L’industrie française du jeu vidéo : la French Touch et la French Tech

Dossier : L'industrie du jeu vidéo | Magazine N°809 Novembre 2025
Par Thomas COURBE

L’industrie française du jeu vidéo s’est fait une place sur le marché mondial grâce au talent de nos écosystèmes créatif et technologique, ainsi qu’à la mobilisation des acteurs publics. L’industrie a mûri en vingt ans et renouvelle constamment ses modèles de croissance, tandis que les révolutions numériques (plateformes, IA, web3) affectent les modes de production, de diffusion et de consommation. Pour confirmer leur rang dans le jeu vidéo du XXIe siècle et exploiter tout le potentiel de cette industrie de pointe, les entreprises françaises devront s’adapter aux évolutions du marché. 

Le marché mondial du jeu vidéo représente plus de 200 milliards de dollars. Autour de ce divertissement s’est construite une industrie constituée de grandes entreprises dans les différents segments (consoliers, éditeurs, entreprises de développement) et d’une myriade d’acteurs notamment créatifs. En élargissant le spectre, on peut rattacher des entreprises de matériels, accessoires et composants. L’industrie est dominée par les États-Unis et la Chine, qui sont les principaux marchés et accueillent des acteurs majeurs (Electronic Arts, Microsoft-Activision Blizzard, Tencent, NetEase). Le Japon (Nintendo, Sega) est également un acteur de premier plan.

La France s’est très tôt positionnée

Forte d’atouts créatifs et technologiques, notre pays a vu émerger dès les années 1980 une filière reconnue, avec par exemple des acteurs de premier plan tels qu’Infogrames ou encore Ubisoft. En outre, la France est le troisième marché européen pour le secteur du jeu vidéo (environ 6 milliards d’euros par an). Nous sommes une terre de production de jeux (575 studios) et comptons des éditeurs de renom (ex. : Focus, Nacon, Ubisoft). Les studios français portent leurs propres jeux et peuvent également agir en sous-traitance pour de grands projets internationaux (ex. : Dune, Star Wars). Les jeux made in France rayonnent également à l’échelle mondiale par leurs ventes (à l’exemple du succès de Flight Simulator développé par Asobo), leur qualité (soulignée par des récompenses régulières aux Game Awards) ou l’imaginaire culturel qu’ils génèrent (voir la renommée de Assassin’s Creed, encore mis en lumière lors des Jeux olympiques 2024).

En 2024, plus de 1 000 jeux étaient en production sur le territoire. Le jeu vidéo est la première industrie culturelle en termes d’impact économique. Ses univers – aventure, apprentissage, sport-simulation – lui confèrent des accroches avec toute la population. Ainsi, un Français sur deux joue au moins une fois par semaine. Longtemps associé à un loisir masculin, le jeu vidéo s’est largement féminisé. De la même manière, il touche toutes les catégories d’âge : d’abord les jeunes et les jeunes adultes (9/10 des 10-24 ans) et dans une moindre mesure les seniors (environ 4/10 des + 65 ans). Le jeu vidéo est une industrie, un loisir culturel et un fait de société.

Une industrie hybride

La force du jeu vidéo est d’être à la fois à la pointe de la création culturelle et à celle du numérique. Mélangeant activités informatique (programmation, interactivité, algorithmes…) et artistique, le développement du secteur du jeu vidéo a été rythmé par les évolutions technologiques : invention du microprocesseur et construction des premières consoles, traitement de l’image 3D, arrivée du smartphone, internet en nuage, IA générative. C’est la plus innovante des industries culturelles et créatives (ICC), en raison de sa capacité d’anticipation et d’adaptation aux évolutions technologiques, d’usage ou de marché, indispensable pour l’adhésion des joueurs.

Le développement et l’utilisation d’outils novateurs (XR, motion et performance capture, IA, cloud gaming…) sont une véritable nécessité, car ils touchent aux manières de produire, de distribuer et de jouer. De ce fait, le jeu vidéo participe à des hybridations au sein de ces ICC (musique, cinéma, musées, patrimoine, etc.). Mais le potentiel diffusant du jeu vidéo se vérifie aussi au-delà des ICC : les grands moteurs de jeu sont utilisés pour la 3D en temps réel dans les solutions de métavers industriel, les puces originellement destinées au jeu vidéo alimentent aujourd’hui le développement de l’IA générative. Son adhérence avec les mutations technologiques l’expose aussi.

Ainsi, l’adoption actuelle de l’IA générative a des impacts sur la chaîne de production de jeux vidéo : elle est porteuse de gains (narration, création visuelle, sous-titrage, test et résolution d’anomalies, etc.), mais elle est également vecteur d’incertitude sur certains emplois. En parallèle, une économie de la création par IA pourrait émerger. L’impact de cette révolution en cours n’est pas encore mesurable, mais il pourrait être profond. Il conviendra de mobiliser le règlement IA européen pour assurer une juste rémunération des créateurs.


