences techniques, un marché significatif et une volonté politique de défendre sa souveraineté ; gageons qu’elle saura relever le défi !

