Mens sana

Après les jeux vidéo et les sciences cognitives à l’automne, La Jaune et la Rouge continue d’explorer le cerveau, si l’on ose dire, cette fois sur le terrain de la santé mentale. Terrain délicat pour les polytechniciens, qui sont moins nombreux à y avoir de l’expertise que, par exemple, en finance quantitative ou en sciences du climat. Délicat aussi parce que c’est un thème grand public, dans l’appréhension duquel, à ce titre, il faut faire le tri entre le vraisemblable, le possible et l’improbable, et aussi tenir compte du fait que chacun s’exprime, en la matière, « de quelque part ». Comme sujet, comme proche ou témoin ou parent d’une personne concernée par des troubles psychiatriques, ou dans le champ professionnel comme responsable hiérarchique ou syndical.
La raison pour laquelle la santé mentale s’est fait une place grandissante dans l’espace public serait-elle à trouver dans une dégradation de « l’état mental collectif », elle-même due à la conjonction de transitions sociales angoissantes ? (numérique, climatique, politique), au point que les pouvoirs publics ont jugé devoir faire de la matière la grande cause nationale de l’année 2025, dégradation qui aurait été accélérée par les confinements de 2020-2021 ? Ou bien y a-t-il quelque chose de performatif dans la mécanique d’appréciation collective ?
D’autre part, faut-il voir la santé mentale comme un capital à protéger, en partant de sa définition par l’Organisation mondiale de la santé – rappelée dans le dossier –, ou bien comme un continuum d’états pathologiques allant de la parfaite santé au péril grave, en passant par tous les stades du vague à l’âme et de la dépression.
Nombre de polytechniciens sont concernés par la question en tant que responsables d’équipe dans leur champ professionnel. Les médias ont tendance à faire du cadre de travail un suspect de référence lorsqu’il s’agit de mal-être ou de risques psychosociaux. Est-ce que, plus on parle des RPS, dans les instances représentatives notamment, plus on en voit, alors que la fourniture d’un statut, d’une sociabilité, d’un cadre de règles, en soi créatrice de tensions possibles, est d’abord un stabilisateur social ?
Tout cela fait beaucoup de questions auxquelles il n’est pas facile d’apporter des réponses indiscutables. Le mérite de ce dossier est de juxtaposer des points de vue ouverts, pour susciter une réflexion adaptée à celui où l’on se situe. On est heureux de constater que notre camarade Falissard (X82) apporte une matière scientifique qui met sous la lumière certains des mystères qui entourent le trouble psychique.
Pourquoi est-ce que les tentatives de suicide semblent baisser continument pour les adultes entre 2012 et 2023, augmenter chez les garçons adolescents mais en partant de bas, et augmenter en revanche très fortement chez les adolescentes après 2020 ? Pourquoi les tentatives de suicide sont nettement plus nombreuses chez les femmes que chez les hommes de tous âges, alors que la mortalité par suicide atteint nettement plus les hommes que les femmes ?
Dans un tableau qui peut être dégradé par la perception intuitive qu’on s’en donne collectivement, notre camarade nous rappelle qu’en France la santé mentale (de la population mais notamment) des jeunes est globalement bonne et plutôt en amélioration, ce qui n’empêche pas l’attention à certains critères d’analyse qui, eux, sont inquiétants.
S’il semble admis que la pratique physique est un facteur adjuvant de la santé mentale, on voudrait croire que celle des mathématiques agit dans le même sens. Et à ce titre remercier Jean Moreau de Saint-Martin (X56), autorité s’il en est en la matière, pour le très long bail qu’il a assumé comme responsable de la rubrique des récréations mathématiques de votre journal. Il a souhaité laisser la place, et nous exprimons notre gratitude à Frédéric Morlot (X2001) d’avoir accepté de relever le défi d’imprimer sa marque au prestigieux feuilleton. Prof de maths en MPSI à Ginette, Frédéric voit passer dans sa classe des cohortes de futurs lecteurs. C’est tout le mal qu’on lui/leur souhaite.