Monde

  • Marché : 200 Md USD
  • Emploi : 300 000 emplois directs

France

  • Marché : 6 Md EUR
  • Entreprises : 1 000 
  • Emploi : 12 000 à 15 000 selon le champ retenu 

Clair Obscur: Expedition 33, jeu réalisé par le studio indépendant montpelliérain Sandfall Interactive.
© Sandfall Interactive / Kepler Interactive

Un outil de soft power pourvoyeur d’emplois

Un jeu, bien qu’il soit le plus souvent destiné à un marché mondial, peut refléter et valoriser un territoire de création : Clair Obscur: Expedition 33 (sorti en 2025) retranscrit en image et en musique la France de la Belle Époque, Ghost of Tsushima (2020) au Japon a eu des effets sur le tourisme local. Un jeu peut aussi refléter des valeurs et transmettre un patrimoine culturel. La force économique du secteur tient aussi au nombre et à la qualification des emplois. Ils sont de 12 000 à 15 000 en France.

Ubisoft est le premier employeur national, avec près de 4 000 emplois sur le territoire, suivi par plusieurs studios qui dépassent de loin, mais à des échelles différentes, la centaine d’emplois (Ankama, Arkane, Asobo, Cyanide, Don’t Nod, Quantic Dream, Voodoo…). Toutefois, et ceci n’est pas une exception française, l’écrasante majorité des studios français (90 %) a moins de 30 employés, le secteur étant majoritairement constitué de petites structures plus agiles, mais également plus fragiles économiquement. Pour autant, la taille d’un studio ne présage pas du succès des jeux qu’il développe : récemment, le studio indépendant montpelliérain Sandfall Interactive, fondé en 2020 et employant une trentaine de personnes, a réalisé plus de 5 millions de ventes de son jeu Clair Obscur: Expedition 33 après six mois de commercialisation.


“Des emplois qualifiés exigeant des compétences diverses.”

L’industrie repose sur des emplois qualifiés exigeant des compétences diverses, empruntées au secteur numérique (IA, design et production d’interfaces homme-machine, simulation, big data) et au secteur culturel (arts graphiques et sonores, animation, doublage), voire parfois spécifiques au secteur (game design, narrative design). Dans son ensemble, le secteur compte une soixantaine de métiers. Si l’on peut s’attendre à trouver des profils « créatifs » dans les studios, une part significative des postes est issue des filières d’ingénierie. Cela s’explique par l’ADN de l’industrie, ancrée dans le logiciel et le développement numérique.

Ubisoft est le premier employeur national du secteur, avec près de 4 000 emplois sur le territoire. © Ubisoft
Ubisoft est le premier employeur national du secteur, avec près de 4 000 emplois sur le territoire. © Ubisoft

La France a créé un environnement attractif

Progressivement, l’écosystème du jeu vidéo s’est installé en France, porté à la fois par ses industriels, son système de formation et l’investissement des pouvoirs publics nationaux et locaux. Le ministère de l’Économie, et notamment la DGE, y a pris toute sa part afin de soutenir le développement d’une industrie technologique et créative. S’agissant de la formation notamment, des cursus publics ont été mis en place au Cnam-Enjmin (École nationale du jeu et des médias interactifs numériques) à Angoulême ou à l’université de Montpellier dans la logique de cluster portée par la métropole ; et de nombreuses synergies avec les formations en informatique et design soutenues par l’État. Dès les années 2000, les pouvoirs publics ont intensifié leur soutien au développement du secteur en France.

Le regain d’intérêt s’est expliqué par les perspectives économiques du jeu vidéo alors en pleine expansion, la forte concurrence internationale en matière d’attractivité des territoires et les atouts historiques de la France (création artistique, innovation numérique). Le rapport fondateur remis en 2003 par Fabrice Fries au ministère de l’Économie et de l’Industrie a préfiguré une politique de soutien de l’État. Elle s’est principalement traduite par la mise en place d’un crédit d’impôt sectoriel (crédit d’impôt jeu vidéo – CIJV) visant à soutenir la création de jeux sur le territoire national et européen.

En 2017, une réforme importante du dispositif a permis d’accroître le soutien aux jeux de plus grande dimension. L’évaluation réalisée en 2023 du dispositif indique que la revalorisation du taux du CIJV en 2018 a permis d’augmenter de 15 points la localisation des dépenses de production des jeux pour les entreprises bénéficiaires en France plutôt que dans des pays concurrents (Canada notamment).

Des investisseurs privés à mieux convaincre et mobiliser

Le soutien public répond à une défaillance de marché pour l’industrie du jeu vidéo qui peine à trouver des financements privés stables. Si les investisseurs se tournent vers certains segments à rentabilité immédiate et à fort ROI, comme le jeu mobile, les segments traditionnels que sont les jeux sur PC et console font face à des difficultés : l’importance des budgets et les risques d’échec commercial dans un contexte très compétitif peuvent décourager les investisseurs. Les dispositifs tels que les crédits d’impôt permettent d’encourager la prise de risque et de compléter le mix de financement des studios, tout en offrant une certaine visibilité aux acteurs.

