Lutter contre l’exclusion grâce au système éducatif

Dossier : ExpressionsMagazine N°643Par : Yves LICHTENBERGER, professeur de sociologie et président de l'université de Paris-Est

C’est un événement symbolique de voir au Collège de France le thème de l’exclusion scolaire traité par les anciens élèves de l’École polytechnique, dont plusieurs sont directement impliqués sur le sujet. Cela montre une sensibilité d’une partie de l’élite à combattre le repliement sur elle-même qui la caractérise depuis quelques décennies.

Le point central des débats me paraît être le déplacement de la cause des difficultés scolaires d’une partie des jeunes de notre population. Auparavant, on la plaçait volontiers dans des problèmes personnels et familiaux. La cause est aussi dans l’organisation et la culture du système scolaire. C’est un changement de regard étayé par chacun des intervenants du colloque à partir de son expérience singulière mais qui trouve aussi des arguments dans de nombreux éléments globaux. Les comparaisons internationales montrent en effet de plus en plus régulièrement que notre système est assez inefficace en termes de savoirs transmis et très inefficace si l’on prend en compte le montant financier élevé que la nation lui consacre. Cela m’amène à revenir au titre du colloque : « Lutter contre l’exclusion par le système éducatif : un défi ».  
Spontanément, on a tendance à l’interpréter comme une interrogation sur les moyens de combattre l’exclusion grâce au système éducatif. En réalité, il veut surtout pointer l’existence d’une exclusion du fait du système éducatif. C’est un renversement conceptuel considérable.

L’exclusion du fait du système éducatif

Au cours du temps, notre système est devenu profondément excluant pour des raisons qui se renforcent mutuellement : une pédagogie conformiste socialement discriminante, une absence de dispositifs de rattrapage, une absence de projet territorial des établissements. Les comparaisons internationales montrent notamment que les jeunes Français acquièrent particulièrement peu de compétences pour présenter leur point de vue et l’argumenter. Ils apprennent plutôt à répéter les propositions du maître. Or une pédagogie conformiste exige des élèves une grande confiance dans le système lui-même, beaucoup plus qu’une pédagogie fondée sur le développement de projets personnels. C’est très discriminant sur le plan social, les familles ayant été favorisées par l’école transmettant cette confiance à leurs enfants et les autres la rejetant.

L’implication de l’environnement est essentielle dans la bonne réussite de la formation scolaire

Notre société ne sait pas faire de rattrapage sauf marginalement grâce à l’initiative de quelques-uns comme les orateurs de ce colloque. Après avoir commencé à trier les élèves très jeunes, elle poursuit dans la même direction et assure ainsi un marquage social très fort dès le plus jeune âge. Diverses expériences comme celle de Sciences Po montrent à quel point on est ici en contradiction avec la réalité humaine : quand des jeunes rattrapent le circuit scolaire de haut niveau par des voies nouvelles efficaces, ils deviennent en quelques années indiscernables des autres.

À la faiblesse des voies de rattrapage, il faut ajouter celle de la formation continue. Depuis l’apparition des obligations faites aux entreprises en 1971, le volume des formations a beaucoup augmenté mais leur qualité s’est pervertie. Au lieu de devenir une grande voie diplômante, elles se sont réduites à faire les adaptations des compétences des salariés exigées par les changements divers auxquels les entreprises sont confrontées. Elles ne permettent donc pas de changement de position sociale dans les entreprises. En France, contrairement à la plupart des pays développés, le poids du diplôme initial dans la répartition des postes de l’entreprise est le même en début de carrière que vingt ans plus tard. Ce constat montre d’ailleurs que le problème de la légitimité des voies de rattrapage n’est pas inhérent à l'école, mais est propre à la culture française.

Les établissements n’ont généralement pas de projet spécifique avec leur environnement. Il n’y en a que lorsque le chef d’établissement fait preuve d’une volonté et d’un talent particuliers. Ce n’est pas une obligation du système. Or, l’implication de l’environnement est essentielle dans la bonne réussite de la formation scolaire. De plus, les particularités sociales actuelles et la ségrégation spatiale exigent une adaptation au moins partielle des pédagogies.

