La tour Eiffel depuis le champs de mars

Les polytechniciens inscrits sur la Tour Eiffel 3/4

Dossier : Arts, lettres et sciences | Magazine N°806 Juin 2025
Par Jacques-André LESNARD

Les deux derniers mois, nous avons présenté les polytechniciens dont le nom est inscrit sur la face orientée vers le Trocadéro du premier étage de la tour Eiffel, puis ceux dont le nom est inscrit sur la face du côté Grenelle. Passons ce mois-ci à ceux dont le nom est inscrit sur la face côté sud-est (École militaire) : 12 polytechniciens et d’autres scientifiques.

 

Nom sur la face sud-est de la tour Eiffel
Nom des scientifiques inscrits sur la face sud-est de la tour Eiffel

 


Cet article est la suite de ceux publiés dans La Jaune et la Rouge n° 804, d’avril 2025 : Les polytechniciens inscrits sur la Tour Eiffel 14 et dans La Jaune et la Rouge n° 805, de mai 2025 : Les polytechniciens inscrits sur la Tour Eiffel 2/4


 

Les quatre premiers noms de cette face sont tous polytechniciens.

Augustin Louis Cauchy (1789-1857), X1805

Augustin Louis Cauchy (1789-1857), X1805

Ce brillant second du concours d’entrée à l’X à 16 ans à peine opte, le premier, pour le corps des Ponts, s’intéresse au canal de l’Ourcq et au pont de Saint-Cloud avant de se voir confier la responsabilité des travaux du port militaire de Cherbourg début 1810 – à 21 ans ! – mais, malade, doit prendre un congé à l’automne 1812. Il se réoriente vers les mathématiques, domaine dans lequel il écrira plus de 800 publications, égalant le Suisse Euler, en en couvrant tous les compartiments, singulièrement l’analyse, l’algèbre et les probabilités, et même la propagation des ondes électromagnétiques. Il devient professeur assistant à l’X en remplacement de Poinsot (cf. infra). Son fort engagement catholique (on lui doit la création de l’Œuvre (des écoles) d’Orient et de l’Institut catholique, entre autres) et son légitimisme – qui le fait entrer à l’Académie des sciences en 1816 alors qu’on en chassait Carnot et Monge – rendront parfois compliqués ses rapports avec le monde des savants. Il s’exile à l’été 1830. Le roi de Piémont-Sardaigne rétablit à son profit la chaire de « physique sublime » de l’université de Turin, jadis celle d’Avogadro. Il deviendra précepteur du jeune duc de Bordeaux, le futur prétendant dont le grand-père Charles X lui octroie le titre de baron (1838).

Eugène Belgrand (1810-1878), X1829Eugène Belgrand (1810-1878), X1829

Il entre dans le corps des Ponts, est affecté dans le Puy-de-Dôme, la Côte-d’Or, puis à Avallon dans l’Yonne en 1846, où il s’intéresse au régime des eaux de la Seine. Promu ingénieur en chef en 1852 à Rouen pour la navigation de la Seine, il rejoint le service des eaux de Paris deux ans plus tard : il sera un des lieutenants permanents du préfet Haussmann pour la modernisation des eaux et des égouts de Paris : on lui doit les réservoirs de Ménilmontant, Montsouris et Passy, notamment. Chevalier en 1857, il devient officier dès 1861, puis commandeur de la Légion d’honneur (1871) dix ans plus tard, et se voit décerner maintes décorations étrangères. Ingénieur général des Ponts et Chaussées, il entre à l’Académie des sciences en 1871 et meurt d’apoplexie en 1878.

Henri Victor Regnault (1810-1878), X1830Henri Victor Regnault (1810-1878), X1830

Placé en n° 3, il a la particularité d’être né et mort exactement les mêmes années que Belgrand, rapprochement volontaire d’Eiffel donc. Après l’École des mines, ce chimiste s’intéresse à la mesure précise des propriétés thermiques des gaz. Il découvre dès 1835 le PVC (polychlorure de vinyle), redécouvert en 1872, mais la production sera industrialisée seulement en 1926. Il entre à l’Académie des sciences dès 1840 et professe la chimie et la physique au Collège de France l’année suivante. Il dirige la manufacture de Sèvres de 1854 à 1871, est promu commandeur de la Légion d’honneur en 1863. Précurseur dans le développement de la photographie sur papier, il fonde la Société française de photographie dont il sera le premier président. Il est le père du peintre Henri Regnault, déjà renommé, qui sera fauché le 19 janvier 1871 dans les combats de Buzenval à Rueil-Malmaison.