Outre la France, de nombreux pays (Europe, Amérique du Nord, Australie) ont mis en place des dispositifs de soutien comparables dans leur nature (fiscalité et fonds de soutien) et dans leur ampleur financière. Dans ce contexte, la rétention des talents est aussi un enjeu majeur dans la compétition mondiale. En France, la cinquantaine de formations dédiées à ces métiers assure l’émergence de ces talents pour l’industrie et bénéficie d’une excellente réputation à l’international.

© Framestock – Adobe Stock

L’importance des clusters

Dans le jeu vidéo, les logiques de clusters sont particulière­ment présentes, à l’image de la politique conduite par le Québec (Montréal, notamment) au début des années 2000, qui a fortement impacté le secteur français avec une migration importante de studios vers le Canada. Depuis lors, en France, plusieurs territoires de jeu vidéo ont émergé. Bien qu’il y ait une plus forte concentration en Île-de-France (> 40 % des studios), les studios et les éditeurs sont présents sur le territoire, à l’image des régions Auvergne-Rhône-Alpes ou bien Nouvelle-Aquitaine qui concentrent des studios.

Cette présence est souvent liée à des dynamiques autour de pôles d’excellence liant des formations (écoles, universités), des incubateurs, des associations régionales, des soutiens financiers… Ces clusters se développent autour de villes dynamiques comme Bordeaux, qui est devenue une place importante du jeu vidéo avec des productions comme Assassin’s Creed et Flight Simulator, ou Montpellier, qui a développé une stratégie locale autour des ICC.

Des mutations profondes en cours

Le secteur traverse une conjoncture difficile après des années de forte croissance. Au début des années 2020, les projets de jeu se sont multipliés et l’investissement dans le secteur a été dynamique. Sur ce dernier aspect, des mouvements majeurs ont eu lieu dans l’industrie, avec les prises de participation de groupes chinois (Tencent, NetEase) dans des studios internationaux ou encore le rachat d’Activision Blizzard par Microsoft. Les années 2024-2025 témoignent d’un essoufflement : échecs commerciaux, abandons de projet, réduction d’effectifs et restructurations. Sur le plan économique, l’industrie française doit consolider ses modèles d’affaires et sa culture « business ». Alors qu’elle a connu une croissance forte sur les 20 dernières années, cette croissance semble marquer le pas.

Certaines études font état d’une dynamique positive jusqu’à la fin de la décennie, d’autres sont plus hésitantes. En effet, le jeu vidéo s’inscrit dans une économie de l’attention qui le met en concurrence avec des loisirs numériques émergents et renouvelés : réseaux sociaux dans leurs différentes composantes, consommation de vidéos à la demande sur les grandes plateformes. Bien que stimulée par des leaders mondialisés, l’industrie française du jeu vidéo repose essentiellement sur de petites entreprises de développement fondées par des créateurs. La conjonction d’une culture créative et d’une culture économique est la clé du succès des studios. Alors que la crise du début des années 2000 avait révélé des fondamentaux économiques fragiles dans l’industrie française, la nouvelle French Touch apparaît mieux outillée et dispose des ressources d’innovation et de l’inventivité nécessaires pour faire face aux défis économiques d’un marché mondialisé et fortement concurrentiel.

La contrainte réglementaire

Le deuxième défi est réglementaire avec l’évolution des jeux, de produits physiques à services numériques interactifs et le besoin d’une meilleure prise en compte des problèmes liés à l’économie de l’attention. De longue date, l’industrie s’est responsabilisée sur la protection des joueurs, en témoignent la mise en place de PEGI ou encore le dispositif Pédagojeux. Toutefois, au-delà des questions traditionnelles autour de la nature des contenus, de nouvelles questions apparaissent ou d’anciennes sont amplifiées : temps d’écran, consommation en ligne. Des attentes sociétales se font jour pour une responsabilisation encore plus grande de l’industrie.

De divertissement, le jeu vidéo est devenu une industrie mondialisée et économiquement puissante. Il est confronté à des dynamiques profondes : concurrence de nouveaux loisirs et services numériques, bascule des jeux d’un support physique à un service numérique multi-plateforme, hybridation dans les industries culturelles et créatives et en Cross-Industry. Afin de poursuivre son essor, l’industrie française du jeu vidéo devra s’adapter aux évolutions de marché pour continuer à faire valoir sa performance et sa créativité. 


Pour aller plus loin :

  • Référentiel des métiers du jeu vidéo (SNJV)
  • Baromètre annuel du jeu vidéo en France (SNJV)
  • L’essentiel du jeu vidéo : Bilan du marché français 2024 (SELL)
  • Étude sur l’industrie du jeu vidéo en France : tissu économique et compétitivité (DGE/CNC/SELL/SNJV – 2021)
  • Understanding the value of a European video games society (Commission européenne – 2024) 
  • Défis juridiques et dynamiques de marché dans le secteur des jeux vidéo (Observatoire européen de l’audiovisuel – 2024)

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kamir bouchareb strépondre
1 décembre 2025 à 13 h 43 min

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