Tournoi Interallié de Rocket League en juin 2025. © AAEEG

L’esport, une chance pour les armées ? 

Dossier : L'industrie du jeu vidéo | Magazine N°809 Novembre 2025
Par Bruno DE SAN NICOLAS
Par Julien HAMICHE
Par Jérôme PRETEUX

Né de l’initiative de passionnés en uniforme, l’esport (electronic sport) s’est peu à peu imposé dans nos armées comme un terrain d’expérimentation unique : cohésion, compétences cognitives, lien avec la jeunesse, attractivité. Des communautés de joueurs associatifs jusqu’à la vitrine interarmées de l’équipe Arkhè, il révèle de nouvelles manières de servir et interroge l’avenir de la préparation militaire.­

Au début des années 1990, Bruno De San Nicolas, alors sous-officier, présentait à ses camarades une idée auda­cieuse : utiliser la réalité virtuelle pour préparer les forces armées. Armé d’un simple article de la revue Ça m’intéresse, il pressentait déjà le potentiel des univers numériques pour l’entraînement opérationnel. Il l’appelait, sans le savoir, le métavers de la préparation opérationnelle. Trente ans plus tard, cette intuition s’est muée en projet collectif. En 2020, devenu chargé de mission « transformation numérique » de l’armée de l’air et de l’espace, il a lancé avec une petite communauté la première initiative de structuration de la pratique du jeu vidéo et de l’esport au sein des armées.

Aujourd’hui coprésident de l’AAEEG (armée de l’air et de l’espace Esport et Gaming), il présentait en juin 2025, lors du premier tournoi de League of Legends organisé par la DIRISI (direction interarmées des réseaux d’infrastructure et des systèmes d’information), une conférence intitulée : « L’esport dans les armées, du rêve à la réalité » (vidéo accessible en ligne). Rapidement, d’autres armées ont emboîté le pas : l’armée de terre en 2024, puis la DIRISI avec des initiatives transversales. Aujourd’hui, issus de ces différentes composantes et rassemblés autour de cette vision pionnière, nous entretenons ensemble cette dynamique institutionnelle, collective et porteuse d’avenir.

Le Championnat Air Esport de 2024.

Plus qu’un jeu, une culture

L’esport – contraction de electronic sport – n’est plus un loisir anecdotique. C’est une pratique compétitive et organisée du jeu vidéo, qui remplit des stades et attire des millions de spectateurs en ligne. Certaines finales mondiales dépassent en audience les grands événements sportifs traditionnels. En France, 70 % de la population joue aux jeux vidéo et près d’un tiers suit ou pratique l’esport. L’État a adopté une stratégie nationale pour en faire un levier de rayonnement et le Comité international olympique organisera en 2027 les premiers Jeux olympiques de l’esport. Peut-on encore parler d’une pratique marginale quand elle façonne la culture d’une génération entière ? Et si, derrière ces univers virtuels, se cachaient de nouvelles clés pour penser la cohésion, la décision et la performance militaire ?

Bénéfices et limites pour les armées

L’esport constitue un véritable réservoir de compétences. Les études sont formelles : l’esport développe des compétences cognitives (analyse rapide, anticipation, résilience au stress), physiques (coordination œil-main, précision gestuelle) et comportementales (communi­cation, esprit d’équipe, leadership). Un pilote de chasse décrirait des aptitudes similaires pour réussir une mission sous pression. C’est aussi un puissant outil de cohésion. Loin de l’image solitaire du gamer, l’esport est avant tout collectif. Les armées alliées l’ont compris : Air Force Gaming aux États-Unis, Esports Defensie aux Pays-Bas, ou encore la Royal Air Force Esports utilisent déjà cette pratique pour renforcer la camaraderie, fidéliser et attirer de jeunes recrues. Au-delà des frontières d’une armée, cette cohésion peut même transcender les clivages institutionnels.

L’armée de terre l’a expérimenté dès 2024 en brisant les silos traditionnels : plutôt que de cantonner les joueurs à leur régiment d’origine, la communauté esport encourage la formation d’équipes interrégimentaires, voire interarmées, à l’initiative des soldats eux-mêmes. Une manière de tisser des liens autour d’une passion commune, au service d’une cause qui dépasse l’uniforme. Cette dimension solidaire prend tout son sens lors d’événements caritatifs. En 2024, l’armée de terre a ainsi participé à deux éditions du Cyberthon, un marathon gaming destiné à lever des fonds pour l’équipe de France Invictus – nos blessés qui continuent de se battre, autrement. Jouer pour soutenir ceux qui ont servi : voilà une autre manière d’incarner la fraternité d’armes.

Cette pratique comporte néanmoins des risques qu’il convient d’encadrer. Bien sûr, le jeu vidéo suscite des craintes : excès de temps d’écran, dépendance, isolement. Mais faut-il bannir un outil parce qu’il peut être mal utilisé ? Comme pour le sport traditionnel, l’objectif n’est pas de rejeter, mais d’encadrer : promouvoir une pratique responsable, équilibrée, alignée sur les valeurs militaires – discipline, intégrité, dépassement de soi.

