Cofondatrice et CEO de HUVY, Léonie Schröder (Télécom, IP Paris) développe une intelligence artificielle certifiée pour aider les soignants à détecter plus tôt les cancers de la peau.

L’IA en première ligne pour optimiser les parcours dermatologiques

Dossier : Vie des entreprises, la santé entre dans une nouvelle ère | Magazine N°814 Avril 2026
Par Léonie SCHRÖDER

Cofondatrice et CEO de HUVY, Léonie Schröder (Télécom, IP Paris) développe une intelligence artificielle certifiée pour aider les soignants à détecter plus tôt les cancers de la peau. À l’heure où l’IA fascine autant qu’elle inquiète, cette ingénieure défend une vision exigeante et pragmatique : une technologie certifiée, co-construite avec les soignants, pensée pour réduire les pertes de chance de guérir. Rencontre avec une entrepreneure deep tech qui place l’exigence scientifique et la collaboration au cœur de son ambition.

Léonie Schröder, vous êtes ingénieure de formation et diplômée de Télécom au sein de l’Institut Polytechnique de Paris. Comment est née l’aventure HUVY ?

HUVY est né d’une histoire très concrète. Mon cofondateur et associé, Bryan Boulé, qui est également un alumni et qui est spécialiste en intelligence artificielle, a été confronté à un cas de retard diagnostique dans son entourage. Les professionnels de santé de proximité n’avaient pas identifié à temps des signes inquiétants. Résultat : une prise en charge tardive, des traitements lourds… et une vraie perte de chance de guérison.

À partir de là, il s’est demandé : que peut-on faire avec l’IA pour détecter plus tôt les cancers cutanés ? Quand il m’a parlé du projet en 2021, cela a immédiatement fait écho. Je viens d’une famille de soignants, et ce qui m’anime, c’est de mettre la technologie entre les mains de ceux à qui elle est vraiment utile. La santé s’est imposée comme une évidence. Nous avons cofondé HUVY avec une dermatologue et un pharmacien issu d’école de commerce. Dès le départ, nous avons voulu croiser expertise médicale, technologique et terrain.

Concrètement, que fait votre solution ?

Nous avons développé un dispositif médical basé sur l’IA capable d’analyser, en quelques secondes, une photo dermatoscopique, prise à l’aide d’une petite loupe rétroéclairée, afin d’aider les professionnels de santé de proximité à orienter les patients. Il ne s’agit pas de poser un diagnostic à la place du dermatologue. Notre rôle est d’assister le tri et l’aiguillage en amont du parcours de soins. Médecins généralistes, pharmaciens, infirmiers, médecins du travail : ce sont eux les premiers points de contact.

“ Nous ne remplaçons pas le dermatologue, nous optimisons le parcours.” 

Avec notre outil, ils peuvent : rassurer dans la majorité des cas bénins ; lever des « drapeaux rouges » quand une lésion nécessite un avis spécialisé rapide ; éviter des mois d’angoisse inutiles ou, à l’inverse, des retards critiques. Aujourd’hui, environ 75 % des demandes peuvent être filtrées sans solliciter immédiatement un dermatologue, tout en conservant une sensibilité proche de 100 % pour les cas graves. Trouver cet équilibre a été un défi scientifique majeur.

Vous revendiquez un positionnement deep tech. Où se situe la complexité technologique ?

Notre technologie repose sur du computer vision et du machine learning entraînés sur pas moins de 100 000 images. Mais le véritable défi n’est pas seulement algorithmique. En laboratoire, tout est propre, standardisé. En « vraie vie », chaque professionnel a un smartphone différent, un dermatoscope différent, une définition variable de ce qu’est une « bonne photo ». Nous avons donc développé des algorithmes dédiés au contrôle qualité de l’image, capables d’indiquer si la photo est exploitable avant même l’analyse. Ce travail d’adaptation au terrain est, à mon sens, notre vraie innovation. Nous avons co-construit avec les utilisateurs finaux pour garantir performance et sécurité dans les conditions réelles d’usage. Quand on prend une photo et qu’on obtient un résultat en dix secondes, cela paraît simple. En réalité, ce sont plusieurs années de R&D, d’itérations et d’essais cliniques.

Vous insistez beaucoup sur la rigueur scientifique et réglementaire.

Absolument. Nous avons obtenu en 2025 notre certification CE en tant que dispositif médical. À ce jour, en France, nous sommes la seule solution de ce type à disposer de cette autorisation de mise sur le marché. C’est un point crucial. Le marché de l’IA en santé est en pleine explosion. Certains acteurs déploient des outils sans essais cliniques ni certification, avec des campagnes marketing agressives.

“ Concevoir une IA utile, c’est avant tout écouter les soignants et garantir la sécurité des patients à chaque étape.” 

Nous voyons déjà des conséquences négatives : des patients mal rassurés, des erreurs d’aiguillage. Notre conviction est claire : l’IA apporte un bénéfice immense… à condition d’être conçue avec des preuves scientifiques, dans un cadre réglementé strict. Être pionnier, c’est enthousiasmant. Mais cela signifie aussi éduquer le marché : expliquer que nous sommes un outil avec les dermatologues, pas contre eux.

Où en êtes-vous aujourd’hui dans votre développement ?

Pendant longtemps, nous sommes restés discrets, concentrés sur la R&D. L’obtention de notre certification début 2025 a marqué un tournant. L’accueil est très positif, notamment chez les médecins généralistes, pharmaciens et médecins du travail, qui sont en première ligne face à des parcours dermatologiques souvent saturés. Un chiffre m’interpelle particulièrement : un patient sur deux renonce à prendre rendez-vous chez un dermatologue, estimant que le parcours sera trop long ou trop complexe. Si nous apportons une information fiable plus tôt, nous pouvons à la fois accélérer la prise en charge des cas graves et éviter des consultations inutiles. Nous travaillons avec un comité scientifique indépendant de dermatologues et participons régulièrement aux congrès professionnels. Notre objectif n’est pas d’imposer un parcours parallèle, mais d’intégrer notre outil dans l’écosystème existant. 

Quelles sont les prochaines étapes ?

Nous entrons dans une phase de déploiement à grande échelle. En France, en Europe, et potentiellement au-delà. Nous avons récemment été invités par l’ambassade américaine pour explorer des collaborations sur leur marché. Nous préparons également une levée de fonds qui sera lancée très prochainement. L’objectif est clair : structurer notre croissance commerciale, renforcer notre R&D et nouer des partenariats avec des acteurs de l’e-santé afin d’éviter la multiplication des interfaces pour les professionnels. Nous cherchons à construire un écosystème intégré, pas un outil isolé de plus.

Quel message souhaitez-vous adresser au secteur et aux lecteurs de la revue ?

Trois messages. D’abord, aux ingénieurs : la santé a besoin de vous. Les défis techniques sont immenses et passionnants. Nous sommes ouverts aux collaborations technologiques pour aller encore plus loin. Ensuite, aux entrepreneurs et acteurs de l’e-santé : construisons ensemble des solutions interopérables, pensées pour le terrain. Enfin, aux investisseurs et alumni : nous lançons bientôt notre levée de fonds. Si vous souhaitez contribuer à rendre les parcours de soins plus efficaces et plus sûrs, notre porte est ouverte. Et puis, plus personnellement, j’aimerais relancer le lien avec l’écosystème Polytechnique et Télécom. L’entrepreneuriat peut être chronophage, mais je suis convaincue que la collaboration entre pairs est une force incroyable. Nous avons tout à gagner à rester connectés : prédécesseurs, contemporains et nouvelles générations.  

Donnez votre avis