L’industrie française face au défi de la décarbonation

La décarbonation de l’industrie française est l’un des enjeux majeurs de la transition écologique et de la compétitivité économique. Bertrand de Singly, directeur général adjoint de France Industrie, revient sur le rôle de l’organisation et la manière dont elle accompagne ses adhérents dans cette transformation.
Pouvez-vous rappeler brièvement ce qu’est France Industrie ?
France Industrie est une association qui rassemble un peu plus de 80 membres : une trentaine de fédérations industrielles et une cinquantaine de grandes entreprises, françaises pour la plupart. Cette double composante est précieuse : les fédérations donnent une vision sectorielle tandis que les entreprises permettent d’accéder directement à la réalité des décisions et des investissements ainsi qu’à des comparaisons avec d’autres pays. C’est cette articulation qui nous rend efficaces, notamment pour la décarbonation. Elle nous permet aussi d’adresser toutes les tailles d’entreprises : les PME et les ETI industrielles via les fédérations, et les grands groupes par un contact direct. C’est une force singulière dans le paysage associatif français.
Comment abordez-vous concrètement le sujet de la décarbonation ?
Chaque secteur a ses propres spécificités. On ne décarbone pas un four verrier comme un procédé chimique, ni une cimenterie comme une aciérie. France Industrie se situe donc à l’intersection : nous analysons les leviers génériques par filières et, dans le même temps, nous dialoguons avec des entreprises pour comprendre ce qui permet – ou non – de lancer un investissement. L’exemple de Safran, qui a décidé d’implanter une usine de freins carbone dans l’Ain, est parlant : derrière ce choix, la question de contrats électriques de long terme a été déterminante.
“Une énergie compétitive est la condition sine qua non d’une industrie décarbonée en France.”
Plus généralement, nous insistons sur le fait qu’une énergie compétitive est la condition sine qua non d’une industrie décarbonée en France. Et pour cela, nous avons besoin d’infrastructures : pour décarboner la zone de Fos-Berre-Provence une ligne à très haute tension est indispensable, tergiverser c’est condamner à terme cette grande zone industrielle.
Comment travaillez-vous au quotidien avec vos adhérents pour accélérer les projets ?
Nous faisons le va-et-vient entre la vision sectorielle et les cas d’usage concrets. Un sujet réglementaire se traite souvent au niveau d’une filière ; mais dès qu’on parle de déclenchement d’investissement, il faut entrer dans les détails d’un site, d’un contrat, d’un calendrier. Notre valeur ajoutée est d’anticiper les blocages – juridiques, économiques ou opérationnels – et de porter des solutions transverses auprès des pouvoirs publics. Cela va d’un travail d’ingénierie contractuelle à des arbitrages très pratiques sur des délais d’autorisation ou de raccordement mais aussi au travail de fond sur les réglementations européennes pour mettre en oeuvre les recommandations de Mario Draghi formulées en 2024.
Certains considèrent que l’aviation n’est pas compatible avec la décarbonation. Quelle est votre position ?
L’enjeu est d’abord mondial. Si l’Europe renonce à fabriquer des avions, ce ne sont pas les besoins de transport qui disparaissent, mais des parts de marché qui seront prises par les concurrents d’Airbus, de Safran ou de Dassault Aviation pour citer trois entreprises membres. L’industrie aéronautique européenne doit rester dans la compétition, tout en améliorant ses procédés et en innovant. Le vrai débat c’est d’avoir des signaux économiques qui poussent à des comportements soutenables en termes d’émissions… On a vu, lors de la crise des Gilets jaunes, que la mise en place de politiques publiques vertueuses du point de vue carbone reste difficile quand il s’agit de toucher le consommateur final. En revanche, pour les sites les plus émetteurs, le système de quotas carbone, dit ETS, fonctionne depuis 20 ans et a prouvé son efficacité.
Faut-il classer les industries en « bonnes » ou « mauvaises » ?
C’est un piège. La perception d’une activité peut basculer au gré des crises ; on l’a vu pour la défense classée dans la taxonomie parmi les « mauvaises » activités avant que l’invasion de l’Ukraine ne conduise à rappeler que c’est une activité vitale. Quant à la chimie, elle irrigue toute l’économie : la stigmatiser conduit à délocaliser des usines et des compétences clés. La question n’est pas de bannir, mais de limiter les impacts de l’industrie sur l’environnement tout en conservant la capacité à produire en Europe. Les secteurs dits « émissifs » sont aussi ceux qui inventent les solutions de demain : matériaux et procédés bas carbone, capture et valorisation du CO₂, efficacité énergétique. N’oublions pas les problématiques de souveraineté : imagine-t-on demain fabriquer nos sous-marins avec de l’acier produit hors d’Europe ?
Concrètement, quels leviers mettez-vous en avant ?