L’équipe Arkhè lors d’un bootcamp.

La genèse de l’esport des armées

L’histoire de l’esport dans les armées françaises prend véritablement son essor en 2022, avec le tout premier Crunch : une compétition officielle diffusée sur YouTube, opposant l’armée de l’air et de l’espace (AAE) à la Royal Air Force (RAF). Dans une ambiance à la fois conviviale et teintée d’une tension sportive, dix pilotes esportifs de chaque nation se sont affrontés sur le jeu de SimRacing F1 22. Ce duel amical, nourri par une histoire commune entre deux forces à la fois alliées et rivales, a été organisé sous l’impulsion du MGAAE (major général de l’armée de l’air et de l’espace).

Cette première rencontre a constitué un tournant : suivie par un large public, elle a posé les fondations d’un véritable mouvement esport au sein des armées. Mais, avant ce succès fondateur, l’AAEEG (armée de l’air et de l’espace Esport & Gaming) avait déjà ouvert la voie dès 2021, devenant la toute première communauté esport officielle de l’institution militaire française. Née d’un simple serveur Discord animé par quelques passionnés, elle a rapidement fédéré plusieurs milliers de membres et s’est imposée comme un acteur central du développement de l’esport militaire. Elle a également structuré son action en constituant des équipes de compétition chargées de représenter l’armée de l’air et de l’espace lors de tournois internationaux, qu’ils soient organisés dans un cadre otanien ou dans un cadre onusien.

La naissance d’Arkhè

Dans le prolongement de ces premières initiatives, plusieurs compétitions interarmées et interalliées ont vu le jour, contribuant à l’émergence d’un véritable vivier de gamers et de compétiteurs militaires. L’arrivée de l’armée de terre en 2023, avec la création de son propre projet structurant – l’ADTEG –, a marqué une étape importante dans cette expansion. Ces événements ont joué un rôle décisif dans l’évolution de la scène esport militaire et ont renforcé l’esprit de communauté entre forces armées. En 2024, la dynamique collective a conduit à la création d’Arkhè, la première équipe interarmées. Rassemblant l’ensemble des forces sous une bannière commune, Arkhè est devenue l’emblème de la représen­tation du ministère des Armées sur la scène esportive internationale. Elle incarne l’aboutissement d’un long processus de structuration et de développement, mettant en lumière la cohésion, l’engagement et le potentiel fédérateur du jeu vidéo au sein des armées françaises.

Quand l’esport devient un terrain militaire

Qui aurait cru que des militaires seraient parmi les précurseurs de la nation dans le monde de l’esport, à l’image de « l’armée des champions » présente aux Jeux olympiques ? Les projecteurs sont braqués sur l’équipe Rocket League de l’AAEEG, qui défend les couleurs de la France après avoir reçu une invitation officielle pour participer à la compétition otanienne AFEI à Ramstein (Allemagne), organisée par l’armée américaine. La pression est forte pour cette jeune équipe d’aviateurs, consciente d’ouvrir la voie à toute une communauté d’aviateurs, de soldats, de marins… de gamers en uniforme.

Dans la même temporalité, dans une salle chauffée à blanc par les écrans et le brouhaha des claviers, la tension est palpable. Les joueurs de l’équipe Arkhè s’installent pour leur match à la Gamers Assembly, l’un des plus grands tournois européens de League of Legends. Pour eux, l’enjeu dépasse le cadre du jeu : c’est une mission. « On fait ce qu’on peut avec ce qu’on a, et on le fait bien », résume l’un d’eux. Cette formule résume à elle seule l’esprit d’Arkhè, la première équipe esport interarmées du ministère des Armées, où rigueur, engagement et cohésion s’expriment aussi sur le terrain virtuel.

Pourquoi une équipe interarmées de haut niveau ?

Le nom choisi n’est pas un simple ornement. En grec ancien, ἀρχή signifie à la fois « origine », « principe » et « commandement ». Dans la pensée grecque, il désigne aussi l’union des éléments fondamentaux : terre, air et eau.

Baptiser l’équipe « Arkhè », c’était affirmer sa vocation interarmées, son ancrage dans l’exigence militaire et sa dimension fondatrice : ouvrir un nouveau front, celui de l’esport, où l’excellence et la cohésion s’éprouvent autrement. Arkhè aligne aujourd’hui une dizaine de joueurs, tous classés Master ou plus dans League of Legends, ce qui les situe parmi moins de 1 % des meilleurs joueurs mondiaux d’un jeu pratiqué par près de 140 millions de personnes. Un effectif volon­tairement doublé à chaque poste : une nécessité, car les contraintes militaires – missions, opérations extérieures, rythmes familiaux – imposent souvent des absences. Deux joueurs par rôle garantissent de toujours pouvoir aligner une formation compétitive.