Une prise de conscience nationale

S’appuyer sur les «saints laïques»
Pour changer un système en profondeur, il faut certes une convergence des acteurs pour bouger, mais aussi une convergence de vues sur un nouveau système à mettre en place. Si le premier point semble presque acquis, on n’en est pas là pour le second : parmi les initiatives que l’on a vues, certaines acceptent le système et portent leur effort sur l’aide à y entrer, d’autres conservent une partie du système et en modifient une autre, d’autres enfin militent pour un système complètement différent. Notre pays va donc encore garder un certain temps la même structure scolaire fondamentale, les avancées positives étant le fruit de l’implication et du dévouement que certaines personnes tireront de leur perception du gâchis humain actuel. Ces personnes illustrent probablement dans la société laïque d’aujourd’hui l’antique figure sociale du « saint» dans les sociétés religieuses. Pour aider ce mouvement, il faut sans doute apprendre à miser un certain temps sur eux, à les valoriser et à tirer parti de leurs expériences.
Michel BERRY (63)

La prise de conscience de l’inadaptation du système éducatif est en train de se répandre à l’échelle nationale. En particulier, deux grands acteurs de la société française, l’Éducation nationale et les entreprises, commencent à se sentir touchés.

Tous les personnels qui travaillent dans les lycées défavorisés ont maintenant une forte conscience de la perversion sociale des filières de mérite. Mais cette perversion devient visible même dans les quartiers plus favorisés : au travers par exemple de la multiplication des petits cours, tous les enseignants voient que le système sélectionne plus la capacité à s’entraîner que les capacités intellectuelles elles-mêmes. Cette perte généralisée de légitimité du système aux yeux des personnels qui le servent est très déstabilisante.

Les entreprises voient clairement depuis déjà quelques années que leur succès dépend des véritables capacités de leur personnel et, notamment, de celles qui portent sur l’innovation par différence avec celles qui portent sur la répétition. En se privant de la ressource constituée par tous les talents potentiels exclus, elles savent qu’elles se mettent en péril à terme. Si cette conscience n’a pas eu d’effets pratiques jusqu’à présent, c’est que ce péril était mis en balance avec celui de la désorganisation des entreprises qui suivra probablement pendant un moment un changement des modes de fabrication des élites. On disait : Nous sommes pris dans une compétition internationale féroce ; ce n’est pas le moment de nous affaiblir de l’intérieur. Il semble que l’appréciation relative entre ces deux dangers est en train de basculer.

Une affaire qui concerne toute la société

La déstabilisation et le changement de regard de ces acteurs ouvrent de plus en plus fortement un espace d’action pour redéfinir les missions de l’école. Mais, les changements nécessaires sont tellement importants qu’ils ne pourront pas être résolus entièrement par le système scolaire; il faut l’aider. Les multiples initiatives que les orateurs ont présentées, menées aussi bien par des étudiants, des retraités ou des membres de l’École elle-même illustrent l’implication collective indispensable.

Par YVES LICHTENBERGER
professeur de sociologie et président de l’université de Paris-Est

 

La double responsabilité de l’École polytechnique
Notre pays ne peut pas se priver de quelque potentiel humain que ce soit. La valorisation des capacités intellectuelles est l’un des fondements de sa structure sociale. Il importe que chacun, quel que soit son contexte social, puisse en bénéficier et en faire bénéficier la nation. Mais, les solutions sont peu évidentes. Nombreuses sont les expériences et initiatives qui visent à lutter contre l’échec et la difficulté à s’engager dans une voie de réussite scolaire : il faut les appréhender aujourd’hui sous l’angle d’une complémentarité plutôt que d’une opposition et qu’elles méritent toutes d’être soutenues.
 
Pour ce qui la concerne, l’École polytechnique, en tant que grande école qui symbolise la réussite scolaire et qui est explicitement au service de la nation, a une double responsabilité : elle doit agir concrètement à son niveau, à la mesure de ses moyens. Elle a aussi et surtout une responsabilité d’éducation de ses étudiants, pour qu’ils découvrent une réalité sociale que souvent ils ne connaissent guère. Elle a le devoir d’en favoriser la prise de conscience et de susciter chez certains de ses élèves l’envie de s’y engager.
 
Concrètement, l’École est soucieuse de ce que tous les élèves, sans exception, soient confrontés à ce type de réalité au cours du stage de formation humaine de première année, qui a lieu, ou bien dans les armées comme par le passé, ou bien depuis quelques années dans des associations comme Tremplin, Valdocco ou dans des lycées en ZEP, en partenariat avec l’Éducation nationale. Tous ceux, jeunes élèves ou anciens, qui y sont impliqués méritent nos encouragements et remerciements.
 
Général Xavier MICHEL (72), directeur général

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