Augustin Jean Fresnel (1788-1827), X1804Augustin Jean Fresnel (1788-1827), X1804

Il est universellement connu pour ses « lentilles », toujours en service, qui ont amélioré considérablement la portée et la qualité lumineuse des phares, et par là la sécurité de la circulation maritime. Il entre à Polytechnique en 1804 à la suite de son frère aîné Louis de la promotion précédente, tombé en Espagne en 1809 comme lieutenant d’artillerie, puis devient ingénieur des Ponts et Chaussées : affecté en Vendée, il trouve une solution pour obtenir de la soude (proche du procédé Solvay). Muté dans la Drôme, il se passionne ensuite pour la diffraction de la lumière et l’optique. Il entre à la Commission des phares le 21 juin 1819 et ne met que quelques mois à trouver avec ses lentilles un perfectionnement considérable pour l’efficacité des phares. Élu à l’Académie des sciences en 1823, il meurt dès 1827 de tuberculose, après que son grand ami Arago lui eut remis la médaille Rumford, sur son lit de mort.

À son côté, Gaspard Riche, baron (en 1828) de Prony, né en 1755, réussit le concours des Ponts en 1776. Hydraulicien averti, il devient en 1783 l’adjoint du directeur-fondateur (en 1756) de l’École des ponts, Jean-Rodolphe Perronet, auquel il succédera, et restera à sa direction 41 ans jusqu’à son décès. Avec Monge et Lagrange, c’est l’un des créateurs de l’École polytechnique, où il enseignera la mécanique puis sera examinateur de sortie. Directeur du cadastre en 1791, après la sortie « industrielle » de ses tables logarithmiques jusqu’à 29 décimales, il participe à la fondation de l’Académie des sciences, est apprécié de Napoléon pour ses rapports d’inspection, puis devient pair de France en 1835.

Louis Vicat (1786-1861), X1804

Louis Vicat (1786-1861), X1804

Il sort dans le corps des Ponts et est chargé d’en construire à partir de 1812, notamment à Souillac (Lot) sur la Dordogne, ouvrage dont les piles doivent être immergées, d’où son attention méticuleuse à la prise de la chaux dans l’eau et à sa résistance à la dissolution. Il invente ainsi par tâtonnements le ciment artificiel en 1817, mais ne brevette pas sa découverte de « la chaux hydraulique factice », car dit-il « je suis redevable à la collectivité pour ma formation ». En 1824, Souillac dispose du premier pont au monde entièrement en ciment, long de 180 mètres pour sept arches et six piles. La J&R n° 675 de mai 2012, dédiée à cet ingénieur-chercheur, détaille l’histoire du ciment dont son aiguille de Vicat pour apprécier la résistance du produit. Son fils Joseph, X 1841, créera près de Grenoble une société de production industrielle de ciment portant leur patronyme. À l’instigation de F. Arago en juin 1845, une rente viagère d’État de 6 000 francs-or est attribuée « en reconnaissance nationale » à L. Vicat pour compenser l’absence de royalties sur ce qui aurait été un brevet, ce qui n’est « rien » en regard des diminutions de coût des intrants, des réductions de délai et des possibilités techniques nouvelles créées, soit des économies considérables pour la collectivité, induites par l’invention du ciment, selon le rapport de F. Arago. Commandeur de la Légion d’honneur en 1846, médaille d’or du jury de l’Exposition universelle de Paris en 1855, il donne à juste titre son nom à un bâtiment de l’École spéciale des travaux publics.

Jacques Joseph Ebelmen (1814-1852), X1831Jacques Joseph Ebelmen (1814-1852), X1831

Il est major de sortie de l’École d’application des Mines en 1836. Après quatre ans à Vesoul, il est rappelé à l’École des mines en 1840 par P. Berthier (X1798) (cf. supra), comme professeur adjoint de docimasie, puis comme titulaire cinq ans après, tout en devenant secrétaire adjoint des Annales des Mines. Répétiteur de chimie à Polytechnique en 1841, il entre à la manufacture de Sèvres comme directeur adjoint, puis en devient directeur en 1847 : il y améliore la production de céramique et réussit à imiter à la quasi-perfection des pierres précieuses comme le spinelle (confondu avec le rubis), le péridot ou le corindon. Promu ingénieur en chef en 1852, cet éminent minéralogiste et chimiste meurt prématurément peu après. Le nom suivant illustre Charles (de) Coulomb, né en 1736, officier du génie sorti de l’école de Mézières, constructeur pendant huit ans du fort Bourbon au-dessus de Fort-de-France, très connu pour sa loi sur le frottement des métaux et des travaux sur le magnétisme.

