Marie Villette (X99), éviter les parcours balisés

Les amateurs de coïncidences vont être servis. Ils noteront pour commencer que Marie Villette, par quelque hasard amusant dont le destin est parfois friand, s’est retrouvée directrice générale de la grande halle parisienne qui porte le même nom qu’elle. Il y a là comme un clin d’œil appuyé, presque trop beau pour être vrai. Et de nombreux autres signes semblent, rétrospectivement, annoncer les inflexions de son parcours, comme autant d’indices placés avec malice dans un bon roman policier.
Marie Villette naît à Lille, dans une famille profondément ancrée dans le Nord. L’un des grands-pères est mineur ; l’autre deviendra secrétaire général de mairie, à Barlin. Sa petite-fille héritera du même titre… mais dans la plus grande ville de France.
Une famille prédisposante
Ses parents se rencontrent au lycée Faidherbe. Elle y fera, à son tour, ses classes préparatoires : nouvelle boucle discrètement bouclée. Le père, ingénieur des travaux publics de l’État, s’occupe de grands équipements – hôpitaux, maisons de retraite – et participe à la construction du nouveau boulevard périphérique de Lille. Autrement dit : il transforme la ville. Marie observe, s’imprègne. Elle est séduite par ce métier qui façonne l’espace commun. Dans la fratrie, le goût de l’exigence, insufflé par une mère présente et attentionnée, est partagé : son frère deviendra conseiller d’État, sa sœur agrégée de mathématiques. Marie est l’aînée. Elle est bonne en maths, va donc en prépa, mais les débuts sont laborieux : elle accumule… les pires notes de la classe en physique. Ce qui ne l’empêche nullement d’intégrer l’École polytechnique en 3/2, en 1999.
Le sens du collectif
Son service militaire se déroule dans la Gendarmerie, à Melun. Elle y occupe un poste de chargée de mission à l’École des officiers, avec déjà ce positionnement qui lui ressemble : un pied dans l’opérationnel, l’autre dans l’administration. La future secrétaire générale du ministère de la Culture y côtoie également le musée de la Gendarmerie nationale. Là encore, un indice glissé presque trop tôt. À l’X, avec des camarades du service militaire, elle monte une liste pour la Kès. Ils sont élus ; Marie devient kessière enseignement et représente les élèves au conseil d’administration de l’École, alors que se met en place la grande réforme X2000. Elle participe aussi à des binets révélateurs : le Binet Baguette, chargé de déposer du pain frais dans les caserts, le Binet Impro et le Binet Idoine, tentative aussi potache qu’éphémère de défendre le choix du bon mot dans les échanges entre élèves.
La vocation de l’aménagement urbain
Elle aime sa scolarité, mais se sait déjà ailleurs : ni chercheuse, ni ingénieure « au sens technique ». Son stage de fin d’études se déroule chez G3A, société spécialisée dans l’architecture et l’aménagement, sur la transformation de l’île Seguin, alors pressentie pour accueillir la Fondation Pinault. Le décor est planté : ville, culture, projets complexes. Par goût pour l’aménagement de la cité, elle choisit le corps des Ponts. Un stage d’un an à l’Atelier parisien d’urbanisme la conduit à arpenter à pied les boulevards extérieurs afin de préparer le prolongement du tramway, à l’Est.
Elle travaille aussi sur la candidature de Paris aux Jeux olympiques de 2012, sans se douter qu’elle chapeauterait, vingt ans plus tard, l’accueil des Jeux… mais cette fois pour de vrai. Son premier poste, au ministère des Transports, la conduit à travailler sur la socioéconomie, la recherche et les nouvelles mobilités – Vélib, Autolib. Des dossiers qu’elle retrouvera là encore, quelques années plus tard, passée côté ville. On lui propose ensuite de rejoindre la Mission Grand Paris, pilotée par Christian Blanc : période foisonnante, parfois floue, « un peu fourre-tout », dit-elle dans un sourire.
Les mairies de Paris et de Lille
En 2008, une occasion décisive surgit. Caroline Grandjean (X95) quitte son poste de conseillère auprès du maire de Paris, Bertrand Delanoë. Elle glisse le nom de Marie parmi les successeurs possibles. L’affaire est conclue. Quatre années au cabinet du maire : école de rigueur et de réactivité. Marie aime ce rôle d’« interprète » entre la commande politique et les contraintes de l’administration. L’ambiance est bonne, la mixité réelle, une forme de sororité s’installe entre conseillères.
Mai 2012 : François Hollande est élu président. Beaucoup de conseillers parisiens partent vers les ministères. Marie ne fait pas partie de cette « fuite des cerveaux », comme titre Le Parisien, et ne sait pas encore que c’est de Lille que viendra le coup de fil. Jean-Marc Germain (X87) lui propose un entretien, sans en préciser l’objet. À la fin, il lui propose de le remplacer à la direction de cabinet de la métropole lilloise, auprès de Martine Aubry. Retour au Nord, nouvelle boucle. Marie est heureuse de travailler avec cette figure politique qu’elle décrit comme une vraie force intellectuelle dotée d’un sens de l’humour prononcé. L’aventure s’arrête toutefois en 2014, avec l’alternance à la tête de la métropole.
Villette à La Villette…
Rentrée à Paris, Marie mène une mission à l’IGEDD sur les parcours des ingénieurs des Ponts, trop normés, trop balisés : un sujet qu’elle a personnellement réussi à éviter. Puis elle arrive à la SNCF, comme « directrice de programme du RER C », titre étrange s’il en est, d’autant qu’ils sont déjà six directeurs pour la même ligne. Elle y retrouve le terrain, les travaux de nuit, mais aspire vite à autre chose. Ce sera la grande halle de La Villette. Son nouveau président, Didier Fusillier, originaire du Nord, a entendu parler d’elle à Lille. Il lui propose le poste de directrice générale. Les années y sont belles. Elle découvre le spectacle vivant, s’enthousiasme pour les installations lumineuses de Ryoji Ikeda, les chorégraphies d’Akram Khan, pour cette alliance rare entre exigence artistique et grand parc populaire.
Et enfin SG de la Ville de Paris
On l’appelle ensuite pour devenir secrétaire générale du ministère de la Culture. Changement radical : « c’était beaucoup moins fun », notamment en raison de discussions budgétaires ardues et d’un dialogue social exigeant. Survient la Covid. Il faut gérer l’urgence, maintenir la cohésion, mettre en place les politiques de soutien. Anne Hidalgo, réélue maire de Paris, lui propose alors le même poste… à l’Hôtel de Ville. Elle accepte sans hésitation et savoure la proximité avec une autre femme politique charismatique. 55 000 agents à coordonner ; une ville à faire fonctionner, jour et nuit. Pas une journée sans crise. Et puis les Jeux olympiques de 2024, succès collectif auquel elle associe toutes les équipes, jusqu’aux jardiniers qui inventent un nouveau dahlia et aux égoutiers qui réparent les réseaux en vue des baignades dans la Seine.
« Pas une journée sans crise.«
Aujourd’hui, quand elle a un peu de temps, Marie Villette court dans Paris, « en essayant de ne pas m’énerver à chaque fois que je vois quelque chose qui ne va pas sur l’espace public ». Elle quittera ses fonctions fin mars, quel que soit le résultat des élections. L’étape d’après ? On ne la connaît pas encore. À moins qu’un signe nous ait échappé.