Nous commençons par rappeler qu’un environnement économique favorable aux entreprises est indispensable, c’est ce que nous pourrions appeler une politique pro-business. Les discussions sur le budget de l’année 2026 montrent que c’est un combat permanent. Pour la décarbonation en particulier, l’électricité joue un rôle particulier. Les industriels ont besoin de contrats longs, sûrs et compétitifs pour investir dans la décarbonation. Nous travaillons avec l’État et les énergéticiens pour imaginer des dispositifs robustes, pouvant inclure une forme de garantie publique.
Le deuxième levier, ce sont les appels d’offres publics pour soutenir les procédés innovants de décarbonation, tant sur les process que sur l’efficacité énergétique ou le vecteur énergétique. La solution de mettre le bon prix du carbone trop rapidement conduirait à des fermetures d’usine et à déplacer les émissions hors d’Europe ! Enfin, nous militons pour une simplification normative : trop de règles et des règles complexes ou contradictoires freinent les investissements. Il faut alléger et rendre cohérentes les obligations.
L’accueil des projets industriels reste inégal selon les territoires. Comment renforcer l’acceptabilité ?
L’industrie a besoin de foncier, d’infrastructures (routes, énergie, eau) et de procédures rapides. Le débat sur le « zéro artificialisation nette » pose de vraies questions d’aménagement : on ne peut plus consommer l’espace comme avant, mais il faut dégager des solutions pour moderniser l’outil productif. Le bon niveau d’action est local, avec des préfets dotés de marges de manœuvre. L’acceptabilité se gagne par la transparence, la performance environnementale et la création d’emplois visibles.

Quelles relations entretenez-vous avec les institutions européennes dans cette transition ?
L’Europe est à la fois un cadre et un acteur. La plupart des règles qui s’imposent aux industriels en France viennent de Bruxelles : normes environnementales, directives énergie, politique de concurrence. Nous devons donc être présents très tôt dans le processus de décision pour nous assurer que les règles sont cohérentes avec une production industrielle européenne, démarche réalisée en lien avec nos partenaires européens. C’est aussi à l’échelle européenne que se joue l’accès à certains financements, les discussions sur les droits de douane ou les instruments de défense commerciale, la réflexion pour acheter davantage du produit local et la mise en place de mécanismes comme l’ajustement carbone aux frontières. France Industrie agit comme relais, pour que la voix des industriels français soit entendue et que les règles soient davantage compatibles avec la compétitivité.
Comment associez-vous les syndicats et les salariés à cette transformation ?
La décarbonation n’est pas qu’une affaire de technologies et d’investissements, c’est aussi un projet social. Les salariés sont en première ligne : ce sont eux qui adaptent les procédés, qui acquièrent de nouvelles compétences, qui portent les projets dans les usines. Les syndicats sont représentés au Conseil national de l’industrie, aux côtés des entreprises et de l’État. Cet équilibre est essentiel : on ne réussira pas une transition industrielle durable sans dialogue social. La création d’emplois qualifiés et la sécurisation des parcours professionnels doivent aller de pair avec les investissements dans la décarbonation.
La question des compétences est-elle un frein ?
C’est un point critique. La décarbonation, ce sont des ingénieurs procédés, des techniciens de maintenance, des automaticiens, des spécialistes réseaux… Sans ces métiers, la transition reste théorique. Nous plaidons pour des parcours de formation ciblés, une meilleure attractivité des carrières techniques, et une mobilisation accrue des jeunes et des femmes. Quand les entreprises peinent à recruter, paradoxalement, c’est aussi le signe que des projets concrets se lancent : il faut transformer cette tension en dynamique de long terme.
L’industrie est-elle prête à franchir le cap de la décarbonation ?
Oui, beaucoup d’acteurs ont déjà engagé leur transformation, pour investir dans des installations plus performantes et moins émissives. Mais tout ne dépend pas de la seule volonté des industriels. Il faut une stabilité réglementaire, une compétitivité énergétique et des conditions d’acceptabilité locale et environnementale pour que les projets se réalisent. C’est à cette articulation que France Industrie consacre son action. L’industrie a besoin de confiance et de visibilité sur 10 ou 15 ans pour engager des investissements lourds.
En résumé, quel est le rôle de France Industrie ?
Être le trait d’union entre les pouvoirs publics (État, Parlement, collectivités locales, institutions européennes), les filières et les entreprises, pour que la décarbonation ne soit pas un slogan, mais une réalité concrète et économiquement viable. Notre ambition est que la transition énergétique devienne une opportunité de réindustrialisation, et non un facteur de fragilisation supplémentaire. La France a perdu trop de capacités industrielles pour prendre le risque de rater ce tournant.
“La décarbonation n’est pas un slogan, mais une réalité concrète à construire ensemble.”