Les candidats sont issus de toutes les armées, directions et services du ministère des Armées. La majorité d’entre eux est recrutée au sein des structures esport internes aux forces, véritables viviers de talents et de passionnés, où l’exigence opérationnelle rencontre la culture du jeu compétitif. Ces organismes, pierre angulaire du développement de l’esport militaire, constituent un socle solide pour identifier, former et accompagner les futurs représentants de la scène interarmées. Les aspirants à l’équipe Arkhè doivent franchir un processus de sélection rigoureux : tests techniques, entretiens, évaluations comportementales et mises en situation. Au-delà du niveau de jeu, ce sont la disponibilité, la rigueur, la capacité à évoluer en équipe et à représenter l’institution avec professionnalisme qui priment. Porter l’uniforme, devant l’écran comme sur le terrain, exige discipline, engagement et exemplarité.

La formation pour les esportifs de haut niveau ne se déroule pas que devant l’écran.

L’entraînement comme clé de voûte

Loin des clichés du gamer isolé, les équipes esport des armées, Arkhè en tête de pont, s’entraînent comme de véritables formations de haut niveau. Plusieurs soirs par semaine, parfois plus, les joueurs répètent mécaniques et stratégies. Chaque année, pour l’équipe Arkhè, un bootcamp intensif est organisé aux écoles militaires de Bourges.


“Les équipes esport des armées s’entraînent comme de véritables formations de haut niveau.”

Pendant cinq jours, l’équipe alterne séances sportives encadrées par le bureau des sports, gestion du stress en groupe avec des psychologues des armées, préparation mentale selon la méthode ORFA (optimisation des ressources des forces armées), ateliers nutrition et coaching par d’anciens professionnels de League of Legends. Objectif : développer cohésion, endurance cognitive et lucidité en situation de surcharge. Un pilote d’essai Rafale est venu témoigner : saturation cognitive dans un cockpit et dans une partie de LoL (League of Legends) exigent les mêmes réflexes – boucle œil-main, décisions à la seconde, communication d’équipe, gestion de la frustration. De quoi légitimer l’esport comme un véritable laboratoire de la décision opérationnelle.

Compétitions et rayonnement

Depuis 2023, les armées participent à de nombreuses compétitions esportives civiles et militaires ou salons numériques tels que la VivaTech, la World Military Esports League (WMEL), l’Allied Forces Esports Invitational (AFEI), le Théodasium, le Forum Innovation Défense. En 2024, Arkhè a disputé sa première Gamers Assembly en division 4 (Amateur), le niveau le plus bas du tournoi. L’expérience fut fondatrice, mais elle montra aussi la marge de progression.

En 2025, grâce à une préparation structurée, l’équipe a franchi un cap impressionnant : elle a atteint la division 2 (Élite), à une place seulement de la division 1 (Pro). Une progression de deux divisions en un an, presque inédite à ce niveau de compétition. Cette performance, au-delà du score, a marqué les esprits. L’arrivée de militaires en treillis sur la scène interroge d’abord le public : « Vous êtes là pour la sécurité ou pour jouer ? » La réponse ne tarde jamais : ils sont là pour représenter les armées et pour gagner. Montrer qu’un militaire peut aussi être un joueur de haut niveau, briser les clichés, incarner un lien vivant avec une jeunesse dont plus de 90 % pratique le jeu vidéo : tel est l’objectif.

Une autre manière de servir

Pour les militaires d’Arkhè et des autres équipes, représenter les armées dans l’esport n’est pas un loisir accessoire : c’est une mission à part entière. Ils parlent volontiers « d’amour du pays et d’amour du jeu ». Servir, ici, c’est cliquer au bon moment, faire confiance au camarade et tenir sous pression. Pionnières, parfois incomprises, l’équipe et les structures d’armée telles que l’AAEEG et l’ADTEG avancent main dans la main, avec conviction. Leurs parcours, de la caserne aux arènes virtuelles, illustrent une évidence : l’esport, comme la guerre, se gagne par la préparation, la cohésion et, surtout, par la discipline.

Un appel à la curiosité

L’esport n’est plus un phénomène de niche : il est un langage commun à une génération, une pratique culturelle massive et un champ d’expérimentation unique. Pour les armées, il est à la fois un outil de formation, un vecteur de cohésion et un levier d’attractivité. Du rêve esquissé dans les années 90 à la réalité interarmées d’aujourd’hui, le chemin parcouru est déjà considérable. Mais il ne fait que commencer. Alors, plutôt que de rester spectateur, pourquoi ne pas aller voir par vous-même ? Assistez à un tournoi, échangez avec des joueurs en uniforme, plongez dans une partie. Vous découvrirez un monde où l’on apprend à décider en une fraction de seconde, à faire confiance à ses coéquipiers, à tenir sous pression. Et peut-être verrez-vous alors ce en quoi nous croyons tous : derrière l’écran, il existe un formidable terrain d’entraînement pour l’esprit guerrier. 

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