Louis Poinsot (1777-1859), X1794Louis Poinsot (1777-1859), X1794

Ce membre de la première promotion de ce qui était l’École centrale des travaux publics occupe la 9e place. Il entre à l’École sans connaissance de l’algèbre, mais « donnant sa parole d’honneur de l’apprendre » ! Il sort de l’École des ponts pour s’intéresser à la canalisation de l’Ourcq, mais surtout publie de très didactiques Éléments de statique dès 1803, qui seront onze fois réédités dans le siècle avant que la discipline ne soit absorbée par la dynamique. Lagrange le fait nommer inspecteur général de l’Instruction publique dès 1808 pour promouvoir l’enseignement des sciences. Répétiteur d’analyse à l’X entre 1809 et 1811, il succède à J. Lagrange à l’Académie des sciences (1813). Maltraité sous la Restauration en raison de son inclination pour le positivisme d’A. Comte, il rentre en grâce progressivement sous la monarchie de Juillet, nommé au conseil de perfectionnement de l’X ainsi qu’au Bureau des longitudes, et il se passionne pour l’astronomie. Il sera sénateur et pair de France sous le Second Empire, grand officier de la Légion d’honneur. Son patronyme a été donné à un cratère lunaire (1970). La dixième place illustre Jean Bernard Léon Foucault, physicien et astronome, dont le fameux pendule prouve la rotation de la Terre autour de son axe (reconstitué au Panthéon depuis 1995). Il a déterminé la vitesse de la lumière et est l’inventeur du gyroscope.

Charles Eugène Delaunay (1816-1872), X1834Charles Eugène Delaunay (1816-1872), X1834

Il est major de sortie en 1836, opte pour les Mines, mais dès 1838 devient répétiteur adjoint en « géodésie, géométrie et machines » à Polytechnique. Docteur ès sciences en 1841, il est chargé de cours en 1844 à l’École des mines, puis enseignant à la Sorbonne, avant de devenir en 1851 titulaire de la chaire de mécanique et machines à l’X.

Ses travaux mathématiques concernent l’analyse fonctionnelle et la géométrie différentielle. Revenant à sa première passion pour l’astronomie, il entre au Bureau des longitudes en 1855 ainsi qu’à l’Académie des sciences, qu’il présidera en 1868. Il théorise le mouvement des marées conjugué avec celui de la Lune. Il dirige en 1870 l’Observatoire de Paris mais meurt noyé accidentellement à Cherbourg en 1872, en examinant la fin des travaux de la rade artificielle.

Arthur Morin (1795-1880), X1813Arthur Morin (1795-1880), X1813

Il participe à la défense de Paris et fait partie du renvoi collectif de 1816 puis, comme d’autres, est réintégré sous réserve de prêter serment. Il opte pour l’artillerie et obtient une citation à l’ordre de l’armée au siège de la Seu d’Urgell en Catalogne, lors de la campagne d’Espagne de 1823. Versé dans la mécanique, sur les suggestions de Poncelet (X1807) il met au point en 1833 un appareil enregistreur à rouleau pour apprécier la chute des corps puis améliore le dynamomètre du premier. Soucieux du rendement des machines, il s’intéresse aussi à la diminution des frottements. Il succède à G. Coriolis (X1808) à l’Académie des sciences qu’il présidera en 1864. Colonel en 1849, il obtient les étoiles de brigadier en 1852 pour ses efforts d’amélioration des fabrications à la direction des poudres. Général de division en 1855, il est cette année-là commissaire général de l’Exposition universelle de Paris. Il est élevé à la dignité de grand officier de la Légion d’honneur en 1858. Professeur de mécanique au CNAM, il en était devenu le directeur en 1849. Le nom suivant rend hommage à l’abbé René Just Haüy, le frère de Valentin qui fonda la première école pour aveugles ; minéralogiste, cristallographe, prêtre réfractaire dont la réputation lui permit de sortir de prison sous la Terreur par l’action de ses élèves, il invente avec Lavoisier le kilogramme. Professeur à l’École des mines à partir de 1795, il en enrichit considérablement les collections.

Charles Pierre Mathieu Combes (1801-1872), X1818Charles Pierre Mathieu Combes (1801-1872), X1818

Il sort cinquième et opte pour le corps des Mines, mais devient dès 1823 professeur de mathématiques et de mécanique appliquée à l’École des mines de Saint-Étienne, puis à partir de 1832 à celle de Paris ; il en deviendra le directeur en 1867. Responsable des mines de Firminy, il se soucie de l’aérage (ventilation d’air frais) avec constance et publiera des traités sur la bonne exploitation des mines. Il entre à l’Académie des sciences en 1847 et la préside pour l’année 1854. Commandeur de la Légion d’honneur, il devient vice-président du Conseil général des mines à partir de 1867. À côté se trouve le nom de Louis Jacques Thénard, né en 1777, chimiste qui met au point le bleu de cobalt pour colorer la porcelaine en 1799, ce qui assoit sa réputation. Il découvre le silicium en 1811. Répétiteur à l’X en 1801, il cède sa place à Gay-Lussac en 1804, mais y enseignera jusqu’en 1835, car il était devenu professeur au Collège de France à 27 ans et développera une brillante carrière universitaire. Académicien des sciences en 1810, il a été brocardé par V. Hugo dans Les Misérables (cf. le patronyme Thénardier) pour s’être opposé, à la Chambre, à une forte diminution de la durée quoti­dienne du travail des enfants, proposée par l’écrivain.

François Arago (1786-1853), X1803François Arago (1786-1853), X1803

Il est délicat de résumer en quelques lignes la carrière de cet astronome, physicien et homme d’État de premier plan. Il entre à 17 ans sixième à Polytechnique, est porte-drapeau et devient deux ans plus tard archiviste-bibliothécaire à l’Observatoire de Paris auquel il restera attaché, y devenant directeur à partir de 1843. Outre ses découvertes en astronomie, son cours « d’astronomie populaire » doit être mentionné. Prisonnier en 1808 au château de Bellver à Minorque alors qu’il triangule seul pour améliorer le méridien de Paris, il s’en échappe, ce qui contribue à sa popularité. Professeur de géométrie analytique à l’X en 1809 comme adjoint de Monge, il entre à l’Académie des sciences à 23 ans. Il enseignera à Polytechnique vingt ans, instaurant en 1816 un cours « d’arithmétique sociale », combinant la démographie, les probabilités et des éléments d’économie mathématique. Élu des Pyrénées-Orientales, il assumera sous la IIe République les plus hautes responsabilités politiques et n’admettra pas le coup d’État de 1851.

Siméon Denis Poisson (1781-1840), X1798Siméon Denis Poisson (1781-1840), X1798

Il entre à Polytechnique en 1798, se distingue à dix-huit ans par la publication d’un Mémoire sur le nombre des intégrales d’une équation de différences finies, ce qui lui vaut la protection puis l’amitié de Lagrange et de Laplace. Il devient répétiteur à sa sortie de l’École, professeur suppléant en 1802, puis titulaire en 1806 pour succéder à J. Fourier, nommé préfet de l’Isère. Astronome au Bureau des longitudes en 1808, il inaugure la chaire de mécanique rationnelle à la faculté des sciences l’année suivante et entre à l’Académie des sciences en 1812. Il est un examinateur attitré de l’école d’artillerie, de Saint-Cyr et de la sortie de l’X. Hostile à Napoléon, légitimiste, il est fait pair de France par Louis-Philippe. On lui doit, entre autres, le coefficient de Poisson pour le calcul de l’élasticité, en mécanique théorique. Dans le domaine des probabilités, sa loi de Poisson est célèbre, qui associe une probabilité à un nombre d’événements dans un intervalle de temps fixé, espérance indépendante du temps écoulé depuis l’événement antérieur. Le dernier nom est celui de Gaspard Monge, né en 1746, mathé­maticien notamment dans le champ des géométries descriptive, analytique et différentielle. C’est un des fondateurs de l’École polytechnique, dont il sera directeur, proche de Napoléon Bonaparte dès la campagne d’Italie, puis lors de l’expédition d’Égypte.

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